LUCREZIA, ANGELA
ANGELA. Savez-vous, ma sœur, que vous êtes bien heureuse... vous, maîtresse de ce beau palais et de ces jardins délicieux où je voudrais passer ma vie...
LLCHEZIA. Oui , tu as raison ! je serais comme toi et je ne voudrais jamais en sortir... si ce n'était un obstacle terrible...
ANGELA. Et lequel'?
LUCREZIA. C'est qu'on m'ordonne d'y rester... (Soupirant.) Et il y a, dit-on, à Naples do si beaux concerts et des bals si élégants...
ANGELA. C'est vrai! j'en arrive! et une chose qui m'étonne bien... lorsque le prince Aldobraudi, mon frère m'annonça qu'il allait me donner une compagne, une amie... qu'il allait épouser une de mes camarades de couvent, la belle Lucrezia, je me sui^ dit : Bon, nous irons ensemble dans les bals... dans les fêtes... parce que mon frère , qui est né d'un premier mariage et qui est bien plus Agé que moi... ne se soucie jamais de ni'accomiiagner... tandis qu'avec une jeune belle-sœur...
ACTÉON
lUCEEïiA. Ah! bien oui... il a fallu i]uittei' la ville et nous confiner ilans cette .splituile où nous ne voyons personne...
ANCF.LA. Excepté des femmes!..
|.iiCREZT.\ Ah! (Us femmes!., ça na compte pas!
ASGtLA. Comment, ça ne compte pas .. toutes ces demoiselles,., les pensionnaires du couvent delta Pieli... doid, vous êtes la protectrice... et qui sont venues passer dans ce ihàteau les fêtes de la Penlecùle...
LUijui-.ziA. C'est trés-agréalile pour moi... mais pour elles... toute la journée lire... se ]uomener... causer... et médire entre nous... Si encore il y avait là des hommes, cela loinherait sur eux... mais impossilile.
ANGELA. Pourquoi donc?
LixiirziA. Le prince AMohrandi , mon mari, ne veut OH'aucMu cavalier pénèlre dans ces lieux.
ANCELA. Aucun... ah! mon Dieu! et s'il s'en présentait MU... un seul... par hasard...
LLCnEziA. Il ne serait pas reçu!., et ou lui fermerait au nez les portes de ce riche palais.
ASGEiA. Voilà qui est bien terrible et bien injuste...
LicnicziA. Qu'est-ce que cela te lait?
ANCELA. Oh! rien... ma sœur... mais je cherclie seulemont jiourquoi mon frère a pu donner une pareille consigne.
LUCBEZiA. Je vais te le dire, moi, et on confidence... c'est qu'il est jaloux!
ANUELA. Jaloux! lui qui vous aime tant...
LicnEziA. Précisément! un jaloux est un égoiste... qui ne vous aime que pour lui... et pas pour les autres, ce qui est absurde...
ANGELA. Est-ce que tous les hommes sont ainsi?
LicHEziA. Plus ou moins ,. mais chez le prince A'^obrandi, cela tient à des raisons parlicqliéres .. il a d'abord un trèsjj^iid défaut.
AN(feLA. Lequel?
LiTCBEZiA. Cinquante ans! seul défaut dont on ne se corrige |hs avec le temps... au contraire... Alors, il est déliant, jaloux... sans raison... sans motif... tu le sais! il a toujours l'idée qu'on veut le tromper... et celle idéelà, c'est contagieux... ça se gagiic... ce n'est pas ma faute... c'est la sienne.
ANGELA. C'est vrai!., lilais comme il s'avance d'un air préoccupé!..
LixBEziA. Qui donc?
ANGELA. Stéphauo!.. votre page!., le seul homme qui soit ici... il doit bien s'ennuyer au milieu de tant de femmes...
£ LixREZiA. Peu m'imporle!.. |1 faut bien que j'aie upsigisbé...
ANGELA. C'est trop juste! vous, la princesse .Aldobrandi... vous ne pouvez pas vous en passer... quand toutes les bourgeoises de N.iples ou de Florence en oqtiin !
LtCREZiA. Pour le moins !
STÉPHANO, LLCBEZIA, ANGELA.
STÉpHANO, entrant en regardant et en tournant h dos à Lucrezia. J'ai beau regarder .. je ue le voiç plus... il sera parti...
LUCREziA. Eh! qui donc, siguor Stéphane?
STEPHANO. Ah! c'est vous... Madame... pardon... (j1 f/6mi-voix.) Mais c'est, je crois... un événement...
Li'CREziA. Un événement ici!., quel bonheur! en çs-tu biensrtr?.. dis-nous-le vite..,
STÉPHANO. Oui, Madame...
LUCREZIA, s'asseyant ainsi qu'Àngela; Siépliano reste debout. Mets-toi là... entre nous deux... iioiist'écoulous... un événement!., c'est tres-aimable a toi!
STÉPHANO. Dame!., si je pouvais, il y en aurait tous les jours... j'aurais tous les jours quelipie chose à vous dire... mais quand on ne peut pas...
tiCBtziA. On ne l'en fait pas reproche... mais on le donne audience... Voyons ton événement
STEPHANO. J'élais dans le salon... à regarder cette tapisserie que vous avez commencée liier...
ILCREZIA. Belle occupation... pour im homme...
ANGf.LA. Si ça l'amuse...
STEPHANO. Votre mari était dans un fauteuil qui dormait...
IIICREZIA. Ah :
STÉPHANO. Cela vous étonne!
H'CREziA. Du tout!..
STtPUAîiO. Est eidré un beau domestique avec une riche liviée... bleu de ciel et argent... lue lettre, a-t-il dit, pour la princesse Aldobrandi, et Monseigneur, (pii venait de se réveiller, a répondu brusquement : C'est moi... et il a ouvert la lettre.
LicREziA. C'est sans façons!
sitPHAKO. Il a froncé le sourcil. . a relléi hi un instant, pais il a répondu: Vous direz au comle Léoni , votre maître...
AiiGELA, vivement. Léoni!
UCBEZiA. Qu'est-ce donc?
ANGELA. Rien! il a dit : Léoni...
STEPUAKu. GuFtainement je l'ai dit
ANGELA, cherchant à se remettre de son trouble. Je croyais avoir mal entendu...
STEPHANO. Dame!, je parle de mon mieux: dites au comte Léoui, votre maître, que je suis très-sensible a son invitation... mais ma femme est malade et ne peut aller ce soir à son bal ..
LUCREZIA. Voyez-vous!., quelle trahison!
ANGELA. C'est épouvantable!
STEPHANO. N'est-ce pas? Le domestique s'est incliné et a dit : « Mon maître hésitait ce matin à venir pré.senter « ses respects à ces dames et à Monseigneur... mais ftiaiu (1 tenant... il n'aura garde d'y manquer, ne fût-ce que u pour savoir des nouvelles de leurs seigneuries, n
ANGELA. C'est très-bien !
LICREZIA. Très-convenable... Je ue connaissais pas encore le comte Léoni, notre nouveau voisin... mais voilà qui me donne de lui la meilleure idée, et puisqu'd va venir...
STÉPHANO. Du tout... il ne viendra pas!
ANGELA, se levant. Comment! il ne viendra pas!..
STEPHANO. Vous ne me laissez pas achever .. A peine le domestique était-il parti que Monseigneur a souné .. — Diti-s au concierge de ne laisser entrer peisonne... n'importe qui se présente ce matin... on repondra que je viens de partir pour Naples avec ces dames...
ANGELA. Mais ça n'a pas de nom... il iia à Naples...
LICREZIA. Tu crois?..
ANGELA. 11 ne nous y trouvera pas .. et il croira que je le fuis... que je ne veux pas le voir... et ce seraitsimal à moi... si ingrat...
LICREZIA. Tu le connais donc?
ANGELA. Eh! mon Dieu! oui... c'est pour moi qu'il vient .. je vous raconteiai cela.. , {Regardant Stéphano.] A vous...
STEPHANO. La signora se défie de moi...
LiCBEziA. E'Il' aurait tort... Stephano est de notre parti...' il est des nôtres. ,, et quoique cousin de mon mari...
STEPHANO. Mon devoir est de vous obéir...
LICREZIA. En cavalier désintéressé...
STEPHANO. U le faut bien!
jLLiCBE^iA, à Anyela. Et tu peux parler sans crainic.
ANGELA. Eh bien ! à Naples... et depuis votre mariaïe... je l'ai vu plusieurs fois au bal... toute la soirée il était ilion .caralier... il dansait avec moi... il causait avec moi...
LUCBEZiA, licement. Enfin... il disait qu'il t'aimait!..
ANGELA. Non, ma sœur, il ne disait lien.
ACTÉON
sTtfHANu. Il y il comme ça des gens qui se taisent...
LUCBEZIA, sévèrement. Et ils fout bien!
AKGELA. Mais l'autre semaine... au bal Je l'ambassadeur d'EspaJ5'ue... ali! je u'oublieiai jamais cette soirée... Les danses étaient si vives... si animées... et pouitiint il ue dansait pas avec moi... il était bien loin dans un autre salon... tout a coup un cri d'effroi se t'ait entendre... la llanimed'un lustre avait atteint une draperie ..avait gagne la boiserie... en un instant le salon était en feu. Lesfemmes efirayées se précipitaient vers les portes c4ui étaient encombrées... et moi, saisie de terreur, je n'avais pas la force de fuir. . lorsque (luelqu'uu m'cm|iorto dans ses bras... et â travers les flammes il me serrait contre son cœur... en me disant: Angela... Angela... ma bien-aimée... J'étais évanouie... mais je crois que j'entendais.... et quand j'ouvris les yeux, je vis devant moi dans le jardiu le comte Léoni...
LIJCRE2IA. C'était lui...
.\NGEtA. Pâle et blessé, je crois...
sTEPUANo. Ah! ipi'il était heup-eux'
ANGELA. Et me remettant aux dames qui m'accompau'uaient, il me demanda à venir savoir de mes nouvelles... Domain, luirépondis-jc, je quitte Naples... demain je pars pour la villa .\lilobrandi.. . ch?z mon frère et mon tuteur... lime sjlua... s'elo gna sans me répondre... mais ses yeux me disaient : J'irai... et vous voyez qu'il a tenu parole.
LiCHEZiA. Et pour récompense on le renverrait...
ANGELA. On lui feimerait la porte...
STEPHANO. .Siués Un dévouenieut pareil...
LLcnEziA. Ce n'est pas possible... Stéphane nous servira.
STEPUANO. Toujours...
mcBEZiA. Tu seras là... à la grille, quand il se présentera... et si, fidèle a sa consigne, le concierge lui dit qu'il n'y a personne... tu l'inviteras du moins à visiter nos jardins qui méritent d'être vus.
STEPHANO. C'est dit!
LUCREZiA. Alors il s'y promènera.
ANGELA, tristement. Seul...
LUCREZIA. Pas pour longtemps... et il y aura bien du malheur si, au détour d'une allée, nous ne le rencontrons point par hasard...
ANGELA. Je comprends...
LiCREZiA. Va vite!
ANGELA. Et Simon frère se fâche... qui sera puni'?
STEPUANO, C'est moi!..
ANGELA. Si même dans sa colère...
STEPHANO. Qu'importe!., ii un mot de bonté, si un regard me paient après.
LICREZIA, lui tendant la main avecbonté. Et si je te paye d'avance...
STEPHANO. Oh! alors je me jetterais dans le feu... et je cours !
SCRNE IV.
Les précédents, ALDOBRANDI, l'arrêtant.
ALDOBRANDI. OÙ donc?
STEPHANO. Exécuter les ordres de Madame...
ALDOBisANDi. Lesquels'?
STEPHANO. Pardon, Monseigneur, un sigisbé doit se taire... 'c'est le devoir de "sa charge... il n'a que cela à faire...
ALDOBRANDI. C'est encore trop! et voilà une charge que je supprimerai...
Li'CBEziA. Y pensez-vous?
ALDOBRANDI. Alors qu'il parle, ou, beau sigisbé, mon ami, je vous fais fustiger par mailre Gourdino, mon majordome.
STEPHANO, froidement. Comme vous voudrez!
LUCHEZU. Et moi je parlerai... je l'envoyais lever la consigne que vous iivcz donnée.
ALDOBRANDI. Moi ..
LVCREZiA. Au sujet du comte Léoni.. . qui nous invitait ce soir, dans son palais, à une fête charmante... Je ne dis pas que j'aie envie d'y aller... j'en serais désolée, et vous avei bien fait de refuser...
ALDOBRANDI. Ah! VOUS savei tout celii... {Regardant Siépliano.) Je vois donc qu'on ne se tait pas toujours..
LICREZIA. Oui, mon ami... vous avez deviné que j'étais indisposée, je vous en remercie... mais ce c'est pas une raison pour ne pas recevoir le comte Léoni.. au contraire, nous lui devons des remerciments... des excuses... et il serait si inconvenant pour vous même .. car, pour nous, cela nous est égal.
ANGELA. Ohl mon Dieu! oui...
LUCREZIA. Si inconvenant pour vous... de le renvoyer ainsi..
ALDOBRANDI. C'estpossible. .. VOUS avez peut-être raison. LUCREZIA. N'est-ce pas?
ALDOBRANDI. Mais le mal est fait .. M. le comte vient de se iiresenter... et je l'ai congédié... LUCREZIA. Sans le voir...
ALDOBRANDI. Eh ! sans doute... puisque j'ai fait dire que nous étions tons partis. . .
LUCREZIA. Mais il saura bientôt le contraire.... il le sait déjà....
ALDOBRANDI. C'cst possiblo... car il parait qu'il a causé une heure avec le concierge... Tant mieux ! il verra par 1 1 que je ne me soucie pas de ses visite... et il restera chez lui! Encore un amoureux qui venait pour vous, Madame .. LUCREZIA. Qu'en savez-vous?.. peut-êlre venait-il pour .Angela, votre soeur!..
ALnoBRANDi. Je le sais bien, il me l'a déjà fait dire! ANGELA, avec joie. ES vérité!
ALDOBRANDI. C'est SOUS ce prétexte-là qu'ils viennent tous... C'était chaque jour nouveaux prétendants, qui Jemandaient à m'être présentés... à s'établir cmz moi... pour plaire à ma sœur... pour lui faire la cour... ît pendant ce temps... Serviteur .. j'ai pris un parti décisif... une mesure générale .. j'ai déclaré partout... que masœur refusait absolument de se marier...
ANGELA. Eh liien! par exemple!
ALDOBRANDI. Et qu'elle prononcerait bientôt ses vœux au couvent délia Pietà. .
ANGELA. C'est un indigue mensonge !
ALDOBRANDI. Si tu almes mieux que ce soit une vérité... lu n'as qu'à parler. .
ANGELA Non, mon Dieu!..
ALDOBRANDI. Alors de quoi te plains-tu? de quoi vous plaignez-vous?., vous avez ici une retraite délicieuse où vous faites tout ce que vous voulez... ime société charmante... une douzaine de jeunes lilles... douze bonnes amies!., je vous demande où vous trouveriez cela dans le monde... de plus, lesbeaux-arts tant (pie vous en voulez... la musique... la peinture... {Regardant le tableau.) Ah! voilà qui est admirable... et je vous en fais complimciil, Madame...
LUCREZIA. Vous êtes bien bon '.
ALDOBRANDI. C'est dans la solitude seulement qu'on peut faire de pareils progrès... Quel beau tableau! . rien que des femmes!., voilà les tableaiux que j'aime...
LUCREZIA. Par malheur... je prévois qu'il ne sera jamais fini...
ALDOBR.KNDi. Pourquoi donc?., la chaste Diane... au milieu de ses nymphes... en costume de bain... c'est charmant!
LUCREZIA. Oui, Monseigneur... mais il maiii|ue un Actéon... un bel Actéon... dont on aperçoive la tête à travers le feuillage!..
ALDOBRANDI. Eh bien ! faites-la... dessinez-la... LUCREZIA. Pour cela. Monsieur, il faut un modèle... ALDOBRANDI Bah ! une belle tête d' Actéon ! vous ne pouvez pas la faire d'idée...
LUCREZIA. Non, Monsieur, je n'ai pas de ce.^ idées-là...
ACTEON.
LÉo>'lB. 0 niuint^nt {ilein de charmes! — ^'cène 13.
et ne vois pas ici qui pourrait me les donner... aussi, je vous le répète, pour terminer ce tableau .. il me faut absolument un modèle... et si vous ne voulez pas... qu'on en fasse venir...
ALDOBRANni. Jamais! jamais d'homme chiz moi .. surtout des Actèoiis.
LUCREZIA. Mais encore une fois... pourquoi donc? ALDOBRANDi. Pourquoi?
Il est des époux Coniiilaisanls et doux.
Que l'on montre au doigt; Partout l'on en voit!
Moi, Madame, je veux Ne pas être... comme eux!
Non, non, telle est ma loi!
Non, non, jamais, cbez moi, Les courtisans Et les galants Ne viendroiit rire à mes dépens!
Il est des époux Complaisants et doux, Etc., etc.
Pour sauver la vertu des femmes.
Des amants pour rompre les trames, Je connais un très-bon moyen, Qui dans tout temps sera le mien !
(Tirant un poignard.)
Voyez-vous cette bonne lame.
De mon honneur c'est le gardien!
Sitôt qu'on regarde ma femme, Zig, zag... vous me comprenez bien!
Pour elle qu'un amant s'enflamme, Zig, zag, zig... vous entendez bien !
Est-ce un rendez-vous qu'on réclame?
Zig, zag, zig, zag... c'est moins que rien! C'est simple et d'un facile usage :
Pour un époux sicilien.
D'être tranquille en son ménage, Voilà, voilà le boa moyen!
Il est des époux
Complaisants et doux.
Que l'on montre au doigft;
Partout l'on en voit.