‹ Œuvres Completes de Emile Deschamps (volume 2)Chapitre 3 sur 170 · DÉSESPOIR DU COMTE JULIEN · texte numérisé non relu

DÉSESPOIR DU COMTE JULIEN

Le comte Julien, seigneur de Tarifa, S'arrache les cheveux et la barbe en désordre ;

On le voit déchirer et tordre Ses bras, par qui, cent fois, l'Espagne triompha; Il blesse son visage auguste , et sur ses armes Tombent de ses deux yeux le sang avec les larmes. —

Tantôt, d'un air fatal, le vieux chef espagnol Regarde le chemin de Xérès à Cordoue ;

Tantôt, tristement il secoue Sa tête vénérable , et regarde le sol ; Tantôt, il la relève avec les yeux en flamme. Et regarde le ciel , portant l'enfer dans l'âme :

« Ainsi, mes cheveux blancs d'opprobre sont couverts I Ah! le roi leur a fait cette exécrable injure !

Haine ! vengeance ! je le jure !

Pauvre vieillard , sur qui tous les yeux sont ouverts ! Un seul afl*ront flétrit toute une belle vie. Qui d'une belle mort aurait été suivie I

a Roi sans cœur, roi félon, si bas dans ta grandeur ! Voluptueux tyran, de tes désirs esclave,

Homme lâche, en effet... si brave Pour corrompre une vierge et souiller sa pudeur!... Mortet damnation!... Prends garde, prince infâme, Cinq cent mille Africains vengeront une femVne !

<( Malheur sur toi, Rodrigue , et malheur éternel ! Quand TEspagne, témoin démon ignominie.

Tout entière serait punie !

Les innocents paîront pour leur roi criminel ! C'est juste. — Un peuple vil, qu'un vil tyran domine, Doit accepter aussi la peste et la famine.

« Dieu m'est témoin pourtant que si d'autres secours A ma sainte vengeance ouvraient une autre voie,

Je les saisirais avec joie ; Car l'Espagne est si belle, et je l'aime toujours!... Que le Maure entre donc dans l'Espagne abattue, Qu'il désole ses champs, qu'il y ravage et tue !

« On m'a fait bien du mal, et j'en ferai beaucoup ! Quand les dés, une fois, sont jetés sur la table,

La partie est inévitable; Nul ne peut fuir la chance et retarder le coup. Malheur donc sur le roi que nul remords n'arrête ! Qu'il perde tout, l'honneur, la couronne... et la tête!

a H a cru que mon bras n'atteindrait pas son front , Alors il s'est permis toutes les violences !

Toi, qui dans de justes balances Pèses, Dieu tout-puissant, la vengeance et l'affront, Prends piété d'un soldat que sa ferveur renomme , D'unvieillard qu'en jouant déshonore un jeune homme ! »

Ainsi parle et rugit le comte Julien.

Sa main froisse un papier, qu'à peine il vient de lire.

Et dont ses dents, en son délire.

Ont arraché l'adresse et brisé le lien...

Hélas ! c'est une lettre , où Florinde raconte Son malheur, si honteux pour la tille d'un comte.

LETTRE DE FLORliNDK

O mon seigneur et père , Vous , en qui seul j'espère, Vous, le seul que je crains Dans mes chagrins;

Comme une pécheresse Prie un moine et le presse Et baise son cordon, Criant pardon l

Comme une humble sujette Aux pieds d'un roi se jette En demandant merci,

Je fais ainsi ! I

Encore un regard tendre !

Avant que de m'entendre.

Vous, mon prêtre et mon roi, Bénissez-moi !

Oh ! mes belles années.

Qui fuyaient couronnées D'innocence et d'honneur, Oh ! quel bonheur !

Quand, près de vous sans cesse, Ni reine ni princesse N'avait un sort pareil Sous le soleil !

Quand, d'extase ravie.

Vous me lisiez la vie

20 OEUVRliS D'EMILE DESGHAMPS,

Des bienheureux martyrs; Les repentirs

De sainte Madeleine, Qui cacha sous la laine Ses attraits pénitents, A dix-huit ans;

Et la visite étrange Que Marie eut d'un ange, Et la Crèche et ses rois , Mages tous trois !

Mon bon père, quels charmes Quand, dans la salle d'armes.

Où pendaient aux piliers Cent boucliers.

Je chantais la romance Qui par ces mats commence :

« Le plus grand nom chrétien.

C'est Julien ! »

Et les grandes armures Rendaient de sourds murmures, Comme au réveil d'un camp S'entre-choquant !

Et vous disiez : « Ma fille, L'âme de la famille, Ta mère , ange mortel , Est dans le ciel...

Ta mère vit encore; Sa grâ,ce te décore ; C'est son regard , sa voix ; Je la revois ! »

C'est alors qu'à Tolède , Une fête était laide , Si je n'y voulais pas Suivre vos pas.

Dieu du ciel I... et naguère, En partant pour la guerre, Votre brillant exil , Vous souvient-il

Comme, sur la pelouse.

Ma cavale andalouse Suivit votre coursier, Couvert d'acier,

Et comme, après six lieues.

Au chemin des Croix-Bleues, Il fallut s'arrêter Pour se quitter?

Hélas ! hélas I que n'ai-je , De mes voiles de neige.

Me dépouillant alors , Chargé mon corps

De l'airain des cuirasses, M'attachant à vos traces, Comme un esquif léger Aime à nager

Aux flancs du grand navire.

Et triomphe ou chavire Avec le roi flottant Qu'il aime tant!...

Pourquoi, de pleurs noyée,.

M'avez-vous renvoyée Seule dans cette cour.

Fatal séjour.

Peuplé d'infâmes pièges.

De complots sacrilèges. Plus noirs que les desseins Des Sarrasins ?

Et moi, près de la reine, Ma digne souveraine.

22 OKCVKKS D'ÉMILK DESCHAMPS.

Sans peur du roi j'allais Dans le palais...

Plût à Dieu que la terre Renfermât ce mystère De crime et de remords Avec ses morts !

Ah ! mes pleurs , j'en suis sûre , Par qui sont, à mesure, Ces mots que j'ai tracés Presque effacés.

Vous apprennent de reste Ce mystère funeste.

Que je ne puis celer, Ni révéler. ,

En un mot, votre fille.

Votre sang qui pétille, Mêlé plus d'une fois Au sang des rois,

A souffert avec rage Le plus horrible outrage De leur vil successeur!...

Aimez ma sœur !

Oubliez-moi... mais, comte.

N'oubliez pas la honte Faite à votre maison; Tirez raison

De tant de perfidie.

Par le fer, l'incendie...

Dites à l'étranger De nous venger;

Et que TEspagne apprenne Mon injure et ma haine Par l'éclat seulement Du châtiment !

Lt: P0EMI5 DE RODIUGUE. 23

IlODUIGUE PKIVDA^T LA BATAILLK

C'est la huitième journée De la bataille donnée Aux bords du Guadalété; Maures et chrétiens succombent, Gomme les cédrats qui tombent Sous les flèches de l'été.

Sur le point qui les rassemble Jamais tant d'hommes ensemble N'ont combattu tant de jours; C'est une bataille immense Qui sans cesse recommence, Plus formidable toujours.

Enfin le sort se décide.

Et la victoire homicide Dit : Assez pour aujourd'hui !

Soudain la croix castillane Devant l'Arabe profane Fuit... les Espagnols ont fui !

Kodrigue, au bruit du tonnerre, Comme un vautour de son aire.

S'échappe du camp tout seul; Sur son front, altier naguère, Jetant son manteau de guerre Comme on ferait d'un linceul...

Son coursier, tout hors d'haleine, Marche au hasard dans la plaine , insensible aux éperons; Ses longs crin« mébonnaissables ,

24 OEUVRKS D'EMILE DESCHAMPS.

Ses pieds traînent dans les sables.

Ses pieds autrefois si prompts.

Dans une sombre attitude.

Mort de soif, de lassitude, Le roi sans royaume allait, Longeant la côte escarpée, Broyant dans sa main crispée Les grains d'or d'un chapelet.

Les pierres, de loin lancées, Par son écu repoussées.

En ont bosselé le fer; Son casque déformé pèse Sur son cerveau que n'apaise Signe de croix ni Pater,

Sa dague, à peine attachée, Figure, tout ébréchée, Une scie aux mille dents.

Ses armures entr'ouvertes Rougissent, de sang couvertes.

Comme des charbons ardents.

Sur la plus haute colline

11 monte, et, sa javeline

Soutenant ses membres lourds.

Il voit son armée en fuite

Et de sa tente détruite

Pendre, en lambeaux, le velours.

Il voit ses drapeaux sans gloire Couchés dans la fange noire , Et pas un seul chef debout; Les cadavres s'amoncellent, Les torrents de sang ruissellent...

Le sien se rallume et bout.

Il crie : « Ah 1 quelle campagne !

Hier, de toute l'Espagne J'étais le seigneur et roi; Xérès, Tolède, Séville,

Pas un bourg, pas une ville, Hier, qui ne fût à moi.

« Hier, puissant et célèbre, J'avais des châteaux sur TÈbre , Sur le Tage des châteaux; Dans la fournaise rougie.

Sur l'or à mon effigie Retentissaient les marteaux.

a Hier, deux mille chanoines Et dix fois autant de moines Jeûnaient tous pour mon salut; Et comtesses et marquises, Au dernier tournoi conquises, Chantaient mon nom sur le luth.

« Hier, j'avais trois cents mules.

Des vents rapides émules.

Douze cents chiens haletants; Trois fous, et des grands sans nombre Qui, pour saluer mon ombre.

Restaient au soleil longtemps.

« Hier, j'avais douze armées, Vingt forteresses fermées.

Trente ports, trente arsenaux...

Aujourd'hui, pas une obole.

Pas une lance espagnole , Pas une tour à créneaux!

« Périsse la nuit fatale • *

Où, sur ma couche natale.

Je poussai le premier cri !

Maudite soit et périsse

La Castillane nourrice

A qui d'abord j'ai souri î

« Ou plutôt, — folle chimère ! — Pourquoi le sein de ma mère Ne fut-il pas mon tombeau ?...

Je dormirais sous la terre ,

Îi6 OEUVRES D'EMILE DESCHAiMPS.

Dans mon caveau solitaire, Aux lueurs d'un saint flambeau ,

« Avec les rois, mes ancêtres, Avec les glierriers, les prêtres, Dont le trépas fut pleuré; Ma gloire eût été sauvée, Et l'Espagne préservée De son Rodrigue abhorré !...

« Et mon père, à ma naissance, En grande réjouissance, Fit partir trois cents hérauts !

Et des seigneurs très-avares , Aux joutes des deux Navarres, Firent tuer leurs taureaux !

« Chaque madone eut cent cierges; On dota cent belles vierges Pour cent archers courageux; On donna trois bals splendides, On brûla trois juifi^ sordides...

Ce n'était qu'amours et jeux !

« Ah î que Dieu m'entende et m'aide !

Ce fer est mon seul remède , Mais saint Jacques le défend.

Ce que je veux, je ne Pose, Car révêque de Tolose, . Qui m'a béni tout enfant,

« Promènerait sur la claie Mon cadavre avec sa plaie, Aux regards de tous les miens Puis, sur une grève inculte, Lô livrerait à l'insulte Des loups et des Bohémiens.

« Mais les trahisons ourdies, Les chagrins, les maladies.

Sauront bien me secourir.

Assez de honte environne

Un front qui perd la couronne , Pour espérer d'^n mcfurir.

« Car, quelle duègne insensée Me croirait l'hurable pensée De vivre avec des égaux?...

Celui qui de si haut tombe De son poids creuse sa tombe. — Mort au dernier roi des Goths! »

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