‹ Œuvres complètes de E. ScribeChapitre 677 sur 809 · SCE.NE IH · texte numérisé non relu

SCE.NE IH

DANIEL, seul et lisant. J'ai l!\ sa lettre, j'ai sa promesse. Monsieur Daniel, je vous aime, et aujourd'hui je serai voire femme. J'avoue que ça m'a (î'.onné, parce que jamais mademoiselle Bottly ne m'avait donné d'espérance! au contraire; mais on dit que les jolies filles ont des caiiricos, et à ce tilre-là elle a le droit d'en avoir; ce n'est lias moi qui lui eu voudrai! Je lui en veux seulemept d'étrû sortie de si bonne heure ; clic devait bien se douter ipie j'accourrais sur-le-cbarap! et Dieu sait si je me suis csgqultlé il gravir la montagne! Après tout, elle a bien fiiit de SJ décider. 11 y a si lougtemps que je l'aime ! et puis, comme on dit, les ann'-es arriviiit ; 0 ir tout le inonde, et elle aurait 6'.é tout et' nnéo, un d ■ ces malins, de se trouver une vieille fille ! au lieu que ça fera une jenns femme! la |ilus jolie! la jibis gracieuse! [Regardant.) Oh! la v'iii! la v'Ià! c'est elle!

DANIEL, BETTLY.

DETTLv. Tiens! c'est vous, monsieur Daniel? comment ètes-vous ici?

DANIEL. G'te question! C'est moi, mademoiselle Bettly, qui vous denianderai comment n'y é!es-vous pas?

BETTLY. Parce que le 1 crceptenr m'ava t fait dire, hier, qu'il y avait une letti-e pour moi : ce ne [louvait être que de mon frère Max. Alors, danî mon impatience, je n'ai pas pu attend. c J'ai été la chercher! la voilà!

DANIEL, areo embarras. Il se porte bleu, M. Max? il n'a pas été tué ?

BETTLY. Puisqu'il écrit... «

PANIEL. C'est vr.ii ! c'est que les soldats, ça leur arrive souvent; lui surtout qui se bat diqiuis si longtemps!

BETTLY. Voilà quinze an5 (pi'il nous a quittés 1 J'étais bien Jeune; mais Je me rappelle encore le jour de son départ; qnniMl, le sac sur le dos, il faisait ses adieux à mon père et à ma mère, qui vivaient alors ! et (inc moi il me prit sur ses genoux en me disant; Adieu, petite sœur; si je ne suis jias tué, je reviendrai dansera ta noce.

PANIEL. Ça se trouve bien !

BETTLY. Comment cela?

PANIEL. C'est-à-dire, non. Ça se trouve mal! parce ([ne, quoique je tienne à faire la connaissanee de M, Max, je ne me soucie pas d'attendre son retour pour notre mariage ..

BF.TILY. Notre mariage ! d'où te viennent ces idées-là?

DANIEL. Pardi! de vous, Mam'selle... Car, moi aussi, (Déroulant sa (e»r«.) j'ai reçu une lettre, nue lettre ben limable, qui ne nie vient [las d'un IVéro, mais d'une por-

LE CHALET

sonne que je chéris plus que tout au monde, plus que moimême!

BEiiLï, aiec surprise. Eh b'.cn?

DANIEL, déconcerté. Eh bien ! vous me reçardoz li'i d'un air étonné. Vous savez bien que. ce billet où l'on promet de m'épouscr est signé de vous?

BETTLY, prenant la lettre. De mo\1 ce n'est pas possible ! et pour de bonnes raisons... D'abord je ne sais ni lire ni écrire, c'esl-à d re je signe mon nom, et très^gentiment; mais ça n'est pas comme çii.

DANIEL. Est-il possible ! Cet a'nour, ce mariage, tout ce bonheur qu'il y avait là-dedans, vous ne l'ave! pas promis? vous ne l'avez pas pensé?

BETTLT. Non VI aiment.

DANIEL. Je suisdonc fou ! je perds donc la raison ! Qu'estce que ça s gnilie'? •

BETTLV. Ça signifie, mon pauvre garçon, que les jeunes fdles ou les jeunes gens du village se sont moqués de toi et de moi!

DANIEL. Quelle perfidie! quelle trahison! Je n'ai plus qu'à m'aller jeler dans le lac,.,

BETTLV, le retenant. Y penses..tu?

DANIEL. Savez-vous bien, Mam'selle, que je les ai tous invités à ma noce pour ce soir; que j'ai commandé les violons, que j'ai commandé le repas'?

BETTLY. 0 ciel !

D.*NiEL. J'ai défoncé tous mes tonneaux; j'ai tué un bœuf, deux moutons, étranglé tous mes canards'.' Que voulez -vous, j'étais si beurcu\; je voulais que tout le monde s'en ressentit ! je n'y étais plus; je ne me connaissais plus; et ce n'est rien encore | j'ai fait bien pis que cela, j'ai couru chez le notaire.

BETTLY, efjrayée. Et tu l'as étranglé aussi?

DANIEL. Non, Mam'selle; mais Je l'ai obligé sur-leclMiiip à me faire un contrat de mariage où je vous donne tout ce que je possède. Car je suis le plus riche du pays; j'ai trois cents vaches à la montagne, une fabrique et deux métairies. Et tout ça était à vous, ainsi que moi, par-dessus le marché. Je l'avais signé, le voilà; et nu lieu de cela, je suis perdu, déshonoré dans le canton! Us vont me montrer au doigt.

BETTLV. Et moi donc ! m'exposer, me compromettre à ce point! A-t-on jamais vu une pareille extravagance? sans réfléchir, sans me consulter, croire à une pareille lettre !

DANIEL, timidement. Dame! on croit si vite au bonheur! Et puis, tous ces gens-là qui vont se railler et se moquer de moi. 11 nous serait si f.icile, si vous le vouliez, de nous moquer d'eux !

BETTLY. Comment cela?

DANIEL. En mettant seulement voira nom au bas do cotte page...

BETTLY. Y penscs-tu'? tout serait fini, nous serions mariés.

DANIEL. C'est justement ce que je veux!

BtTTLV. Et moi, je ne le veux jias ; tu le sais bien. Je ne veux pas entendre parler de mariage, je l'ai juré.

DANIEL. Et pourquoi cela?

BETTLY. Pourquoi?

COUPLETS

PREMIER COUPLET

Dans ce modeste et simple asile, Nul ne peut commander que moi.

Je suis libre, heureuse et tianipiille.

Je puis courir partout, je croi.

Sans ([u'un mari gronde après moi.

Ou .si quelque nniou eux.

Soupçonneux, Veut faire les gros yeux, Moi, j'en ris, El lui dis :

Liberté chérie.

Seul bien de la vie,

Liberté chérie, [Mettant la main sur so)i cœur.) Règne toujours là !

Tra, la, la, la, tra, l,i' la, la, Tant pis pour qui s'en fâchera.

DEUXIÈME COUPLET

J'irais, quand je suis mamaitresso, Me donner un niaitre!,. oui da!

Pour qu'à la dan-e où l'on s'empresse, Quand un galant m'invitera, Mon mari dise : restez là!

Un é]ioux en fureur

Me fait peur.

C'est alors que mon cœur Me dirait En secret ; Liberté chérie.

Seul bien de la vie, etc., etc.

BANIEL, Tra la la! tra la la! ce n'est pas des raisons. Dieu ! si j'avais assez d'esprit pour en trouver, comme je vous prouverais...

BETTLY. Quoi?

DANIEL. Qu'il faut prendre un mari!

BETTLY. Et à quoi ça me servira-t-il?

DANIEL. A quoi? Vous me faites là une dr61e de question! Ça servirait à vous aimer; n'est-ce donc rien!

BETTLV. Si vraiment! mais tu vois bien que tu m'aimes sans cela, que je puis compter sur ton amitié.

DANIEL. Oh ! oui , Mam'selle.

BETTLY. Comme toi sur la mienne! Car vois-lu bien, Daniel, je rends justice à les bonnes qualités. Tu es un brave garçon, un excellent cœur, et si j'épousais quelqu'un, c'est toi que je choisirais.

DANIEL, ai'cc cUaleur. Vraiment?

BETTLY. Mais calme-loi; je n'épouserai personne! c'est plus fort que moi; ainsi ne m'en parle plus, ne m'en parle jamais! et, pour n'y plus songer, tiens, rends-moi un service.

DANIEL. Un service! parlai, Mam'selle. Où faut-il aller? que faut-il faire?

BETTLY. Seulement me lire cette lettre de mon frère, parce que moi, comme je le l'ai dit, je ne suis pas bien forte ! je ne suis pas comme loi.

DANIEL. Qui ai appris à lire, écrire et calculer au collège de Zurich; la belle avance ! On a bien raison de dire que l'érudition ne fait pas le bonheur. (Se reprenant vive- I ment.] Si fait , si f.iit; dans ce moment-ci! puisque je peux vous rendre service. Voyons un peu. {Usant.) «Au M camp impérial du prince Charles, ce 1 " juin. i>Et nous sommes au milieu de juillet ; il parait que la lettre est restée longtemps en route !

BETTLV. Ce n'est pas étonnant; l'arméj du prince Charles et celle de Souwarof battent, dit-on, en retraite devant les soldats de Masséna, qui interceptent toutes les communications.

DANIEL. Je comprends. [Lisant.] « Rien de nouveau, « ma chère Bettly, sinon que je me bals toujours ainsi « que mon régiment, au service de l'Autriche, ce dont « nous avons assez. J'espérais un congé pour aller t'em- « brasser... »

BETTLY. Après quinze ans d'absence! quel bonheur! mon pauvre frère !

DANIEL, lisant. «Mais il parait qu'il n'y faut plus comp- « ter. Ce qui me fâche, ma chère sœur, c'est qu'à mon « retour, je comptais trouver cjic» toi un régiment de « nièces et de neveux , et je vois par ta dernière que tu « n'as pas eueore commencé! Il serait cependant bien- \ « tét temps de s'y mettre; uue fille de Ion âge ne peut « pas rester inutile... » Ça, c'est bien vrai!

BETTJ.Y, avee colère. Daniel...

DAJitEL, pliant la lettr.e. 6i cela vous déplaît , je n'en lirai pas d.ivanlage.

BiTTLY. Eh! non vraiment; achève!

DANIEL, continuant à lire. « Pourquoi n'épouses-tu

LE CHALET

« pas un brave garçon du paysdont j'ai reçu une dem indc « en mariage?.. »

BETTLY. Eh! qui donc a osé lui écrire?

DANIEL, confus. Moi , Mam'selle; il y a deux mois.

BETTLï. Sans mon aveu?

DANIEL. Aussi c'était le sien seulement que je demandaiii! il me semble que quand on aime légitimement, c'est d'abord à la famille qu'on doit s'adresser. . Faut-il continuer?

BETTLY. Sans doute.

DANIEL, lisant. « Ça me parait un bon parti: il est d'une « lionnétc famille, il est riche, il t'aime éperdument... » {S'arrèKint. ) Le bon frère; vous l'entendez! {Continuant.) (c II a l'air un peu béte... »

BETTLv, d'un air trio-mphant. Tu l'entends!

DANIEL, appuyant. « Mais ce n'est pas une raison pour « le refuser, au contraire! Je prendrai, du reste , des in- « formations, et si ça te convient, il faudra bien, mil- « zieux! que tu l'épouses... »

BETTLV, arrachant la lettre. C'en est trop! mon frère lui-même n'a pas le droit de me contraindre, et il suffit qu'il l'exige pour que mon indilféronco devienne de la haine.

DANIEL. Mais, Mam'selle...

BETTLY. Finissons, je vais au marché.

DANIEL, voulant l'aider à mettre sa hotte. Je ne peux pas vous aider?

BETTLY. C'est inutile!

DANIEL. Si au moins je vous accompagnais...

BEiTi.v. Je ne le veux p;is ! et je te déclare en outre (pi'on ne voit que toi ici tuule la Journée, que cela peut me l'aire du turt et me comprometire. Les filles du pays sont ■si mauvaises langues! Ainsi, à dater d'aujourd'hui, je ne veux plus que tu viennes chez moi. Me conVaindre! Ah ! bien oui! Jel'ai dit; lutii'entends; arrange-toi! ilillesorl.)

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