PLAINTES DU VIEUX COMTE DE SALDAGNA
Le comte don Sancho Diaz de Saldagna Versait dans sa prison des larmes bien amères, Dans s^ prison où, seul, du monde on Téloigna, Au bel âge d'amour et des folles chimères, t^roraenant sur lui-même un farouche regard, Il exhalait ainsi ses plaintes sans réponse Contre la grande infante et le roi don Alphonse, Et son propre fils, don Bernard :
a funestes instants, où mes mains décharnées, Où les lourds battements d'un sang à peine chaud. Où mes cheveux tombés disent combien d'années J'ai dû passer, hélas! dans ce morne cachot I Lorsque j'y fus conduit, j'étais l'heureux don Sanche, Jeune page du roi, frais et beau, disait-on; A peine si j'avais de la barbe au menton...
Maintenant elle est longue et blanche!
.a On me jette un pain noir avec des mots plus durs; De l'eau verte ; et j'entends que l'on rit quand je pleure; Et jamais le soleil ne daigna, sur ces murs, Marquer de ses doigts d'or ni la saison ni l'heure I Ma mère eut un oiseau chéri ; — le lait, le grain Et les caresses, rien ne manquait dans sa cage;
Fleurs, fontaine, verdure... on eût dit un bocage... Et l'oiseau mourut de chagrin I
« Et je vis dans ma cage infecte I Espagnol lâche! Comment le désespoir ne t'a-t-il pas tué?
Ou pourquoi n'as-tu point d'un tourment sans relâche Délivré par la faim ton corps exténué I Ou fracassé ta tête aux murs de cette enceinte? Qui t'arrête?... ô Jésus, doux vainqueur des enfers, C'est qu'après tant de maux, si saintement soufferts, Vous montâtes sur la croix sainte I
« Mais, parle, don Bernard; mon sang qui coule en toi Ne t'a-t-il pas crié de forcer mon repaire? — Le sang que te donna ta mère, sœur du roi, , Mon tyran, t'a-t-il fait oublier ton vieux père? Quel est donc mon destin, grand Dieu, si mon enfant S'unit à mes bourreaux, par indigne faiblesse , Pour laisser mon antique et hautaine noblesse Croupir dans ce bagne étouff'anti
« Cependant, mon cher fils, jusqu'en ces voûtes noires L'éclat de tes hauts faits a pénétré souvent : Mon geôlier me les conte ! à quoi bon tes victoires. Si ton père jamais n'en peut jouir vivant?... Si tu sais ma prison sans que tu m'en retires, Doit-on penser là-haut, dans ce monde où tu vis. Que je suis mauvais père, ou toi plus mauvais fils? — Viens, je souffre tous les martyres :
« La misère, le froid, les chaînes, l'abandon. Le tien surtout! — comment, sous les roses de l'âge, Porter un cœur déjà tout de glace!... ah! pardon! Je t'offense, pardon ! la plainte me soulage. C'est le seul passe-temps de ce pauvre vieillard. Et tu ne réponds rien, car le tyran sans doute Te cache mes malheurs, mon fils, tant il redoute Ou ton épée ou ton poignard! »