‹ Œuvres Completes de Emile Deschamps (volume 2)Chapitre 2 sur 170 · LE BAIN DE FLORINDE · texte numérisé non relu

LE BAIN DE FLORINDE

Florinde, avec ses compagnes.

Sort de la tour du palais; Folâtrant par les campagnes, Non, dans toutes les Espagnes, Rien n'est si beau , voyez-les !

Bientôt, leur riante foule, En chantant, s'arrête auprès D'un ruisseau d'argent qui roule Des sables d'or et s'écoule Sous un bois de myrtes frais.

Leurs pieds, doux comme la sole.

Par l'eau vive sont mouillés ; Florinde prend avec joie

Sa ceinture et la déploie, Et dit : Mesurons nos pieds.

Le ruban court sous les branches , Et Florinde, Dieu merci.

Même au dire des moins franches , A les jambes les plus blanches Et les mieux faites aussi.

Chacune, à Tinstant, dénoue Ses cheveux bouclés et longs ; Le vent les berce et s'y joue; Ceux de Florinde , on l'avoue , Sont les plus beaux, ils sont blonds.

Et ces filles ingénues Croyaient les hommes bien loin, Et leurs grâces inconnues Se révélaient, presque nues, Aux yeux d'un ardent témoin.

Caché sous sa jalousie Le roi Rodrigue peut voir, Libres dans leur fantaisie, Ces nymphes d'Andalousie Sous les ondes se mouvoir.

Toutes, jusqu'à la dernière, Revinrent enfin par là; Florinde marchait derrière ; Le roi , d'un ton de prière , De son balcon lui parla :

« Viens, Florinde ! mes yeux t'ont vue, et mon cœur aime ! Mon sceptre avec jorgueil s'incline devant toi; La suprême beauté vaut la grandeur suprême ; Pour tomber à tes pieds c'est trop peu d'être roi.

« Viens! ou je vais mourir... Je veux que les duchesses Sur leurs pliants dorés pâlissent à ma cour.

Et détestent leur rang, leurs pages, leurs richesses, En voyant tes grands yeux , ta gloire , et mon amour I »

Florinde au roi de Castille Mot ni regard n'adressa; Elle croisa sa mantille , Sur sa figure gentille Jela son voile, et passa...

Mais attendez ; les rois sont cruels par nature, Et ce n'est pas ainsi que finit l'aventure.

Le cœur plein de honte; Le front pâle, où monte Une rougeur prompte, Baigné de sueur; Sous des pleurs sans nombre, Ses regards dans l'ombre Jetant une sombre Et morne lueur ;

De. ses mains craintives Retenant captives Les mains trop actives Du roi , jeune et fou ; Une faible femme , Rebelle à sa flamme Et, l'orgueil dans l'âme, " Pliant le genou ;

Morte de fatigue.

Parle au roi Rodrigue, .

Et prie et prodigue

Sanglots et clameurs ; Gomme si les larmes, Avec tant de charmes, Devenaient des armes Contre un roi sans mœurs I

« Seigneur, qu'allez-vous faire? ô barbare faiblesse... Que faites-vous, seigneur? — Je suis d'un noble sang. Un roi doit, avant tout, respecter la noblesse; Et Dieu veille sur moi, car mon père est absent.

a II est absent pour vous ! Il combat les rois maures. Cherchez-vous dans la honte un infâme bonheur?... Laissez-moi regagner l'ombre des sycomores... Ma vie est en vos mains et non pas mon honneur ! »

Mais Rodrigue vite De plus près l'invite ; Florinde l'évite Et fuit sur les fleurs.

Il poursuit sa trace.

Et déjà l'embrasse, Et, voyant sa grâce.

Ne voit pas ses pleurs.

« Quand mon père, les nuits, veille auprès de sa lance, A ses vieux ans guerriers réserves-tu ce prix ? • Roi, que diront Tolède et Grenade et Valence ? Fuis! — d'elles et de moi n'attends que le mépris! »

Elle disait... et se dégage. — Or, qu'advint-il de ce langage.

De ces refus, pleins de fierté?...

Florinde perdit l'innocence, Le roi Rodrigue sa puissance Et l'Espagne sa liberté.

Philtres d'enfer, nocturne embûche, et sourde intrigue. Et violence, tout vint en aide à Rodrigue; Puis de sa belle proie ^ en un Jour, il fut las...

Et la noble fille outragée Cria vengeance, et fut vengée De son lâche vainqueur... mais sur TEspagne, hélas I

Qui fut le plus coupable, en sa faute mortelle,

De Florinde ou du roi?... Comme alors, aujourd'hui.

Les hommes disent que c'est elle,

Les femmes disent que c'est lui.

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