SCENE m
AG.\THE, DARiVIENTlÈRES.
DARMENTIÉRES. Pardon... c'est sans doute à mademoiselle Agathe Delaroclie que j'ai l'honneur.., AGATHE. Oui, Monsieur.
DARMENTIERES. C'est VOUS, Mademoiselle, qui m'avez fait prier de passer ici... je suis un peu en retard... c'était l'heure dûmes consultations...
AGATUE. Gratuites?
DARMENTIÉRES. Oui, k (le pauvros diables qui sans cela n'auraient pas le moyeu d'être malades. Eh ! mais, c'est singulier... non, je ne me trompe pas. . je vous connais, je vous ai rencontrée...
AGATHE. Oh! iilusieurs fois... et hier encore, chez cette pauvre mère de l'aniiUc...
DARMENTIÉRES. C'est Cela, dans les mansardes, où vous portiez des secours, des bienfaits... Mademoiselle, quand ou a riiabitude de se rencontrer dans ces lieux-là, on est déjà d'anciens amis... Voyons, pourquoi m'avez-vous fait appeler? est-ce (luelqne malheureux à secourir? s'agit-il de nous entendre?., le malade...
AG.^THE. Ah! Monsieur, c'est quelqu'un qui m'çst bien cher !
DARMENTIÉRES. Et à uioi aussi, par Conséquent.. . Ah! mon Dieu! comme vous paraissez émue!., cette personne c'est...
AGATHE. C'est mon père.
DARMENTIÉRES. Voirc père!., je conçois... Allons, rassurez-vous; je ne suis pas très-lialiile, niaisje guéris... quel-
quefois... Je verrai votre père .. Il aura confiance on mol. AGATHE. Eh bien ! non, Monsieur, voilà ce qui me désole, il n'a pasi'onlianeo... et (juand je lui ai parlé de vous hier... ce malin...
DARsiF-NnÈiiES. Il VOUS a réiiondn... achevez... AGATHE. C'est que je ne sais comment vous dire qu'il no veut pas vous recevoir...
DARHLNTiÉRES. Eb bien! c'est dit à présont., ça no doit plus vous embarrasser .. et la raison?
AGATHE, avec embarras. C'est qu'il ne croit pas à la médecine.
DARMENTIÉRES. N'est-ce quc ccla? ni moi non plus. AGATHE. Vous, un médecin?
DARMENTIÉRES. C'est peut-élrc jiour cela ; bien pins, je soutiens, c'est là mon système, qu'il n'y a point de maladies; non pas que mes confrères n'eu fassent de très-belles et qui sont d'un excellent rapport; mais presque toujours elles ont leur source dans nos chagrins, dans nos pussions, dans nos peines secrètes ; c'est là que je les alta(inL' pour les guérir, persuadé qu'un médecin qui observe en sait pins que tous les philosophes. Voyez cette jeune femme ((ne la jalousie dévore, cette jeune lillu qu'un amour malheureux a flétrie, ce citoyen que le remords accable, ce sybarite que les plaisirs ont usé : ils sont malades, ils le seront diniain davantage... mais combattez iiar la raison, par des bioiif.iits, par un peu d'espérance le mal qui les déchire, aidez-les k rejeter lo poids qui les tue, leurs forces se ranimeront; ils reviendront à la santé, au bonheur, il la vie... Voilà mon système, Mademoiselle; trouvfZ'Vous qu'il eoit si mauvais?
AGATHE. Au contraire ; et c'est pour cela sans doute qu'hier encore, dans la mansarde où je vous ai renconiré, votre bourse...
DARMENTIÉRES. Chut ! c'ost mon secret!.. Cette pauvre femme, elle avait plus besoin d'un peu d'argent que de toute la science de nos docteurs ; vous aviez commencé le traitement, j'ai doublé la dose, et la voila guérie.
AG.\THE. On ne me trompait pas : vous êtes si bon, si bien taisant !
DABïENiiÈBES. Allons, allons, ménagez ma modestie... à charge de revanche... Revenons à ce qui vous inléress.', à votre père; vous connaissez mon systènu' à ésent.
ASATHE. Oui, Monsieur, mais ce n'est pas ici que vous en fen-z l'apphcation ; l'estime de tout le monde... une fille c|ui l'aime...
DARMENTIÉRES. Oh! oui, il est bien heureux, je n'en doute pas; et cependant il soulfrc, dites-vous?
AGATHE. Oui, souvent, je le vois bien... .-Vh! mon Dieu! voila du monde, quelqu'un qui vient pour acheter.
DARMENTIÉRES, prenant un journal. Eailes vos affaire.*, j'attendrai ; vous savez bien que nous sommes d'aniiens amis, et entre amis...
AGATHE. Ah! que vous êtes bon!
DARMENTIÉRES, MISTRESS BERLINGTON, .\GATHE.
M1.STRESS BERLINGTON, à la canfOHflrfc. C'est bien, attendez, on vous appellera. [A Ayalhe.) Ah! ma belle demoiselle, je suis un peu pressée, faites-moi servir sur-lechamp.
I AGATHE. Que désire Mailame?
MISTRESS BERLINGTON. Des étoffes de 6016 j Une garniture de salon ; ipielque chose délegant... [Darmtntiércs, qui tient son journal, se retourne et lève la tête) Eh! mais, je ne me trompe pas; c'est vous, docteur!
DARMENTIERES. Mistress Derlington!
MISTRESS Bi.RLiNGTON. J'allais chez vous, en sortant d'ici; c'est pour cela que j'avais gardé mes chevaux, quoique vous m'ayez recommandé l'cx'rcice. . [A Àgiitlie.) \h\ Mademoiselle, voila la note que mon tapissier a faite;
LA MÉDECIXE SANS Mr^DECIN.
voyez fo qu'il m:: fiiut, je vous urie. {Àgatke passe dans le innr/asin; à Dcinn''nlièrcs.) Vous vieuilrez avec moi, n'ost-il p.is vrai'' je vous eminèiio...
DAiiMEMiÉBLS. Nou [uis, 011 a boàoin de moi ici; t.iuilis riiie vous...
MisTr,ES3 nEliLixsioN. Je ne poux pas m'en passer, docteur, je ne lo peux pas ; depuis deux jours que ji; no vous ai vu, je ne sais pas comment j'ai lait pour vivre El vous aie laissez 1 vous vous emportez coulre moil
p.^B^i£^TiÉaES. Il n'y a peut-c(ru pas de (pioil vous qui. Française et veuve d'un iiégorianl, anglais, nclic et eaus enfanlS; nii- refusez cinipianle luuis pour traiter de pauvres malades qui meurent de faim!
MisTiirss BEiiLiNGT<iN. Je ii'avais pas d'argent.
D.4RHI.NT1EHES. Kl aujourd'hui, de nouvelles emplettes...
MiSTRESs BEnLiNGTuN. Ne VOUS ftcliez pas; j'ai euvoyéce malin le que vous evii-'iez afin (|ue vous reveniez clir-z moi.
DARMEMiiiiiES, qtii jitsqiic-là lui a toujours parle en lui touriiunl le dos, ae relournc d'un air fjracicux. C'est ditt'ércnt; vous i^les doue ijien mal.ulo?
MiSTKEss BEiiLiNGTo». Oui, docteur.
D.iRMENTiEiŒS. Et qu'avez-vouç ?
MisTRiss BERLixGTOM. Je nc Sais, mais ce matin je me regardais dans ma^laco, et je nc suis pas contente de moi; cela va mal, oh ! Ires-mal!
COUPLETS
l'nEMÎEa COUPLET.
Doucement je sommeille, Mes songes sonl heui<'U\ ; Je (Jéjeuuo à merveille, Et je (li[ie encor mieu.x; EtpourlanI, moins légère, Quand je veux m'elancer, Je lie sais quoi sur terre Semble, hélas! me lixer.
Ma taille qu'on admire (Formant le cercle avec ses dix doiijti.) Ne tieot plus dans cela...
Cha(|ue jour me retire Ma fraicheur qui s'en va..
Ah! docteur, chci' docteur, docteur, daignez me dire Qnaitii cela reviendra.
DEIXIEME COUPLET.
De mes trràces parée.
Lorsque dans un salon Je passe la soirée A jouer au boston.
Tout ce qui m'environne A toujours cinquante aus j Partout je vois l'automne Et jamais le printemps; Plus de tendre sourire, Regards et catcra.
Chaque jour me retire Un f^alant qui s'en va. .
,^h! docteur, cher docteur, docteur, daignez médire Quand cela reviendra.
DAUMEMiÉREs. Jo Comprends, je comprends... 'ce que nous appelons une maladie chroniipie.
MisTRtss BERLiscToN, c/^roj/ce. Clirouiquc !
DARMENTiÈRES. Oui. qui vient avec le temps.
MisTRESs BERLiNGTox. Et Ça se passera?
DARMENTIÈRES. Ao Contraire.
MISTRESS DEBLiSGTON. Et que! rcméde y a-l-il?
DARMENTIERES. La raisou ; il faut s'en faire une; il faut savoir vieillir.
MiSTRESs BERLiNGTON. Qu'cst-CB que Cela signifie ?
DARME.NTiÉREs. Nous allons eucore nous fâcher, maispeu importe; voilà mon ordonnance ; Il faut ciuitter le rose et les fleurs et les coiffures en cheveux; ne plus danser la galope, se créer des goûts paisibles, un intérieur agréable, se faire des amis, une famille ; et, pour commencer, vous raccommoder avec votre neveu, contre qui vous plaidez.
MISTRESS BERLINGTOX. Jamois ! je ne puis le souffrir.
DARMENTIÈRES. Et moi, je l'aime do tout mou cœur. Un Anglais, rependaiit, le seul parent de feu votre mari; mais noble, généreux, uu cœur d'or, qui, lors de ce duel où je l'ai soigné et où il a manqué mourir, voulait de force et malgré moi, me laisser toute sa fortune. Heureusement qu'en Frauce les luédccins n'héritent pas, sans Cria je n.,' s lis pas comment j'aurais fait pour m'y sousiTaire. Vcilà ca qui vous convient, le qui vous tiendra li u d>; famille: il faut qu'il devienne votre lils.
MISTRESS BERLiNGTôN. Mou fils ! a nioi ! à monàgel je me remariciai plutôt. Savez-vous qu'il vient de gagner coiilro moi un proci s qui lui donne uue fortuue immense,
DARMENTIERES. Vûus èlcs SI riche!
MISTRESS BEULiNGKiN. Ou 06 l'csl jamais assez. Et j'en appelle. Savez-vous en outre qu'il s'est iiermis, dans un bal où je dansais, de ces railleries qu'on ne pardonne pas? qu'il m'a tournée eu ridicule, moi, docteur, moi? vous ne le croirez pas?
DARMENTIERES. Si, parlileu!
Mi>TRES5 BERLiNGïoN. Et loin de me raccommoder avec lui, si jo peux trouver quelque moyen de me venger, de l'humilier, de le tenir dans ma dépendance ..
DARMENTIERES. Et c'est comme cela que vous voulez bien vous porter? De la colère, de l'emportement; voilà comme on se donne le choléra.
MISTRESS BEBLiNGioN. Lc choléra! ah! mon Dieu! moi qui eu ai tant peur!
DARMENTIÈRES. Eh liieii! il n'y a iprun moyeu de l'éviter : c'est il'avoir de la honte, de la iloui cur...
MiSTRjas BEBLiNGTON. J'en aurai.
DARMENTIERES. De bauiiir tout sentiment de haine, tout ce qui excite, tout ce qui irrite.
uiSTBESs BLBLiNGTO.N. Jc verrai; je làcUerai; ce neveu, je le ilétcsie bien, pourtant ; mais la santé .ivant tout.
AGATHE, rentrant. On vient de porter à la voiture de Madame tout ce qu'elle avait demandé; et si Madame n'est pas contente, nous changerons les étoiles.
M1STRF.SS BEBLINGTON. C'est bien, mon enfant, c'est bien. — Je vous Verrai, docteur, n'esl-il pas vrai? Vous m'avcï dit tout à l'heure un mot qui me l'ait trembler ; j'ai si peur mainteuant d' me mettre en colère, que cela me donne uue irritation continuelle. Vous viendrez, n'est-ce pas? je ne crains plus rien ipuind jc vous vois.
DARMENTIERES. C'est 1)011, c'cst bou ; songez à mon ordonnance, [ilislreii Berlinijton sort.)
SCliNE V.
DAKMENTIÈRES, AGATHE.
DARMENTIERES. J'ai cru qu'elle ne s'en irait pas. .\ nous deux maiut'nant, moii enfant; revenons à ce qui vous inliresse bien davantage, h votre père : il souffre, dites-vous?
AGAIUE. Il dit que non, mais il me trompe; je le vois toujours triste, soucieux...
DARMENTIERES. Est-cc quo son étaU'eunuicrail?
AGATHE. Nou, Monsieur; il y est si estime, il y jouit d'une telle considération..,
PARMENTiÈRES. C'est égal, on tient à s'élever; le négociant veut devenir banquier, et le banquier ministre : c'est la maladie du siècle.
AGATHE. Mon père m'a toujours dit qu'il voulait vivra et mourir dans son comptoir.
DARMENTIERES. ,\loi S co n'cst pas Cela; mais s'il n'a pas d'ambition pour lui, peut-être en a-t-ilpour vous; peutêtre des idées de mariage?
.WATHE. .\u contraire, depuis quelque temps il éloigne ces idées-là ; et si j'osais vous faire part de la dernière de mes observations, peut-être cola vous m.jttrait-ilsurlavoie.
DARMENTIERES. Parlez, mou enfanl.
LA MÉDECINE SANS MÉDECIN
AGATUF. Mais c'est que poiii- cela il faudrait entrer dans des détails qui me concernent.
DARMENTiÈREs. Raison de plus! on doit tout dire i son médecin; achevez, de grâce, achevez!
AGATHE. C'est qu'il y a deux mois, je me rendais à Rouen avec ma tante, en diligence, et voilà que l'essieu sj brise; la voiture verse...
dahmentières. Jusque-là rien d'extraordinaire ; cela arrive tous les jours.
AGATHE. Moi, je n'eus aucun mal, mais ma tante fut assez grièvement blessée.
DARMENTIÈRES. Et je n'étais pas là !
AGATHE. Hélas! non! mais par bonheur, dans ce moment, passait sur la grande route une berline élégante où il n'y avait qu'un seul voyageur, un jeune étranger. Il s'élance de voiture, et avec une bonté, une oblige.ince que je n'oublierai jamais, il prodigue à ma tante les soins les plus touchants; voyant qu'elle avait besoin d'être transportée...
DARMENTIÈRES. Il Offre sa berline.
AGATHE. Oui, Monsieur ; il y monte avec nous jusqu'à la ville voisine, et là, loin de nous quitter, il reste auprès d'elle pendant deux jours, il y serait même demeuré bien davantage encore, si son domestique ne lui eût répété toute la journée en mauvais anglais : « Mais, Monsieur, l'ambassadeur vous attendra ! » Et, avant son départ, il voulait absolument savoir qui j'étais, mon nom, ma demeure. Moi, j'allais le lui dire; c'est ma tante qui m'en a empêchée, prétendant que ce n'était pas convenable, et cela est cause que je ne l'ai pas revu, et que je ne le reverrai sans doute jamais!
DARMENTIÈRES. Ce qui VOUS fait de la peine!
AGATHE. Sans doute ! ne pouvoir s'acquitter envers lui, et lui témoigner noire reconuaissance...
DARMENTIÈRES. Et puis, ([ui Sait? des idées de jeune fille ; un roman qui aurait pu, comme tous les autres, finir par un mariage.
AGATHE. Vous croyez?
DARMENTIÈRES. Dame! ça s'est vu; et qu'en dit votre père ?
AGATHE. Mon père! c'est justement là où je voulais en venir, et voilà le plus étonnant.
ROMANCE
PREMIER COUPLET
Lorsque j'en parlais à mon père.
D'un air sombre et douloureux, 11 attachait sur moi les yeu\.
Et des pleurs baignaient sa paupière.
ur ce sujet alors supprimant mes discours, Je n'en parlejamais... et j'y pense toujours.
DEUXIÈME COUPLET
Quand pour moi dans le voisinage
D'hymen par hasard on causait.
Soudain mon père soupirait
A ce seul mot de mariage ; Et moi, sur ce sujet, supprimant mes discours, Je n'en parle jamais... et j'y pense toujours.
DARMENTIÈRES, réfléchissant- En effet, il y a dans cette appréhension, dans cet éloigiiement pour votre établissement, quelque chose qui, comme vous le disiez, peut nous faire arriver à la source du mal, et nous eu viendrons à bout, je vous le promets.
AGATHE, le poussant à gauche. C'est mon père; le voilà! tenez, tenez, il ne nous aperçoit seulement pas ; regardez comme il a l'air sombre et soucieux.
DARMENTIÈRES, l'examinant d'un air effrayé, et à part. Ah! mon Dieu! il y a dans ces traits-là du malheur réel. {Regardant encore.) Un morne désespoir! c'est plus sérieux que je ne pensais. [A Agathe, à demi-voix.) Laissez-nous, mon enfant, laissez-nous ; il faut que nous soyons seuls.
AGATHE. Oui, monsieur le docteur. {Elle sort en faisant des signes à Darmentières.)