‹ Œuvres complètes de E. ScribeChapitre 56 sur 809 · FRITZ, HENRIETTE · texte numérisé non relu

FRITZ, HENRIETTE

HENRIETTE, s'a/>proc7ia)i< rfs lui, après un moment de silence. Frilz! croyez-vous que je vous aime?

FRITZ. Mais... vous me le dites.

HENRIETTE. Et si je ne vous aimais pa.?, qui me foreenit à vous le dire? qui m'obligorait à vous épouser?

FRITZ. Personne, je le sais. Aussi, Mademoiselle, je vous écoule, et je vous crois d'avance.

HENRIETTE. MoH père, qui ytait un simple soldat, eut le bo[ilieur, dans une bataille contre les Fr.inçais, de sau\er la vie au vieux comte de Lowenstein, qui lui fit avoir son congé, le nomma son jardinier en chef et me lit élever au cliAteau avec son fils Frédéric, c|ui avait quelques aunéo de puisque moi.

FRITZ. Celui (|ui est colonel des carabiniers?

HENRIETTE. Lui-même. Quoique grand seigneur, quoi(pie seul liéritier des litres et des ricliesses de l'uue des premières familles de l'Allemagne, Frédéric était si bon qu'il me traitait comme une sœur, moi, pauvre paysanne et simple jardinière du château. Aussi, touchée de ses bienfaits, pénétrée de reconnaissance, je m'étais habituée dés mes jeunes années à le respecter, à le chérir comme mon protecteur, comme le fils de mes maîtres.

FRITZ. Pas davantage?

HENRIETTE. .le le croyais, du moins; et cependant je ne pouvais m'expliquer le serrement de cœur que j'éprouvais lorsqu'il venait au château de belles et nobles demoiselles, avec qui Frédéric était si galant et si empressé! et ilans les jours de bal, lorsque ces jeunes comtesses, éclalantes d'attraits et de parures, dansaient avec lui dans les salons, tandis que moi e( les gens du château les regardions de l'anticlianibre, je ne sais (p.elle tristesse venait me saisir. Je me trouvais au milieu de tout ce monde, seule, abandonnée, et le désespoir dans le cœur.

FRITZ. Voyez-vous cela!

HENRIETTE. Enfin, uu jour, une jeune et belle héritière, mademoiselle de Rhetal, était au chiteau, et au détour d'une allée, je l'aperçus auprès de Frédéric qui lui baisait la main. Ah ! je crus que j'allais mourir! Mais que devinsje quand il me dit tout bas : Henriette, va-t'en! Je m'enfuis, je courus dans ma chambre, et me jetant dans les bias de mou père, je fondis en larmes. Il ne comprit que trop bien ma douleur. « Tu es de trop basse naissance me dit-il, pour être sa femme, et tu as le cœur trop fier pour devenir sa maîtresse; il faut t'éloigner, il faut l'ou-

blier, ma fille. » Et c'est alors que je vins dans cette capitale [irès do la comtesse de Ulielal, prés do sa fille, qui m'avait piisc en amitié.

FRITZ. Et M. Frédéric'?

HENRIETTE. Il partit pour son régimeni, et plus lanl pour la campagne de Uussie avec les Français, dont nous étions alors les alliés. Deux ans après, les parents de mademoiselle de Rhclal la marièrent .i M. le baron de ï>aldorr, le chambellnii, et ma jeune iiroleclrice me plaça chez madame Charlotte, celle lingère dont le magas'ui est en face de son hôtel, do sorte que je ne passe pas un jour sans la voir; et si vou.s la connaissiez comme moi, si vous saviez quel ange de bonté, quel modèle do toutes les vertus! je retrouvai [irès d'elle l'amour de mes devoirs, le calme, le re|ios. C'est alors que vous vous êtes présenté, et que, d'abord indlll'erente ii votre amour, j'ai fini jiar en être touchée et par vous plaindre.

FRITZ. Serait-il vrai?

HENRIETTE. Vous m'aimiez tant! et II doit être si cruel de ne pas être aimé de ceux qu'on aime! Vous aviez l'aveu de mon père, celui do madame de Sahlorf, ma bienfaitrice. Vous m'avez demandé le mien. J'ai compris alors quels élaieiit mes nouveaux di'voir.s; j'ai juré de faire le bonheur d'un galant homme qui me consacrait sa vie. Ce serment-là, je le tiendr.ii, monsieur Fritz, et vous aurez en moi une honnête femme.

FRITZ. Cette franchise-là me le prouve, et Je suis trop heureux. Oui, mademoiselle Henriette, si vous saviez... si je pouvais vous dire... {On entend un roulement de tambour lointain, dont le bruit augmente peu à peu.) DUO.

HENRIETTE

Entendez-vous? c'est le tambour; De votre garde voici l'heure.

Entendez-vous? c'est le tambour; ''

Il défend de parler d'amour.

FRITZ

Qu'un instant encor je demeure; Laissez-moi vous parler d'amour.

{Le bruit augmente.) Maudit tambour! maudit tambour!

HENRIETTE

Il faut partir, c'est le signal !

FRITZ

Et le premier je dois m'y rendre.

.Mil quel ennui! quel sort fatal!

D'êlre amoureux et caporal!

HENRIETTE, Souriant.

Loin de sa belle

L'honneur l'appelle.

Qu'il est cruel, mais qu'il est beau.

Guerrier fidèle.

De fuir sa belle Pour l'honneur et pour son drapeau!

FRITZ

Adieu, ma belle, L'honneur m'appelle.

Qu'd est cruel, mais qu'il est beau.

Guerrier fidèle.

De fuir sa belle Pour l'honneur et pour son drapeau !

HKNiiiETTE, lui tendant la main au moment où il va partir.

Plus de soupçons, plus de colère.

FRITZ

Non, non, je n'en ai plus, ma chère j Mais pourtant ce beau miliiaire.

Qui demain doit venir vous voir?

HENRIETTE

S'il doit vous donner de l'ombrage.

Dès ce moment je m'engage A ne plus le recevoir.

FRITZ

Non, non, plus de défiance.

Car à l'amour, à l'espérance Mon cœur se livre en ce jour.

{Le roulement redouble.)

ni

LA FIANCÉE

HENniETTE. .

Entendez-vous? c'est le liimliour; De votre garde voici l'heure I

FRITZ

Qu'un instant encor je demeure; Laissez-moi vous parler d'amour

[Même bruit.) Maudit tambour I maudit taniliour!

Ou ne peut pas parler d'amour Ah! i| lel eiinui! quel sort falal!

D'ôlrc amnureu\ et capojal!

ENSEMBLE

HENRIETTE

Loin de sa belle.

L'honneur l'appelle, Qu'il est cruel, mais qu'il est beau,

Guerrier Adèle,

De luir sa belle Pour l'honneur et pour son drapeau!

FRITZ

Adieu, ma belle;

L'honneur m'appelle Qu'il est cruel, mais qu'il est beau.

Guerrier ruléle,

De fuir sa belle Pour l'honneur et pour sou drapeau!

SCENK VI.

Les précédents; SALDORF, sortant de son hôtel.

sALDORF. Eh bien! eh bien! Fritz! qu'est-ce que nous faisons là? Est-ce que tu n'entends pas le rappel? Tu n'as pas encore ton uniforme!

FRITZ. Si, mon commandant; je vais le chercher et me randsà mon poste. Ce soir, mademoiselle Henriette, je ne ferai la patrouille qu'autour de votre maison. (// sort en courant.)

HENRIETTE Comment! monsieur de Saldorf, vous êtes son commandant?

sAi.DORF. Oui, ma belle enfant; colonel delà milice urbaine, j'y ai consenti; c'est un honneur que nous autres, grands seigneurs, taisons à la bourgeoisie. D'ailleurs, quoique chambellan , j'ai toujours eu des inclinations guerriÈres.

HENRIETTE. C'est vrai : j'ai entendu parler de plusieurs affaires où vous vous êtes montré.

SALDORF. Il faut cela dans ma position. Il y a une foule de gens qui eu veulent aut honneurs et à la richesse, et qui disent : il est millionnaire, donc il est bète. Eh bien! non, et je le prouve l'épée à la main. Pour cela il ne faut que de l'adresse et du courage; on en achète à la salle d'armes; et quand une fois on a tué son homme, on vit làdessus, et les railleurs vous laissent tranquille; tu comprends?

HENRIETTE. En vérité, monsicur le b.iron, je vous admire; vous éles toujours gai et content.

SALDORF. C'est vrai; je suis content... de moi ! ettuconviendras que ce n'est pas sans motif. De l'or, de la jeunesse, de la santé, une femme charmante, et baron par-dessus le marché, si avec cela on n'était jias gai, il faudrait être bien misanthrope, et je ne le suis pas; j'aime tout le monde, surtout les jolies femmes. Tu eu sais quelque chose

HENRIETTE. Moi, Monsicur'?

SALDORF. Oh! tu me tiens rigueur; tu fais la cruelle. Je devrais m'en ficher; eh bien! pas du tout, j'aime cela parce que c'est bizarre... C'est la piemière! Aussi je suis de moitié avec ma femme pour le protéger, pour te doter. Tu n'as pas oublié que demain la noce se faisait chez moi, à l'hôtel. J'ai permis à Fritz, ton mari, d'inviter tous ses amis, tous ses compatriotes qui se trouvent en cette ville. Nous aurons des chants et des costumes tyroliens : cela

fera bien dans mes jardins; et, pour compléter la fètc, j'ai invité en masse cette excellente madame Ch irlotte et toutes ses demoiselles.

HENRIETTE. Je counais. Monsieur, toutes vos bontés.

SALDORF. Oui, moi je suis bon, cela m'amusera, parce que toutes ces petites filles, c'est gentil ; et puis, un grand seigneur qui protège la candeur, l'innocence, c'est original. Si j'avais le temps, j'aurais fait des cou|dets là-dessus.

HENRIETTE. VoUS CU faitCS aUSSi ?

SALDORF. Parbleu! on fait de tout quand on est chambellan ; mais aujourd'hui je ne serais pas en train ; j'ai un chagrin affreux.

HENRIETTE. On ne s'en douterait pas.

SALDORF. Parce que je prends sur moi. Ma femme est malade.

HENRIETTE. 0 Ciel !

SALDORF. Elle dit que non, de peur de me faire de la peine, mais je m'y counais; elle est souffrante, et comme ^a m'inquiète beaucoup, je te prierai de passer la nuit auprès d'elle, à l'hùtel, comme cela t'arrive souvent, parce que je suis obligé d'aller au bal.

HENRIETTE. Dans un pareil moment, vous éloigner?

SALDORF. Du tout, c'est à deux pas, là, en face; l'hôtel du comtedeDarmsIadt, un bal ip;iré et masqué, voilà pourquoi tu me vois en grande tenue. Tu sais que ma femme n'habite plus ce côté du boulevard, et j'ai dit qu'on te préparât la chambre à coucher.

HENRIETTE. Qui est derrière la sienne, (.Montrant le balcon à droite du spectateur.) qui donne sur ce balcon ?

SALDORF. Oui ; de sorte que demain, en t'éveillant, tu apercevras le boulevard de ta fenêtre.

HENRiïTTE. Je VOUS remercie. Monsieur, d'avoir pensé à moi.

SALDORF. Oh! moi d'abord, je pense à tout. Adieu, ma toute belle. Adieu, madame Fritz. A demain, bonne nuit. {Henriette entre dans l'hôtel à droite.)

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