‹ Œuvres complètes de E. ScribeChapitre 464 sur 809 · LA BARONNE · texte numérisé non relu

LA BARONNE

AiR : Je viens de voir notre comtesse.

PREMIER COUPLET

Approchez-vous, ma toute belle.

Elle a vraiment de jolis yeux.

POLESKA, à part.

Dieux! quel éclat brille autour d'ells C'est elle qui règne en ces lieux.

Au moindre mot comme elle est obéie!

Ah! ce n'est pas que je lui porte envie; Mais, mais, Pour moi que de regrets !

Voilà pourtant comm' je serais.

LA BARONNE, à Koulikof.

DEUXIÈME COUPLET

J'en suis vraiment fort satisfaite; J'y prends le plus vif intérêt.

Car j'ai besoin d'une soubrette :

Voilà celle qu'il me fallait.

POLESKA.

Dieux! quel affront! Faut-il que l'opulence. Que la grandeur donne tant d'insolence!

Mais, mais, Pour moi (pie de regrets!

Voilà pourtant comme j'étais.

LA LUNE DE MIEL

LA BABO>NE. Tl paraît que vous avez été trompée : je le disais tout à l'iieure, je vous rendrai justice, parce qu'une femme qui a été trompée, c'est affreux; ca renverse toutes les bases de la société. Comment vous noramc-t-on?

POLESKA. Poleska.

LA BARONNE. Et d'oÙ êtCS-VOUS?

POLESKA. De Bude en Hongrie.

LA BARONNE. De Budc ! il serait possible! Avez-voiis entendu parler de M. de Fersleim?

POLESKA, à part. 0 ciel ! mon père ! où veut-elle en venir? {Hmil.) Oui, Madame, oui, je le connais beaucoup; nous demeurions même dans son hôtel.

LA BARONNE. C'cst il merveille ; vous allez me donner des détails... Imaginez-vous qu'il y a quelques mois, quand j'en partis pour mon grand voyage, car je viens de voyager, mon frère, le comte de Woronski, avait des idées de mariage : il voulait épouser la fille de M. de Fersleim.

POLESKA. Que dites-vous?

LA BARONNE. C'cst uioi qui l'en ai empêché; car elle avait, dit-on, un caractère... Mais, puisque vous l'avez vue, que vous avez habité avec elle, vous devez savoir mieux que moi... Comment la trouvez-vous?

POLESKA. Mais, Madame... je...

LA BARONNE. Oui, j'eutcuds ; elle avait été gâtée par ■■■on père, un vieux militaire qui l'adorait, et qui était sans esprit et sans caractère.

POLESKA, avec fierté. Un instant. Madame, je ne souffrirai pas un mot de plus. Quelle que soit l'opinion que vous ayez de sa fille, je ne chercherai point à la justifier; elle avait de grands défauts, je commence à le croire, puisque tout le monde le dit. Du reste, si elle eut des torts, elle en est bien punie. Mais je défendrai toujours M. de Fersteim, que je révère, que j'honore, et je ne le laisserai pointoutrager devant moi.

LA BARONNE. Et pourquoi?

POLESKA, avec noblesse. C'est qu'il est mon père. Madame.

LA BARONNE, se kvont. 11 serait possible!

POLESKA. Oui, Madame, c'est moi que le comte de Woronski devait épouser ; et c'est sur le bruit de ce mariage, qui s'était répandu, qu'un inconnu, un malheureux, s'est présenté à ma famille sous le nom de votre frère ; il a obtenu le consentement de mon père, le mien; et c'est contre une pareille trahison que je venais dans ce moment réclamer la pnjtection de M. le comte, et la vôtre, Madame.

LA BARON-NE. Quc m'apprcuez-vous là!. . une pareille audace!., c'est horrible à imaginer, n'est-il pas vrai?

KoiLiKOF. Comme dit madame la baronne, c'est horrible... à imaginer.

LA BARONNE, regardant Poluska. Et est-il bien ce séducteur? (Poleska baisse les yeux et ne répond rien; alors la baronne regarde Koulikof comme pour lui faire la même question.)

KOULIKOF. Oui, Madame, de fort belles manières.

LA BARONNE. C'cst cucorc pis. (A Poleska.) Soyez tranquille, mon enfant, vous ne me quitterez plus; et dès que mon frère sera arrivé, je veux que vous ayez satisfaction, je veux qu'il soit pendu... il le faut pour le bon exemple !

POLESKA. Mais du tout, Madame, ce n'est pas là ce que je vous demande.

LA BARONNE, insistant. Ah! il le faut, il le faut.

POLESKA. S'il vous faut quelqu'un, prenez maître Jean le .sabotier ou votre intendant, qui étaient tous deux d'intelligence.

KOLLiKOF. Comment!

POLESKA. Mids pLU importe; tout ce que je demande, c'est que vous daigniez me renvoyer auprès de mon père, dans ma famille.

LA BARONNE. Jc VOUS y Conduirai moi-même. Cette chère enfant, mademoiselle de Fersteim, épouse d'un sabotier! c'est bien l'aventure la plus extraordinaire; et cela va produire un efîet à h. cour...

POLESKA. Quelle humiliation !

LA BARONNE. Je voudrais déjà y être. Mais le plus pressé est de faire casser ce mariage.

POLESKA. Oui, Madame, et sur-le-champ.

LA BARONNE. Pour Ics prélextcs, ils ne manqueront pas, sans doute; il est brutal, colère.

POLESKA. Lui, Madame! mou Dieu non; c'est la douceur même.

LA BARONNE. Il faut Cependant quelque moyen.

KOULIKOF. Mais Monseigneur ne peut-il pis de sa seule autorité casser le mariage d'un de ses vas-aux?

LA BARONNE. Il a raison; entrez dans cette chambre, faites votre demande en divorce, signez-la, et je me charge du reste.

POLESKA. Oui, Madame. (D'un air rêveur.) Mais, quand M. le comte aura signé cette demande...

LA BARONNE. Tout Sera fini, tout sera rompu.

POLESKA. Et il pourra en épouser une autre?

LA BARONNE. Certainement; et vous aussi.

POLESKA. C'est là ce que je ne conçois pas ; parce qu'enfin ou aura beau casser ce mariage, on ne pourra pas empêcher qu'il n'ait été mon mari.

KOCLiKOF. Peut-être; les gens de loi s mt si habiles. [On entend frapper à la porte de l'appartement à droite.)

LA BARONNE. D'oÙ viCUt CC bruit?

KOULIKOF. C'est l'individu dont nous parlions tout à l'heure, que j'ai fait enfermer dans la salle à côté. Je ne vous ai pas dit que, depuis son arrivée, il a demandé à paraître devant Monseigneur ou devant vous; mais vous sentez bien qu'il a le temps d'attendre.

POLESKA. Et pounpioi donc?., daignez le voir, .Madame, et lui [larler, surtout le consoler. Dites-lui bien qu'il le faut, et que la résolution que j'ai prise... c'està-dire que je m'en vais prendre... car je vous demande encore le temps de réfléchir... (On frappe encore.) C'est lui. (.'1 part, en s'en allant.) Oh ! je le sens là, je n'en aurai jamais le courage. (Elle entre dans l'appartement à gauche.)

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