D'ELVAS , FRANCINE
FRANCINE. Eh bien! je vais demeurer en face d'une fameuse bavarde !.. Je ne conçois pas qu'il y ait des femmes qui causent ainsi de leurs affaires avec le premier venu... et si je l'en crois, j'ai encore une bonne heure .à attendre... C'est gai!., à huit heures du matin au milieu de la rue ..
d'elvas. Heureusement il ne passe encore personne!..
FRANCINE, allant s'asseoir sur une chaise, prés du cabaret. C'est égal!., une femme seule... car je n'ose retenir Monsieur plus longtemps !..
D'tLVAS, à part. C'est-à-dire qu'il faut que je reste... {S'asscyant auprès d'elle; haut.) Ne suis-je pas votre chevalier reconnu? . ne suis-je pas à vos ordres?.. Et à moins que mon honheur n'excite quelque jalousie...
FRANCINE. En aucune façon, Monsieur; je n'aide cmoptc à rendre ipersonne... je suis libre, ou à peu près.
d'elvas. a peu près?
FRANCINE. Oui, Monsieur. C'est une existence si singulière que la mienne!.. Je n'ai jamais connu les auteurs de mes jours ; ce qui a fait qu'à Rouen , parmi ces demoiselles de comptoir, on s'est permis de présumer que j'étais bâtarde... {Vivement.) orpheline. Monsieur, je vous prie de le croire... Donc, j'étais à Rouen, ville marchande, capitale de laNormandie, élevée dans le commerce, dans la rue Grand-Pont, un magasin qui fait le coin, oii j'av.ais des amoureux, je puis le dire, distingués et nombreux... mais des principes plus nombreux encore; car j'ai refusé toutes les propositions.
d'elvas. Même de mariage?
FRANCINE. Oui, Monsieur; non par fierté, par Indifférence... mais par raison. Celui que j'aimais , ou que j'aurais aimé, n'avait rien... ni moi non plus.
d'elvas. Je comprends.
FRANCINE. Moi , j'ai des idées de grandeur et d'ambition; je révais encore cette nuit, en voiture , que j'étais grande dame et millionnaire... pour hii , Monsieur, toujours pour lui; car nous nous sommes promis mutuellement de faire fortune... et moi, j'ai l'habitude de tenir toutes mes promesses...
d'elvas. C'est admirable !
FRANCi.NE. Pour loi's , et dans ce moment-là , vint un jour au magasin une railady, une Anglaise, la duchesse de Salisbury...
d'elvas. De Salisbury?
FRANCINE. Voas la connaissez ?
d'elvas. Fort peu.
FRANCINE. Qui, charmée de mon goût, de mon intelligence dans la manière de composer les nœuds et les poufs, me dit : « Petite, je t'emmène avec moi en Hollande )) J'acceptai dans l'espoir d'une fortune et me croyant déjà cUme de compagnie de la duchesse... Point du tout. Monsieur, femme de chambre, pas davantage; et de plus une maîlressc si bizarre! toujours des secrets, des mystères... pas pour des amoureux : Madame n'en avait pas ; mais de vieux seigueurs , des Aoglais qui arrivaient
LA REINE D'UN JOUR
en cachette et reparlaient de mime ; et il ne fallait rien (lire !
d'elvas, souriant. On devait alors vous payer double.
FRANCINE. Non, Monsieur; ce qu'il y a de bien [lUis terrible , Madame défemlail qu'on écrivit , et j'ai apjiris plus tard qu'elle avait sup|U'inié toutes mes lettres...
d'elvas. Pour èlre plus sùrc de votre discrétion.
FRANCINE. Piobablement!.. Mais moi qui avais, comme je vous l'ai dit , une inclination, ([u'aurait-il pense de ma constauce?.. C'est très - désagréable ! Aussi je n'ai pas voulu rester plus longtemps dans une pareille maison; j'ai demandé à retourner en France, et Milady, qui me voyait partir avec regret, me dit : « Allez ;i Calais, chez madame Benjamin, marchande de modes, qui k ma recommandation vous donnera une place chez elle; vous y resterez jusqu'à ce que se présente à vous un monsieur ilc mes amis intimes , en qui vous pourrez avoir loule confiance; vous le reconnaîtrez à ce florin de Hollande brisé jiar la moitié... envoie! l'une et il vous montrera l'autre. n Je l'ai pris, et j'arrive et j'attends... C'est bien élonnant, n'est-ce pas?.. Aussi je ne crois pas que ce monsieur se présente.
d'elvas, lui présentant le florin brisé. Si vraimenl ; car voici l'autre moitié.
FRANCINE, stupéfaite. Ah! mon Dieu ! l'antre nioilié!... Qu'est-ce que cela veut dire ?
d'elvas. Que la voisine Simonne aur,i en face d'elle une jeune personne qui cause avec une grande facilité et un charme e.vtrème.
FRANCINE. Quoi , Monsieur, c'est vous?
DELVAs. Heureusement! car ce que vous m'avez dit ,i moiquile savais, vous pouviezégalemeutl'apprendre â IihiI autre... Gela ne vous arrivera plus, j'en suispersuadé. Ma s vous pensez bien que nous aurons à parler ensemble...
FRANCINE, voyant une modiste ouvrir les volets de madame Benjamin. Panlun, Monsieur, la boutique s'ouvie.
d'elvas. Je ne veux pas vous empêcher de vous présenter à madame Benjamin... .\ quelle heure oserai-je aujourd'hui vous demander un instant d'entretien ?
FRANCINE. Mais, à deu-K heures, après le diner; c'est d'ordinaire, dans le commerce, le moment où l'on est libre.
d'elvas. Je serai exact au rendez-vous. (H salue Francine respectueusement.)
FRANCINE, à part. Par exemple! voilà une aventure!., et a moins que ce ne soit... Mais non! ce n'est pas possible... {Haut.) Monsieur, je suis bien votre servante. {Elle entre dans la boutique.)