LA PRKMIÈUE ÉGLOGUE DE VIRGILE
Vainement j'engraissais cent victimes ; le lait, Vainement, à longs flots, dans mes vases coulait; De Tingrate cité, ma main découragée Jamais de quelque argent ne revenait chargée.
MÉLIBÉE
Je m'étonnais pourquoi, des larmes dans les yeux. Charmante Amaryllis, vous imploriez les dieux; Pourquoi vos fruits séchés pendaient aux arbres jaunes. Tityre était absent! oui, c'est toi que les aunes. Cher Tityre, c'est toi que les grands pins ombreux. Toi que les clairs ruisseaux appelaient tous entre eux.
TITYRE
Qu'aurais-je fait? comment secouer l'esclavage? Nuls dieux amis pour moi sur un autre rivage! Là, je vis ce jeune homme, égal aux immortels. Pour qui douze fois l'an s'allument nos autels. C'est lui qui, le premier, répondit à mes peines : « Enfants, paissez vos bœufs et ressemez vos plaines. »
MÉLIBÉE
Heureux vieillard, tes champs te seront donc laissés !
Pour toi, leur maître unique, ils sont vastes assez.
Et si le sol pierreux envahit tes pacages.
Si tu vois croître autour le jonc des marécages,
Tes brebis, leurs agneaux à peine encor sevrés,
N'iront point chercher l'herbe en des champs ignorés,
Ni lacontagion des étables lointaines. —
Heureux vieillard! parmi les agrestes fontaines.
Et les fleuves sacrés inconnus aux pêcheurs,
Tu goûteras des bois les opaques fraîcheurs !
Ici, le vol léger des actives abeilles.
Suçant les fleurs du saule ou le bourgeon des treilles,
Au diurne repos invitera tes sens ;
Là, l'émondeur, du haut des rocs retentissants,
Lancera sa chanson dans les espaces vides,
Tandis que de langueur tes palombes avides.
D'un orme aérien feront incessamment Gémir leur amoureux et long roucoulement.
TITYRE
On verra sous les mers le cerf bondir et paître, Et sur la grève aride ou dans l'herbe champêtre S'ébattre, au grand soleil, les poissons froids et nus; S'éveillant tout à coup sous des cieux inconnus, Le Parthe boira l'Èbre et le Germain l'Euphrate, Avant que son image ait (ul mon âme ingrate.
MÉLIBÉE
Et nous allons épars, sur la terre exilés !
Les uns visiteront les Africains brû^s, Plusieurs l'âpre Scythie ou l'Oaxe de Crète; D'autres iront traînant leur blessure secrète Jusque chez les Bretons, du monde séparés.
Dois-je, après un long temps, revoir mes bois sacrés ? Est-ce que je pourrai, cher pauvre toit de chaume. Après quelques moissons, rentrer dans mon royaume ? Non, un soldat impie aura mes champs semés!
Un barbare tiendra mes pénates aimés !
De nos sanglants discords voilà les fruits trop dignes ! Mélibée, à présent, taille tes jeunes vignesl Greffe encor tes poiriers; joins leurs fronts arrondis. Vous, mes chèvres, allez, troupeaux heureux jadis, Je ne vous verrai plus, d'une grotte fleurie. Pendre aux rocs buissonneux, qui bornent la prairie; Je ne chanterai plus des vers au vent léger; Mes chèvres, vous irez, moi n'étant plus berger, Brouter le saule amer ou Todorant cytise.
TITYRE
Tu peux du moins, auprès du foyer que j'attise, Sur la feuille avec moi, dormir ta nuit en paix; J'ai la molle châtaigne et le laitage épais.
Rentrons; je vois fumer les toits de nos campagnes; Déjà l'ombre s'allonge en tombant des montagnes.