DON BERNARD DE GARPIO APPREND DE QUT IL EST FILS
Or, voici ce qu'un jour El vira, la nourrice, A dit au valeureux Bernard :
— <r Sachez, mon fils, — pourvu qu'il ne soit pas trop tard I Sachez ce que Ton sait de Grenade en Galice,
Que vous n'êtes point le bâtard Du roi don Alphonse le Chaste.
— Alors, quel est mon père ?.. . ou suis-je un orphelin ?
— Votre père est de bonne caste.
Mon fils, un gentilhomme et non pas un vilain.
c Écoutez : Don Sancho Diaz, seigneur et comte
De Saldagna, vous eut d'amour Avec Dona Ghimène, étant page à la cour.
Le roi, pour se venger de sa sœur, n'eut pas honte
De faire arrêter en plein jour,
Votre père, devant l'armée; Il le tient prisonnier au château de Luna ;
Et votre mère est enfermée Dans un lieu que personne encor ne soupçonna.
« Sachez de plus qu'un bon et secret mariage Unit l'Infante au comte. — Ainsi,
Vous n'êtes point bâtard, mon enfant. Dieu merci! —
Sachez enfin qu'aux cris de meurtre et de pillage. Et sans nul remords ni souci, Votre oncle, au sein des douze Espagnes,
Appelle les Français, dans le but déloyal De vendre cités et campagnes.
Et, roi, de vous ravir l'héritage royal.
« Le monde trouve mal, mon fils, que votre lance
Ait si longtemps dans sa prison Laissé le bon vieux comte, et le monde a raison.
— Nourrice, c'est ta faute, à toi, dont le silence
M'avait trompé sur le blason
De mon père et sur ma naissance.
— J'avais peur du tyran, mon fils, mais aujourd'hui
Vous avez de tout connaissance ; Le peuple aime à parler, — c'est entre vous et lui. »
Bernard l'interrompit, bondissant dans ses armes :
« Assez, nourrice, assez parlé Pour exciter le fils d'un père désolé I »
Et, relevant ses yeux chargés de grosses larmes,
Le sein de colère gonflé,
Et mordant ses lèvres en flamme.
Il dit : (f. Que mes amis soient de mon amitié
Honteux, comme de chose infâme; Que les dames partout me prennent en pitié ;
« Que je sois fait captif, sain et sauf, parles Maures;
Que mon coursier me jette à bas Devant tous mes vassaux et me traîne à grands pas. Me heurte et me déchire à tous mes sycomores,
Mon père, si je n'obtiens pas
Du roi que j'honorais naguère Qu'il te rende l'honneur avec la liberté;
Ou si je ne lui fais la guerre Gomme au plus vil tyran que le monde ait porté! »