LES ASTRES
{Poésie allemande, — klopstock)
Les antiques forêts, les prés jeunes et verts, Les monts brûlés, le vallon sombre,
L'humble voix du ruisseau, les vastes bruits des. mers.
Et l'aurore et le jour et Tombre Proclament saintement le Dieu de Tunivers.
C'est le Seigneur, c'est lui, par qui tout fut créé. Dont la gloire aux cieux se fait lire.
Et qui d'un soleil d'or fit l'espace éclairé ; Sous sa main la céleste lyre
Des astres immortels conduit le chœur sacré !
Hosannal que béni soit le Dieu des douleurs, Qui fait briller, quand l'espoir tombe.
Les astres de la mort si doux à l'âme en pleurs!... belle terre, notre tombe.
C'est lui qui sur ton deuil jette un voile de fleurs!
A LA PBTITB LOUISE DB CROZB
Château de Chassaigne, 183..
Il faut que je vous parle, aujourd'hui que je pleure,
Louise, à m'écouter voulez-vous perdre une heure?
On peut bien perdre une heure alors qu'on a sept ans.
Oui, prêt à fuir, hélas! bien loin, pour bien longtemps,
Ces grands bois, ces grands monts, cette Auvergne chérie.
De mon cœur orphelin adoptive patrie,
Et votre frais château que d'avance j'aimais...
Qui sera déjà noir si j'y reviens jamais ,
Il faut que je vous parle; et vous, petite folle.
Comme au lit d'un mourant pesez chaque parole.
Je ne le voulais pas, mais, c'est toujours ainsi,
"Votre mère le veut, et je le veux aussi.
Je ne le voulais pas, car j'ai l'âme si sombre
Que c'est pitié vraiment qu'elle verse son ombre Sur vos regards en feu, sur votre joue en fleur... Vous demandez pourquoi je souffre, et quel malheur?... Eh! mon Dieu! qui voudrait recommencer sa vie. Au prix des maux qui l'ont, de jour en jour, suivie!... Quel malheur?... un destin manqué; ce monde à voir; Un chaos de pensers que nul ne doit savoir; Vœux déçus, repentirs, lames empoisonnées, Couleuvres dans le cœur sans cesse retournées; Ou des rêves dorés, un fantôme charmant Qu'emporte chaque aurore impitoyablement ; Ou des amis jetés loin de nous; quelque femme Qui jouait un caprice à peine contre une âme; u le mal lent et sourd d'un cœur qui se souvient Des morts... ou bien peut-être est-ce l'âge qui vient... C'est tout cela. — Donc, moi je suis sombre et morose. Comme vous, mon enfant, vous êtes blanche et rose.
Or, Louise, à nous deux! — Plusieurs vous apprendront
Que la grâce vous pose un diadème au front.
Et que, toute petite encore que vous êtes,
Il n'est guère de taille et de jambes mieux faites;
Que vos yeux sont très-noirs et vos cheveux très-blonds
(Double et rare beauté!), que vos cils fins et longs
S'abaissent palpitants sur votre belle joue.
Comme un. grand papillon qui dans les fleurs se joue;
Que vous aurez bientôt la voix d'un rossignol !
Des pieds. à rendre fou tout un bal espagnol;
Et que Dieu mit en vous l'harmonieux mélange
D'un esprit de lutin avec le cœur d'un ange.
Que sais-je? ces messieurs répandront sur vos pas
Mille douceurs encor... moi, je n'en parle pas.
Tous ces charmes d'ailleurs qu'après eux j'énumère,
Le beau miracle, étant fille de votre mère I
Ce dont il faut parler, c'est du futur emploi
D'une si riche dot. — Jurez, oh I jurez-moi
De ne la point user dans un monde profane
Où, comme la beauté, l'âme aux flambeaux se fane,
Où les hommes n'ont point d'amis s'ils n'ont point d'or,
Où les femmes, niant la pudeur, leur trésor,
Vous diront que, pourvu qu'on soit la plus jolie,
Aller s'inquiéter d'autre chose est folie;
Où mille sots blasés se creusent, jours et nuits,
A chercher des plaisirs qui les changent d'ennuis!...
Riez pourtant, chantez et bondissez de joie
Sur votre banc, sitôt que l'archet se déploie;
Soyez reine d'un bal, c'est bien, j'applaudirai.
Ainsi que la douleur le plaisir est sacré;
Mais qu'il soit, à travers les devoirs et Fétude,
Une distraction et non une habitude.
Malheur à vous, heureux du siècle ! je vous plains :
Une fête vous prend d'une orgie encor pleins ;
Le reflux du raout vous berce et vous emporte.
Mais, avec votre groom, le spleefi est à la porte.
Quand le feu d'artifice est tiré, ce n'est plus
Qu'un échafaud, squelette aux bras noirs vermoulus,
Qui, devant nous, se dresse horrible, et dont la tête,
Se détache, plus sombre, aux lampions de la fête!
Et puis, qui sait? votre ange, enfant, vous garde-t-il
Des palais et des bals ou Tombre d'un exil?
Qui peut savoir? comment serez-vous adorée?
Sur la verte pelouse ou la moire dorée?
Belle en manteau de cour ou belle en blanc corset.
Vous dirai-je : Princesse, ou Louise? qui sait?
Peut-être que le ciel, ainsi qu'à votre père,
Qui ne fait dans ses bois qu'une halte, j'espère,
Vous prépare un destin orageux, des combats,
D'où l'on ne sort plus grand que pour plonger plus bas.
Mais pour cueillir enfin des palmes peu communes,
Quand on a, comme lui, porté ses deux fortunes.
Savons-nous rien, sinon que tout est incertain?
Qui donc sera le soir ce qu'il fut au matin?
L'avenir porte un masque ou change de visage.
Que voulez-vous? la vie est comme un paysage Qui fuit se transformant à l'œil du voyageur. C'est la lune : tantôt, dans sa pleine largeur, Sur le bord d'un nuage elle sVrête... et passe.
Comme le front d'un spectre égaré dans l'espace, Tantôt, frêle croissant, elle se penche aux yeux. Comme un vaisseau d'argent échoué dans les cieux; Le soir, c'est une reine, écartant tous ses voiles Qui rassemble autour d'elle et tient sa cour d'étoiles ; Hier, morne et sanglant, son disque avait surgi Comme un grand bouclier dans les forges rougi ; Et demain elle aura, loin du ciel effacée.
Caché sa honte, ainsi qu'une épouse chassée... Telle est la vie, avec ses retours inconstants. Depuis le péché d'Eve et surtout dans nos temps, Où, du monde en péril accumulant les phases.
Dieu laisse au grand chaos en secouer les bases. Et partout arracher le vieux manteau des rois, Et pour l'arbre de sang déraciner la croix.
Cependant que son souffle avec de lourdes nues. Pousse du Gange au Rhin des pestes inconnues... Pourquoi les bons punis? pourquoi le mal vainqueur? Mystères! adorons, et vivons par le cœur; Vivons par la vertu, vivons par la pensée, Triple don, négligé de la foule insensée :
Force, Amour et Lumière, humaine trinité.
Symbole temporel de la divinité I
— Vous souriez, Louise, et sans doute vous dites Que je tiens des discours bien forts pour des petites De sept ans. Mais toujours l'orgueil se glisse en nous, Et c'est pour les mamans que sont les beaux joujoux.—
Ah I vivez par le cœur I tout le reste est fragile :
Ambition?... colosse avec des pieds d'argile;
Vanité?... faux brillant que le jour amortit.
Fruit de cire qui tente et trompe l'appétit;
Fortuné?... fastueuse et basse courtisane
Qui vend cher ses faveurs, nous énerve et nous damne ;
Sale idole debout sur tous nos saints débris.
Et, dans son temple grec, patronne de Paris.
Ah ! vivez pour aimer, aimer Dieu, la nature,
Les arts, passion chaste et sublime imposture,
La sainte poésie au feu sombre ou vermeil»
178 OEUVRES D'EMILE DESGHÂMPS.
Par qui l'âme s'épure et remonte au soleil ;
Pour aimer les travaux, les fêtes domestiques,
Les fabuleux récits des merveilles antiques,
Et les jeux fraternels sous le large noyer
Qui défend des chaleurs et chauffe le foyer ;
Pour aimer vos parents, si joyeux de leur fille;
Et leurs amis, qui sont encore une famille ;
Et pour aimer aussi quelqu^un... d*un autre amour,
Qu'il vous faudra connaître en l'inspirant un jour ;
Mais Tamour idéal, jeune, exclusif, austère.
Qui traverse, une vie et n'est pas de la terre.
D'abord faible et tremblant comme un astre qui point.
Bientôt comète ardente et qui ne s'éteint point;
L'amour enfin!... et non cet amour des coquettes,
Volant qui rebondit sur toutes les raquettes.
Qui va, vient, tourbillonne, insensé de plaisir.
Gomma un oiseau magique impossible à saisir.
Mais qui, lorsque le jeu se prolonge et s'allume.
Se prend l'aile, et toujours y laisse quelque plume*
Et d'ailleurs, dans ce monde étourdi, froid, moqueur,
Prenez-y garde, il peut se rencontrer un cœur.
Un seul regard de femme y verse un incendie.
Ne jouez pas ainsi I c'est une maladie.
Un sort que vous jetez avec un front serein.
C'est ainsi que Ton brise un homme, et qu'un chagrin,
Quand ses jours pâlissants commencent à décroître.
Le pousse à la folie, au crime ou dans le cloître I
Un exemple en dit plus que tous mes grands sermons ; Je le prends de nos jours et sans passer les monts... Vous entendrez partout crier à vos oreilles Qu'amour est mort... propos de banquiers ou de vieilles!
Eh! quel homme aima plus une femme!... c'était Un amour frais, brûlant, qui souffre et qui se tait ; Le feu, longtemps caché, qui grandit sous la cendre ; A force de se taire il sut se faire entendre... Vous peindre son extase alors, un Séraphin Le pourrait... mais voilà ce qu'il lui dit enfin : (( Ohl vous m'avez placé sur un trône céleste!
Oh! j'ai pitié des rois si votre cœur me reste!
Tout ce que j'ai perdu, tout ce que j'ai rêvé,
Vos yeux cherchent mes yeux et tout est retrouvé.
Avais-je des chagrins? je ne sais pas, j'oublie!
Avec mon avenir je me réconcilie ;
Gomme Lazare, un Dieu me vint toucher du doigt!
Je renais ! — Qu'il est beau le jour que l'on vous doit!—
Mais parlez, ordonnez : voulez-vous que le monde
Aux appels de ma voix par mille échos réponde?
J'occuperai le monde à répéter mon nom.
Ne le voulez-vous pas, mon amour? eh bien, non :
Pourvu que je vous serve et que je vous adore.
Et que je vous le dise et vous le dise encore, -
Toute autre gloire est folle, et mon nom ne m'est doux
Qu'enchaîné près du vôtre et prononcé par vous...
Gomment! c'est vous, c'est moi, là, tous deux, loin des autres,
Ges deux mains dans mes mains sont-elles bien les vôtres?
Vous tremblez!... et pourquoi tremblez- vous, mes amours?
M'aimerez-vous longtemps?— Je ne sais; — mais toujours !
Or, la première fois qu'il revit sa fidèle.
Un étranger marchait d'un certain air près d'elle...
Disons tout cependant : trois mois s'étaient passés...
Qui peut tromper des yeux d'amant? C'en fut assez.
Le rêve en cauchemar bien vite dégénère.
Et la source en torrent. L'arbre atteint du tonnerre
Groule avec tous ses fruits qui ne mûriront pas.
G'en fut assez, vous dis-je; et, se mourant tout bas.
Fort gai d'ailleuçs, afin de n'égayer personne.
Il jeta trois dés, puis... Mais c'est midi qui sonne,
Ma Louise; êtes- vous gentille et moi bavard!...
Allez donc; vous saurez mon histoire plus tard.
Avec vos grands cheveux, allez, petite reine,
Secouer mes leçons au pont de la Garenne;
Mais songez-y, le soir ; et priez le bon Dieu
Pour celui qui vous prêche et qui va dire adieu!...
Paris, noyembre 183..
L'adieu fût prononcé. J'ai revu la grand'ville
Où la guerre étrangère et la guerre civile
Ont dressé tour à tour et traîné vingt drapeaux.
La ville sans raison, sans air et sans repos.
Et sur qui, tous les ans, Tange maudit secoue
Quatre mois de poussière après huit mois de boue.
M'y voilà cependant. — Oh I le sombre séjour,
Par une fin d'automne et vers la fin du jour !
Où sont mes rocs brûlants et mes fraîches arcades,
Les cris de l'aigle à jeun, le fracas des cascades,
Les soupirs des forêts et des beaux lacs?... Au lieu
De ces grands bruits qui sont comme la voix de Dieu,
C'est la voix des crieurs de la Bourse, Gomorrhe,
Qu'il faudra bien qu'un jour le feu du ciel dévore!
Le chagrin est plus noir dans la noire cité;
Et partout le brouillard, comme un crêpe jeté...
La pâle aurore touche au pâle crépuscule, /
Ce monde est triste à voir, et le soleil recule...
Deuil au cîell —Deuil au cœur I...
Quel magique univers A rejeté soudain le linceul des hivers?...
Pour un soleil mourant des milliers de bougies, Et splendides galas et dansantes orgies Et fleurs de mousseline et femmes de satin De leur nocturne joie insultant le matin; Et bouillants orateurs, vaporeux virtuoses, Drames échevelés, festivals grandioses; Et rêves insensés et systèmes changeants.
Pour qui, sans y rien voir^ se battent tant de gens. Et Rachel, Garlotta, Cruvelli... que dirai-je? Et le musée ouvrant ses salons où Corrége Revit avec Rubens, Poussin et Canova, Sous des noms, jeune espoir du vieux siècle qui va. Et romans de l'enfer, céleste poésie.
Double ivresse de punch brûlant et d'ambroisie ; Et, comme au blanc Moscou, tout le jour les traîneaux, Comme à Naples, les soirs, masques et dominos;
Et, SOUS les lustres d'or, les longues causeries D'aventures, de guerre et de galanteries, Tant d'éblouissements, tous ces chants, tous ces cris, Ce prisme, ce chaos harmonique, Paris !
Ce temple à mille dieux, ce bazar, cette fôtel Paris, la vie ainsi que les homAies Tout faite, Opposant, fîls rivaux du monarque du ciel.
Leur monde fantastique à l'univers réel ; Monde dont le caprice enfanta la merveille.
Monde qui sous la neige et dans les nuits s'éveille, Monde qui vous fascine et l'âme et les regards, Car la nature est belle... un peu moins que les arts; Car, bien que morne au bord de cette mer qui roule, Et muet dans ce bruit, et seul dans cette foule, Tant de prestiges, tant d'éclat, de mouvement Vous entoure, qu'il faut s*y mêler par moment; La vapeur du festin malgré vous vous enivre, Et l'on croyait mourir, et l'on se prend à vivre.
Salut, gouffre sauveur, Babylone du nord!
Toi que je blasphémais, toi J'orage et le port.
Salut! — il n'est que deux séjours sur cette terre.
L'exil où maintenant s'accomplit le mystère
De quelque belle amour cachée à tous les yeux,
Court exil que l'on quitte à regret pour les cieux,
Et Paris, grand foyer, lumineuse tempête,
Où le cœur s'étourdit, où Ton vit par la tête.
Salut donc! de ton luxe et de tes arts pompeux.
Réveille mes regards éteints, et si tu peux,
Couvre de tous tes bruits les cris d'une âme en peine.
Entendre et voir, c'est vivre. — Allons, Paris, en scène!
Je veux du drame immense, aux huit cent mille acteurs.
Suivre la marche, assis au banc des spectateurs.
Tristes soulagements à l'Irrémédiable,
Passez, maux et douleurs des autres! —Et toi. Diable,
Qui cent ans dans la fiole es demeuré honteux.
Casse encor ta prison avec ton pied boiteux.
Jamais pays, jamais siècle ne fut plus digne
Du ouet étincelant de ta verve maligne.
Sottise, vice heureux, faux amours, folles mœurs
182 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.
Tout est mieuxqu'àMadrid... sors, sors donc ou tumeurs!
— Bien; il est nuit : partons. D'un coup de ta béquille Des maisons, des palais fais sauter la coquille ; Étale devant moi les cœurs, la vie à nu, Et des types humains le revers inconnu; Ote aux hommes leur masque, à nos dames leurs voiles. Qu'au fond de tout, partout, l'œil ardent des étoiles Plonge; et dans ses comptoirs, au bal, au club, au lit, Prenons Paris entier comme en flagrant délit. Viens, démon I — Tu seras le plus fêté des anges Si, parmi ces tableaux, ces mystères étranges, Je puis, sous la magie où tu vas me tenir.
De moi-même, un Instant, perdre le souvenir 1