LA MARQUISE, ESTHER, JAPHET
{Ils sord assis. Japhet est prés d'une table, et prend quelques notes.) JAPHET. Soyez tranquille, pjadame la mai'quise, je
n'oublierai pas ces circonstances, et je les prends en écrit ; mais repoussez leurs offres, c'est un |>iége.
LA MARQUISE. Vous crovez donc que nous gagnerons encore notre procès?.. "
Japhet. N'avons-nous pas déjà un premier jugement qui nous est favorable?
LA MARQUISE. Griàce à vous... grâce à votre talent...
JAPIIET. C'est moi, au contraire, qui vous devrai ma réputation et mon avenir.
LAGNV, — ImfiimerU de VllUT etCia. — IV° 4 —
JAPHET
JAPHET. Chez moi'.. Qucl(]iic inlrigant(|uc je ne veux pas voir.
TiMOTHF.E. Que je recevrai.
JAPHET. Quelque fripon, qui veut t'attrapcr une demi-guince.
TiMOTiiÉK. Je ne dis pas que quelquefois déjà, cela ne me soit arrivé.
JAPHET. Tu vois bien.
TiMOTHÉE. Mais, maintenant, je suis surmes gardes... et je ne lâcherai pas un schelling qu'on ne m'ait dit d'abord, et avant tout, quel costume portait l'enftmt... ou les deux enfants, moi compris!., qu'on ne m'ait parlé du chapelet que tu avais au cou, et que j'ai conservé ; qu'on ne m'ait montré la moitié correspondante à cette m.édaille brisée, trouvée sur moi... Tu vois, parce miiyen...
JAPHET. Je vois, mon cher ami, mon bon Timothce,
que le mieux serait de renoncer à tes folles idées
ce n'est pas a elles qu'il faut demander mitre avenir!., c'est à l'étude et au travail... ceux-là ne vous manquent et ne vous trompent jamais. Reste donc ici, puisqu'il le faut... mais je t'en supplie, ne t'y occupe de rien... ne t'y inquiète de rien. ..je suffirai à tout... Adieu, je rentre.
TiMoTHÉç. Pour travailler?
JAPHET. Oui...
TIMOTHÉE. Surcroît de peine...
JAPHET. Surcroit do plaisir... car c'est pour nous deux... Je ne suis visible pour personne... entendstu?., que pour la marquise de Sunllierland.
TiMOTHÉE, seul, flwc attendrissement. Oui, Japhet... oui, mon frère... {Vivement,) Rester tranquille... ne m'occuper de rien... quand il se tue pour moi... non, ce ne sera pas ainsi ; non, monsieur le marquis»... non, monsieur le duc... car avec un cœur comme eelui-lii... il doit l'èlre!.. il est impossible qu'il ne le soit pas... Eh bien! puisque ça le fâche... puisque ça le contrarie... je ne lui parlerai plus de mes démarches... j'agirai sans rien dire... IMais, par amitié... par amourpropre... et pour mon honneur à moi... je veux découvrir sa noble famille... je veux lui trouver un père et je lui en trouverai un, aussi bien conditionné que possible. Je sais bien qu'il aurait pu me répondre... mais il n'a pas voulu me le dire de pour de m'humilier : Mon pauvre Tim, travaille d'abord pour toi-même; commence par trouver tes parents, à toi, tu chercheras les miens ensuite... Ah! bien oui, mes parents... je ne m'en inquiète guère!., quelque malheureux porte-balle, quelque gros butor de matelot... cela me rappelle que dernièrement j'ai manqué en boxer un dans Bound-Street, et, le bras levé, je me suis arrêté court, en me disant : C'est peut-être mon père... L'idée seule qu'on peutà chaque instant heurtersa parenté vousrendaffectueuxavec tout le moTide.. . je suis toujours tenté d'ôter mon chapeau ou de donner une poignée de main à ceux qui passent près dt^ moi... Bonjour, mon oncle, bonjour, ma cousine... Il y a en bas une petite marchande de gauffres qui doit être de ma famille... de la grande famille!., nous en sommes tous, et dès que mon cher Japhet sera reconnu et placé grand seigneur... si je me trouve un père qui .soit bon enfant... je lui ferai avoir dans l'hôtel de mon ami le marquis, une petite place de concierge ou d'intendant; il faut faire quelque chose pour les siens... Mais, dans ce moment... Ah! mon Dieu... il me semble que l'on a frappé à la porte!., c'est sans doute ce respectable lord... le père de mon ami...
TIMOTHÉE, MAITRE SCHOON.
SCHOON. M. Timolhée Dixon...s'il vous plaît?
TIMOTHÉE. c'est ici, .Mibii'd; donnez-vous la peine d'entrer. {A part.) Ça se voit tout de suite... c'est un grand seigneur déguisé.
SCHOON. Je vous demanderai la permission de in'asseoir, je suis horriblement fatigué...
TIMOTHÉE. Faites donc comme chez vous, Milord.
{A part.) Ha beau faire! quelle taille distinguée
quel air vénérable... il y a des gens qui sont nobles malgré eux! {A demi-voix.) Nous sommes seuls, et vous pouvez sans crainte me faire connaître votre rang et votre nom...
scHooN. .Mon nom... mon rang... vous voulez plaisanter, jeune homme... Je me flatte cependant d'être assez connu dans notre bonne ville de Londres... Pas un marchand de la Cité qui ne vous parle avantageusement de maitre Jacobus Schoon, apothicaire.
TIMOTHÉE. Hein !,. plaît-il?., vous êtes apothicaire?
SCHOON. Pharmacien, comme ils disent maintenant, si vous l'aimez mieux.
TIMOTHÉE, à part. On ne peut pas tomber de plus | haut;.. [Haut.) Et comment se fait-il que vous veniez i pour sir Japhet... avocat?..
SCHOON. Je viens, avec une autre personne, pour nn nommé Timolhée Dixon!.. Serait-ce vous?..
TIMOTHÉE, interdit. Pour moi... Ah ! mon Dieu!,.
SCHOON, le regardant. Eh! oui... il me semble bien que c'est vous-même...
TIMOTHÉE, à part. C'est de mon c()té... c'est de ma famille!.. Après tout... apothicaire! je pouvais tomber plus mal!., c'est même mieux que je n'avais droit d'attendre .. {Haut, avec sentiment.) Honnête vieillard, vous daignez donc me reconnaître...
SCHOON, quia mis ses lunettes. Parfaitement... pour vous avoir soigné... il y a trois mois... lors d'une di.-cussion à coups de poing, avec ces matelots... (jui vous avaient laissé pour mort devant ma boutique...
TIMOTHÉE. C'est donc cela que je ne remettais pas vos traits?..
SCHOON. Je le crois sans peine. . . une heure .sans connaissance, même pendant qu'on vous rapportait chez maître Gibson, votre marcliand... Et sans les ventouses que j'ai eu l'heureuse idée de vous appliquer entre les deux épaules...
TIMOTHÉE. Très-bien!., très-bien... je me rappelle maintenant... Vous m'apportez votre mémoire..,
SCHOON. H est payé depuis longtemps.
TIMOTHÉE. Et par(!ui?
SCHOON. Par un jeune avocat... dont vous me parliez tout à l'heure, M. Japhet...
TIMOTHÉE. Encore lui !.. et il ne m'en a rien dit
0 Japhet! c'est moi qui te ruine... c'est moi qui suis cause de... {Se retournant vers Schoon.) .Mais, alors, je ne devine pas, monsieur Schoon, le motif de votre visite...
SCHOON. Ce n'est pas étonnant... vous n'avez pas remarqué que, depuis mon arrivée, vous parlez toujours, et que vous ne m'avez pas laissé le temps de placer une parole. . .
TIMOTHÉE. C'est juste... chacun son tour...
SCHOON. Eh bien !... je viens au sujet d'une annonce que vous avez fait insérer dans le Marniny-Chronieh'.
TIMOTHÉE. 0 ciel !.. vous savez, en ce cas, de quoi il s'agit !
SCHOON. Pas le moins du monde... Voici le fait en
JAPHET
deux mots : J'ai soia^né, pondant quelques jours, chez moi, un nommé Cinndoinn...
TiMOïiiÉE. Lord Gondollin...
sciiooN. Eli non !.. au haut de ma maison... dans un grenier, un pauvre diable d'assez mauvaise uiini', et qu'au premier abord je vous aurais livré pour un vrai f,'il)ier de potence.
TiMOTiiÉE. Ce n'est pascda... ce n'est pascela, du tout.
scHooN. Eli! si vraiment... c'est cela!., laissez-moi donc achever... Mon hôtesse, qui est une excellente femme, lui servait de garde-malade, et pour le distraire lui lisait le journal.
TiMOTHEE, avec compassion, l^auvre liomme!
scHooiN. J'arrive pour voir l'effet d'une potion ([ue je lui avais fait prendre le malin, comme elle lui lisait
les aimonces et à côté de la mienne sur l'hydri.-
phobie...
Ti.MOTHÉE. C'est vrai, nous la lisions tout à l'heure: s'adresser chez M. Schoon, apothicaire.
scHOON. C'est moi-même... après mon annonce, venait la vôtre.
TiMOTHÉE. Celle qui commence par ces mois : « Les personnes qui auraient des renseignements relatifs à la naissance... »
scBooN. Justement... A cette lecture, le malade parut violemment agité... il essaya de se soulever, et me fit signede m'approclier, indiquant qu'il avait un aveu pénible à me faire.
Ti.MOTHEE. Je sue à grosses gouttes... et il a parlé?..
scHOo.N. 11 l'aurait fait à l'instant même, sans une paralysie qu'il avait sur la 1 ingue.
TiMOïHÉE. Que le diable l'emporte!., il y avait tant do maladies à son choix... il n'en manque pas, et il faut justement que ce soit celle-là... n'importe, conduisez-moi vers lui ! je te ferai causer.
SCHOON. Cela vous sera difficile, il est mort depuis environ trois quarts d'heure.
TIMOTIIÉE. .Mort! quelle fatalité!.... il ne pouvait pas attendre.
scHooN. Il n'a eu que le temps de griffonner, et avec peine, ce peu de mots que je vous apporte, (fi lui remet un papier.)
TIMOTHÉE. Un nom... Tristrani Plumcake, pas davantage ; n'importe, nous voilà sur la trace... silence, monsieur Schoon, silence!
SCHOON'. Il s'agit donc d'une affaire bien délicate?..
TIMOTHÉE. Excessivement délicate au fait, pourquoi ne vous dirais-je pas la chose, mon brave iiinnsieur Schoon, vous êtes un honnête homme, serviable , plein d'humanité, apothicaire, d'ailleurs, ce quiannonceque vous êtes investi de la confiance publique et particulière; sachez donc qu'il s'agit de rendre un héritier légitime à une famille des plus riches et des plus puissantes... un fils unique!
scHOON. En vérité!
TIMOTHÉE. A moins qu'il n'y ait des frères et sœurs,
ce dont nous n'avons aucune preuve légale votre
zèle, dans une telle affaire, serait dignement récompensé.
SCHOON. Fi donc... je ne demande rien; je suis audessus de cela ! vous sentez bien.. . le plaisir d'obliger. .. voilà tout, et la pratique de l'honorable famille, si cela se trouve...
TIMOTHÉE. VousTaurez, honnête monsieur Schoon...
je vous en réponds vous qui m'avez prodigué vos
soins... mais achevez votre ouvrage : il s'agit de nous mettre en rapport avec ce sir Piumcake, et, pour cela, il faut le trouvera tout prix...
SCHOON. Cela ne sera pas difficile. ...il m'attend dans la rue... (Appi'IanI par la fenêtre.) Hé!., par ici...
TIMOTHÉE. Lord l'iumcake...
SCHOON, vivement. C'est un lord?..
TIMOTHÉE. Ça vous étonne?..
SCHOON. Ça me fait plaisir... parce qu'il se fournit chez moi à orédit... c'est un voisin en face... ipie j'avais prévenu eu venant ici mais je n'osais pas le
faire monter.
TIMOTHÉE. Ah! mon Dieu!
SCHOON. Le voici!..
TiMOTUKK, regardant Plumcake qui vient d'entrer en habit noir râpé. Qu'est-ce que c'est que ça?..
SCHOON. Je vous laisse, parce que j'ai mes affaires... et vous me tiendrez au courant de celle-ci... [A demivoix.) .\h ! c'est un lord ! . . personne ne le connaît dans lequartier... et je ne m'en serais jamais douté. {H sort.)
TIMOTHÉE, à part. Ni moi non plus, depuis que je le vois.