‹ Œuvres Completes de Emile Deschamps (volume 2)Chapitre 167 sur 170 · AUX MANES DE JOSEPH DELORME · texte numérisé non relu

AUX MANES DE JOSEPH DELORME

Car le poète en vain meurt de ses rêves sombres; Le laurier de son front nous en cache les ombres.

Le temps vola, rapide, et, lambeau par lambeau,

Tout entier le vieux siècle entra dans le tombeau ;

Mais, des restes poudreux de ce cadavre immense,

Jaillit la fraîche fleur de l'âge qui commence.

Et, tel qu'un villageois qui tristement s'assied

Sur les grands arbres morts, et pousse de son pied

Les branches, qui longtemps ombragèrent sa tête,

S'il aperçoit, parés comme pour une fête,

De jeunes plants ouvrir. leurs bourgeons au soleil,

Et de la vie aux champs annoncer le réveil,

Avec leurs fronts riants, leurs bras gonflés de sève.

Leur taille, qui déjà se courbe et se relève.

Leur verte chevelure, et l'espoir de leurs fruits,

Et des vents alentour les ineffables bruits;

11 s'émeut, il sourit, il semble qu'il renaisse.

Devant tant de fraîcheur, de force et de jeunesse.

Ainsi je fus heureux, quand, je ne sais pourquoi,

Les poètes nouveaux vinrent tous jusqu'à moi;

Oracles dédaignés, rois méconnus naguère.

Levant leur sceptre enfin et foulant le vulgaire;

Chênes puissants, grandis sous les vents orageux.

J'ai suivi leurs combats et j'assiste à leurs jeux.

Leurs triomphes, leurs chants m'enivrent, je les aime

De tous ces dons du ciel, que je n'ai pas moi-même.

Poète I c'est ainsi que je t'aurais aimé :

Un front timide, avec un regard enflammé,

Un sourire, à bien voir, plus triste que les larmes,

Laissant tomber tes vers, comme un guerrier ses armes

Quand, sûr de la victoire, 11 s'endort triomphant;

L'âme d'un philosophe et le cœur d'un enfant.

Enthousiaste et froid, amoureux et stoïque.

Faible athlète, pourvu d'un courage héroïque,

Ofi^ant contre les sots, sans l'avoir consulté,

Le secours du génie au génie insulté;

Et bien souvent, après une journée amère.

Rendant grâces à Dieu dans les bras de sa mère...

Tel lu serais, Joseph, tel je te rêve au moins l

256 GEUVRES D*ÉMILE DESGHAMPS.

Mais, n^avoir de ses maux que de muets témoins ;

Pour quelques pleurs amis, un sourire de femme,

Trouver partout la haine ou Tégoïsme infâme,

Dépenser le trésor de ses beaux ans virils

En calculs de vieillards, en trava^ux puérils;

Marcher sans avancer, et gravir sans atteindre ;

Sentir au fond de soi l'amour môme s'éteindre;

Dire sur tous les siens la prière des morts;

Passer incessamment des douleurs aux remords;

Incessamment en proie à sa double nature.

Dans la lutte de Tàme et de la créature.

Se débattre, tantôt vaincu, tantôt vainqueur.

Et puis mourir longtemps dans les tourments du cœur.

Ahl qu'il vaut mieux mourir en commençant de vivre I

Et n'aurais-tu pas vu se railler de ton livre

Fats et pédants, pareils sous des habits divers,

Qui ne comprendraient point tes peines ni tes vers,

Qui n'ont jamais pensé ni souffert de leur viel

Car ce n'est pas chez eux l'injustice ou l'envie.

C'est un sincère amour du commun et du faux,

Un merveilleux instinct pour flairer les défauts,

Perdus dans les beautés dont un chef-d'œuvre abonde.

Au milieu d'un verger, ainsi le porc immonde

Passe devant les fleurs, ne voit point le duvet

Dont la pêche arrondie au soleil se revêt;

Mais qu'on ait oublié, plus loin, un peu de fange.

Il y court, en grognant, se réjouit et mange.

Voilà, Joseph, voilà quel spectacle hideux Tes égaux sur la terre ont sans cesse autour d'eux ! Ah I qu'il vaut mieux mourir, et d'étoile en étoile S'envoler, soulevant un coin du sombre voile Que Dieu jeta lui-même et qui cache à nos yeux Les grands germes du monde et le secret des cieux! Pourtant, avant qu'un ange, à ta gloire éternelle. Loin des viles clameurs l'emport&t sur son aile. J'aurais voulu marcher trois pas dans ton chemin, T'appeler par ton nom et te serrer la main.

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