‹ Œuvres complètes de E. ScribeChapitre 710 sur 809 · JULIANO, HORACE · texte numérisé non relu

JULIANO, HORACE

JULIANO, à Horace qui vient de s'asseoir sur le canapé ù droite. Sais-tu qui tu viens de mettre eu fuite?

HORACE. Non, vraiment!

JULIANO. U«de nos alliés... lord Elfort!

HORACE. L'attaché k l'ambassade d'Angleterre '?

JULIANO. Et presque notre compatriote ; car il a des parents en Espagne... Il tient par les femmes ou duc d'Olivarès dont il pourrait bien hériter... {S'assenant sur le canapé à côté de lui.) Et k propos de femme, il a idée que la sienne est très-bien disposée en ta faveur. ,. HORACE. Quelle indignité! quand je ne la connais même

pas'., quand c'c,-t toi, au contraire, ipii lui fas la cour... et à la l'emmc d'un ami... c'est trés-mal.

jiLiANo, riant. Est-il étonnant?

HORACE. Eh bien! ou'... moi, j'ai dos scruimles, j'ai ileS prinriiios.

JULIANO. Unaiiprenti diplomate !

HORACE. Que veux-tu!., l'éducation première!., j'ai été élevé piu mon vieil oncle le chanoine dans des idée^ si bizarres...

JULIANO. Oui, quand on a été mal commencé... mais to voilà à la cour... tu répareras cela. D'abord, tu vas faire un beau mariage .. à ce i|u'on dit...

HORACE. Oui, vraiment... Le comte de San-Lncar, mon amba;<ailcur, m'a pris en affection... et à moi, pauvre gentilhomme qui n'ai rien, il veut me donner sa tille... une riche héritière .. qui est encore au couvent, et je ne siis si je dois accepter.

JULIANO. Plut6t deux fois qu'une.

HORACE. Je m'en rapporte à toi qui es mon ami d'enfance, et je te demande conseil... (Se levant ainsi que Juliuno.) Crois tu que l'honneur et la délicatesse permettent de se marier... (juand on a au fond du CTur une passion?

JULIANO. Très-bien... attendu que de sa uaturc le mariage éleiot toutes les passions.

HORACE. Et si rien ne peut l'éteindrj?

JULIANO. On se raisonne, on s'éloigne, on cesse de voir la personne...

HORACE, avec impatience. Eh! je ne la vois jamais!

JULIANO. Eh bien! alors... de quoi le plains-lu? HORACE. De rie pas la voir, de passer ma vie à la chercher, à la [loiirsuivre. . sans pouvoir ni la rencontrer, ni l'atteinilre.

JULIANO. Hftracc, mou ami, es-tu bien sur d'avoir ton bon sens? Tu reviens de France, et les romans nouveaux qu'on pulilio.^

Horace. Latssc-moi donc!

JULIANO. Sont bien dangereux pour les esprits faibles, sans compter que souvent ils sont faildes d'esin-it.

HORACE, vivement. Il ne s'agit pas de France!., mais d'Espagne, de Madrid... C'est ici, l'année dernière... à une fête de la cour, que je l'ai vue pour la première fois.

JULIANO. Ici?

noRACEi Au même bal que cette année , ce bal masqu; et déguisé , que notre reine donne tous les ans aux fêles de Noèl... Imagine-toi, mon ami. .

JULIANO. Une physionomie délicieuse! cela va sans dire.

HORACE. Elle était masquée.

JULIANO. C'est juste.

iiiiRACE. Mais la tournure la plus élégante, la plus jolie main que jamais un cavalier ait serrée dans les siennes .. en dansant... bien entendu... car je l'avais invitée, et sa danse...

jui.iANO. Etait ravissante...

HORACE. Non; elle ne connaissait aucune figure... elle ne connaissait rien... 11 semblait que c'était la première fois de sa vie qu'elle vint dans un bal... Il y avait dans ses questions une naïveté, et dans tous ses mouvements une gaucherie et une grâce délicieuses... EUeavaitaccep'é mon bras, nous nous promenions dans ces riches salons, où tout l'éloniiait, tout lui semblait charmant .. mais ù chaque mot qu'on lui adressait, elle balbutiait .. elle semblait embarrassée... et moi qui le suis toujours... tu comprends, il y avait sympathie... Je m'intéressais à elle, je la protégeais, elle n'avait plus peur... moi non plus, et si je te disais quel charme dans sa conversation, ((uel esprit fin et délicat!.. Je l'écoutais , je l'admirais, et le temps s'écoulait avec une rapidité... lorsque tout à coup nu petit masque passe auprès d'elle en lui disant : Foi'cj bientôt minuit. — Déjà!., s'écria-l-elle... et elle se leva avec précipitation.

JULIANO, souriant. Eh mais! comme Gendrillon.

LE DOMINO NOIR

iionACE. Jii voulu? en v.im la retenir .. Adieu, nie disait-elle, aJieu, seigneur Horace...

jn.iANO. Elle te connaissait donc ?

iioBACE. Je lui avais appris, sans le vouloir, mon nom, ma famille, mes espérances, toutes mes pensées enfui... tandis qu'elle, j'ignorais qui elle était... et ne pouvant me décider à !a perdre ainsi, je l'avais suivie de loin.

JULIANO. C'était bien ..

HORACE. Je la vois ainsi que sa compagne s'élancer en voiture... avec une vivacité qui nio laissa voir le plus joli pied du monde... un pied admirable.

jiLiANO. Comme Cemlrillon.

noRACE. Bien mieux encore... et, dans ce moment, elle laissa tomber...

JULIANO. Sa pantoufle verle?..

HORACE. Non, mon ami... son masque! J'étais près de la voilure, à la portière .. et jamais, jamais je n'oublierai cette physionomie enchanteresse, ces beaux yeux noirs, ces traits si distingués, qui sont li, gravés dans mon cœur...

JULIANO. Et la voiture ne partait pas? et ce char brillant et rapide ne l'avait pas soustraite à tes regards?

HORACE. Ah! c'est que... je ne sais comment te le dire... ce char brillant et rapide était une voiture do place.

ji'LiANo. Je devine. . la personne si distinguée était peutêtre une grisette!

HORACE. Quelle indigne calomnie ! il est vrai que ces deux dames paraissaient inquiètes... elles semblaient se consulter entre elles.

JULIANO. Que te disais-je?

HORACE. Et je crus deviner... mais tu vas te moquer de moi... Je crus deviner i leur embarras qu'elles avaient tout uniment oublié...

JULIANO. Leur bourse?

HORACE. Justement.

JULIANO. Tu olTris la tienne?

HORACE. En m'enfuyant, iiour qu'il leur fût impossible de refuser.

JULIANO, ri'anf. Ah! ablali! mon ami... mon cher ami! quel déuoijment bourgeois pour une sibrillante aventure!., ça fait mal.

HORACE. Atlends donc! tu te hâtes de juger!.. Quelques jours ai>rèsje reçus à mon adresse un petit p.aquot contenant la modique somme que je lui avais prêtée.

JULIANO. Cela t'étonne?..

HORACE. Dans une honrse brodée par elle-.

JULIANO. Qu'en sais-tu ?

HORACE. J'en suis sûr... une bourse brodée en perles fines!, et dans celle bourse unpetit papier et deux lignes .. Tiens, vois, si toutefois tu le peux; car je l'ai lu tant de fois...

JULIANO, regardant la signature Signéle Domino noir. « Cette place de secrétaire d'ambassade, qu'au bal vous « désiriez tant, vousl'aure:...'cesoirvoussereznommé »

HORACE. Et ça n'a pas manqué! le soir même! moi qui n'avaisaucun espoir, aucune chance c'est inconcevable c'est magique... oh! elle reviendra.

JULIANO. Qui te l'a dit?

HORACE. Un instinct secret... Oui, mon ami, il me semble qu'elle est toujours là, auprès de moi... invisible à tous les yeux... et à chaque instant... je m'attends...

JULIANO, rianf. A quelque apparition surnaturelle?..

HORACE. Pourquoi pas? maintenant que nous n'avons plus l'inqMisitiou, on peut croire sans danger à la magie, h la sorcellerie.

JULIANO. Et tu y crois?

HORACE. Un peu !.. Mon oncle le chanoine croyait fermement aux bons et aux mauvais anges... et que veux-tu! il m'a donné foi en sa doctrine que je trouve consolante.

JULIANO. Et qui, par malheur, n'est qu'absurde! HORACE. C'est bien ce qui me désole... aussi j'en veux à ma raison quand elle me prouve que mon cœur a tort. {Ori entend un prélude de contredanse.)

JULIANO. Pardon, mon cher ami... j'ai une danseuse qui m'attend... Viens-tu dans la salle de bal? HORACE. Non, j'aime mieux rester ici.

JULIANO. .\vec elle?..

HORACE. Peut-être bien !

JULIANO, qui sort en riant. Bonne chance!

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