‹ Œuvres complètes de E. ScribeChapitre 606 sur 809 · DERVILLE, PHILIPPE · texte numérisé non relu

DERVILLE, PHILIPPE

(Derville entre le premier, et marche en lisant.)

PHILIPPE, le suivant. Monsieur, si nous nous reposions un peu.

DERVILLE. Laisse-moi tranquille.

PHILIPPE. Depuis deux heures que nous nous promenons dans la campagne.... Il faut que ce roniaii-là vous amuse beaucoup'?

DERVILLE. Un roman... liens, regarde... Sais tu lire?

PHILIPPE, lisant. Œuvres de Charron... de de la

Sagesse.

DERVILLE. Oui, de la Sagesse.

PHILIPPE. C'est dnJle que vous puissiez lire aussi couramment dans ce livre-là ; car enfin ça doit ôlre de l'hébreu pour vous?

DERVILLE. Qu'est-ce que c'est, monsieur Philippe?., je crois que vous faites le plaisant. Sachez que ce livrelà peut tout apprendre.

PHILIPPE. Apprend-il aussi à payer les dettes?

DERVILLE. Non pas, mais à les oublier.

PHILIPPE. En ce cas, Monsieur, vous devriez le faire lire à vos créanciers : ces gens-là ont des mémoires... Vous avez eu beau quitter Paris, venir vous établir à la campagne, je crois qu'ils vous ont suivi : car j'ai aperçu tout à l'heure, à l'auberge du Soleil-d'Or, des figures de connaissance.

AiR : Un homme pour faire un tableau.

Il faudra, faute de paiement, Renouveler chaque créance ; Comme cela revient souvent, Et que j'ai de la prévoyance.

J'ai sur moi des papiers timbrés (Il les lui présente )

DERVILLE

Ecrire en plein airi

PHILIPPE

Le temps presse.

[Montrant le livre qu'il tient.) Et tenez, vous les signerez Sur le livre de la Sagesse.

DERVILLE, prenant le papier et le mettant dans sa poche. Va te prumener toi et mes créanciers. Cherchez doue le calme et la solitude. C'est en vain qu'un veut fuir le monde et les hommes... Avec ces gaillards-là, il n'y a pas moyen d'être misanthrope.

PHILIPPE. Mais aussi, Monsieur, pourquoi vous mettez-vous misanthrope?.... eumine s'il n'y avait pas d'autre état dans le monde... Au moment de toucher une dot superbe, dont nous avions grand besoin; à la veille d'épouser une femme charmante, dont vous êtes amoureux fou, vous abaiidnimez la noce, le château de la tante, et vous venez vous réfugier dans ce petit village, oii, depuis quatre jours, nous sommes tous les deux à l'auberge; et pourc|Uui? parce qu'il vous a passé par la tète des idées de philosophie.

DERVILLE. Oui, je t'ai dit cela dans le premier moment; mais, vois-tu, en fait de philosophie, moi, je n'en ai que quand je ne peux pas faire autrement.

Air de Lnntcra.

Quand l'amour ou Bacclius m'appelle D.ins un boudoir ou dans un gai festin,

Joyeux convive, amant fidèle.

Je vante et l'amour et le vin ; Si j'ai bUraé 1 /ur ivresse indiscrète. C'était, liéias! philosoplie ol)liçè.

Quand le docteur me mettait ,à la dièto. Ou quand l'amour me donnait mon congé.

Et aujourd'hui, je suis précisément dans cette dernière catégorie.

PHILIPPE. Vraiment?

pEHViLLE. Eh! oui : voilà trois ans que je suis admis dans la société de madame de Vervelles; je n'ai pu voir sa nièce, celte aimable veuve, k charmante

jenny, sans l'adorer, sans en perdre la tète Tu le

sais, tout était conclu, arrangé : le mariage allait se faire, lorsque notre tante, une tète vive, romanesque, mais la meilleure femme du monde...

PHILIPPE. Vous oppose un rival : M. de Valbrun, ce gros major.

DERVILLE. Du tout; pourrleh au monde elle ne manquerait à ses serments. Ce n'est pas une femme comme une autre; elle a mille qualités, et n'a qu'un seul défaut, qui tient peut-être à l'éducation : c'est qu'elle veut qu'on soit fidèle à sa femme.

PHILIPPE. Fidèle?

DERVILLE. Oui, uion ami; elle est là-dessus d'un rigorisme... c'est-à-dire que ce n'est plus un préjugé, ça devient un ridicule : elle regarde la moindre inconstance, la moindi'e infidélité comme un crime que rien ne peut expier.

PHILIPPE. Eh bien! puisque vous le saviez...

DERVILLE. Aussi, je m'observais; et je m'étais maintenu avec assez de bonheur, lorsque la veille du mariage j'étais allé à la chasse, et je m'arrêtai pour me rafraîchir dans une ferme où j'aperçus une petite fille charmante! tu sais, la petite Louise.

PHILIPPE. Oui, Monsieur, une jolie brune.

DERVILLE. J'entre eu conversation; et tout en m'offraiit du lait, elle m'apprend qu'elle va être rosière... c'était drôle, n'est-ce pas?., et puis d'ailleurs son lait était excellent; mais je n'avais pas sur mui d'argent, et pour la remercier, je l'embrassais sans intention,

lorsque la porte s'ouvre, et je vois paraître qui?

madame de Vervelles en personne! ma future et redoutable tante. Il n'y eut pas moyen de un; justifier ; elle ne voulut rien entendre; et dans sa colère, elle m'anuouça qu'elle allait protégerM. Valbrun, qui était amoureux de Jenny : Jeuuy elle-même d(\'lara i|u'elle y consentai t, qu'elle ne voiil ait plus me voir. Alors tout fut rompu ; et dans mon désespoir, je suis venu m'éta' blir à six lieues de leur château, dans ce village, où je veu.x renoncer au monde, aux plaisirs et aux rosières.

LE BAISER AU PORTEUR

iuiB»i.T. A nieiïeille! j'arri'C à propos. — Scène 2.

PHILIPPE. Bien vrai, Monsieur?

DEKviLLE. Peux-tu Cil douter?.. Si tu savais combien je suis malheureux d'avoir perdu celle que j'aime, et cela, par ma faute, par mun étourderie!.. {On entend des violons.) Mais qu'est-ce que j'entends,

PHILIPPE. Ce sont les violuns de la noce ; il y a eu un mariagece matin; et si vous voulez attendre, vous allez le voir revenir.

DERViLLE. Moi!., à quol bon? pour être témoin de leur bonheur... Non , je té l'ai dit : je renonce à l'amour, aux femmes... La mariée est-elle jolie?

PHILIPPE. C'est la petite Jeannette, la fille de notre aubergiste; elle épouse Thibaut, un fermier de madame de Vervelles : car elle a aussi de ce côté des propriétés magnifiques.

DERVILLE. Comment! ce gros Thibaut, qui est si jaloux?.... Est-il heureux d'épouser une femme comme celle-là! car cette petite Jeannette est fort bien.

PHILIPPE. Tenez, la voici qui vient de ce côté, avec les jeunes filles de la noce.

DERVILLE, regardant.

Air (tu Pot de fleurs.

Que ce costume rend jolie!

Quelle taille et quel pied ctiaimaut!

PHILIPPE

Allons, encore une folie.

Rappelez-vous votre serment.

Après l'aventure dernière.

Aller attaquer justement La mariée...

DERVILLE

Ah ! c'est bien dilTéreiit, Et ce n'est pas une rosiiirc.

Pliilippe, laisse-moi.

PHILIPPE. El votre lecture?

DERVILLE, Je l'achèverai dans un autre moineni

Je le suis.

PHILIPPE, prenant le livre qu'il emporte. Allons, à demain la sagesse. (// sort.)

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