LA COLOMBE DU CHEVALIER
Et, vers le soir, des bruits funèbres Sortaient des grands bois d'alentour, Et,, pâle, attentive aux ténèbres, Isoline invoquait Tamour :
«c Ohl qui viendra, quand je succombe,' Me parler de mon bien-aimé?
A quels zéphirs, douce colombe.
Livres-tu ton vol parfumé?...
L'horizon fuit, se décolore.
L'espoir s'éteint, comme le jour, Et tu ne parais pas encore Avec le message d'amour!... »
Elle vint I — plus de vol folâtre !
Elle approchait en gémissant ; On avait, sur son col d'albâtre.
Tracé des mots avec du sang.
Elle étendit son aile blanche, Mais, au pied de la vieille tour.
Ne tomba point la double branche, Gage de victoire et d'amour!
Le lendemain, dans la bruyère.
Un monument fut élevé :
Le nom de Raymond sur la pierre, Hélas! ne fut pas seul gravé!...
Tout pèlerin qui voit la tombe Pleure encore, en passant l'Adour, Le chevalier et la colombe.
Et la vierge, morte d'amour !
[Poésie allemande. — schillbr)
Compagnons, dans le sol s'est affermi le moule; La cloche enfin va naître aux regards de la foule,
88 OEUVRES D*ÉMILË DESCHÂMPS.
C'est le jour si longtemps appelé par nos vœux î Qu'une ardente sueur couvre vos bras nerveux ! L'honneur égalera la peine et le courage Des joyeux ouvriers, si Dieu bénit l'ouvrage!
Il faut associer, comme un puissant secours.
Au travail sérieux de sérieux discours.
Le dur travail, rebelle à des esprits frivoles.
S'accomplit sans eflTorts sous d'heureuses paroles.
Méditons entre nous sur les futurs bienfaits,
D'une cause vulgaire admirables effets.
Honte à qui ne sait pas réfléchir pour connaître!
Par la réflexion, l'homme ennoblit son être.
S'exalte, et la raison fut donnée aux humains
Pour sentir dans leur cœur l'ouvrage de leurs mains.
Choisissons les tiges séchées Des pins tombés sous les hivers.
Pour qu'au fond des tubes ouverts Les flammes volent épanchées.
Dompté par les feux dévorants.
Que le cuivre à l'étain s'allie.
Pour que cette masse amollie Roule en plus rapides torrents I
Ce pieux monument, que vont avec mystère Édifier nos mains dans le sein de la terre.
Il parlera de nous des sommets de la tour.
Vainqueur, il franchira les temps, et tour à tour Comptera des humains les races disparues.
On verra dans la nef, à sa voix accourues.
Des familles sans nombre humilier leur front. Aux plaintes de nos cœurs ses bruits s'accorderont, £t ce que les destins, loin de l'âge où nous sommes, Dans leur cours inégal apporteront aux hommes, S'en ira retentir contre ses flancs mouvants, Qui le propageront sur les ailes des vents.
J'ai vu frémir la masse entière; L'air s'enfle en bulles. — Cependant,
Des sels de l'alcali mordant Laissons se nourrir la matière. Il faut que, du bouillant canaU L'impure écume s'évapore, Afin que la voix du métal Retentisse pleine et sonore.
La cloche annonce au jour, avec des chants joyeux, L'enfant, dont le sommeil enveloppe les yeux; Qu'il repose! — Pour lui, tristes ou fortunées, Dans l'avenir aussi dorment les destinées, Mais sa mère, épiant un sourire adoré.
Veille amoureusement sur son matin doré.
Les jours font place aux mois, et les ans se succèdent. Déjà l'adolescent, que mille vœux possèdent.
Tressaille, et, de ses sœurs quittant les chastes jeux, S'élance impatient vers un monde orageux \ Follement entraîné dans ses trompeuses voies. Enfin, il a connu le néant de ses joies ; Au hameau paternel il revient étranger.
Et, devant lui, de l'air d'un divin messager. Apparaît dans la fleur de sa grâce innocente, Les yeux demi-baisses, la vierge rougissante ; Alors un tfouble ardent qu'il ne s'explique pas S'empare du jeune homme; il pleure, il rit; ses pas Cherchent les bois déserts et les lointains rivages; Et, de ses compagnons fuyant les rangs sauvages. Aux traces de la vierge il s'attache rêveur, Adorant d'un salut la douteuse faveur.
Des aveux qu'il médite il s'enivre lui-même ; Aux nuages, aux vents, il dit cent fois qu'il aime ; Sa main aux prés fleuris dérobe, chaque jour. Ce qu'ils ont de plus beau, pour parer son amour; Son cœur s'ouvre au désir, et ses rêves complices Du ciel anticipé connaissent les délices.
Hélas I dans sa fraîcheur que n'est-elle toujours, Cette jeune saison des premières amours I
Comme les grands tubes brunissentl — Qu'un rameau dans la masse admis
Plonge, et, quand ses bords se vernissent, On peut fondre; — courage, amis!
Tentons cette épreuve sensible, Par qui nous sera révélé Si le métal ferme au flexible S'est heureusement accouplé.
Car où Ton voit la force à la douceur unie, De ce contraste heureux naît la sainte harmonie. C'est ainsi qu'enchaîné par un attrait vainqueur, Le cœur éprouvera s'il a trouvé le cœur.
L'illusion est courte, et sa perte est suivie D'un amer repentir aussi long que la vie...
Voici, des fleurs au sein, des fleurs dans ses cheveux,
La vierge, pâle encor de ses premiers aveux;
Sur son front couronné, sur sa pudique joue,
Le voile de l'épouse à plis moelleux se jejue,
Quand la cloche hâtive en gais balancements
 l'éclat de la fête invite les amants.
La fête la plus belle et la plus fortunée
Hélas! est du printemps la dernière journée!...
Car, avec la ceinture et le voile, en un jour,
Le frêle enchantement se déchire, et Tamour
Menace d'expirer quand sa flamme est plus vive.
A l'amour fugitif que l'amitié survive,
Qu'à la fleur qui n'est plus succède un fruit plus doux!
Mais quoi! la vie hostile appelle au loin l'époux; Il faut qu'il veille, agisse, ose, entreprenne, achève, Pour atteindre au bonheur, insaisissable rôvel D'abord il marche aidé de la faveur des cieux ; L'abondance envahit ses greniers spacieux-; A ses nombreux arpents d'autres arpents encore S'ajoutent; sa maison s'étend et se décore; La mère de famille y règne sagement ; Du groupe des garçons gourmande l'enjoûment; Instruit la jeune fille, aux mains laborieuses; Vouée aux soins prudents des heures sérieuses, Des rameaux du verger elle détache et rend
Tout le linge de neige à son coffre odorant ; Y joint la pomme d'or que janvier verra mûre; Tourne le fil autour du rouet qui murmure; Partage aux travailleurs la laine des troupeaux, Les dirige et, comme eux, ignore le repos.
Du haut de sa demeure, au jour naissant, le père Contemple en souriant sa fortune prospère; Ses murs dont l'épaisseur affronte les saisons, Ses granges regorgeant des dernières moissons. Quand déjà du printemps les haleines fécondes De ses jeunes épis bercent les fraîches ondes. D'une bouche orgueilleuse^ il se vante t « Aussi forts Que ces rocs, où du temps s'épuisent les efforts. Pèsent les bâtiments que mon or édifie.
Vienne l'adversité, leur splendeur la défie! » — Malheureux! qui peut faire un pacte avec le sort? Le ciel rit, un point noir paraît, la foudre en sort!
Bien! le rameau fait son épreuve.
Commençons la fonte... un moment!
Avant de déchaîner le fleuve, Avez-vous prié saintement?...
A présent, allons !... qu'on se range!
Ouvrez les canaux... ah! que Dieu Nous aide I — Voyez le mélange Accourir en vagues de feu I
Il est de l'univers la céleste merveille.
Le feu, quand l'homme en paix le dompte et le surveille, Et c'est par son secours que l'homme est souverain ; Mais, quel démon fatal, lorsque, seul et sans frein, Préludant sur soi-même à ses fureurs prochaines, Il part, comme un esclave affranchi de ses chaînes! Malheur! lorsque la flamme, au gré des aquilons, A travers les cités roule ses tourbillons l Car tous les éléments ont une antique haine Pour les créations de la puissance humaine!
Entendez-vous des tours bourdonner le beffroi? A la rougeur du ciel, le peuple avec effroi S'interroge. — Au milieu des noirs flots de fumée
S'élève en tournoyant la colonne enflammée ; LMncendie, étendant sa rapide vigueur, Du front des bâtiments sillonne la longueur ; L'air s'embrase, pareil aux gueules des fournaises ; La lourde poutre craque et se dissout en braises ; Les portes, les balcons s'écroulent, — plus d'abris I Les enfants sont en pleurs sur les seuils en débris; Les mères, le sein nu, comme de pâles ombres Courent ; les animaux hurlent sous les décombres : Tout meurt, tombe ou s'enfuit par de brûlants chemins; Le seau vole emporté par la chaîne des mains ; Dans les rouges foyers l'onde arrive et bouillonne; La nuit plus que le jour est brillante et rayonne ; La trombe auxiliaire accourt de l'occident.
Et le feu s'en irrite et l'accueille en grondant. Siir la moisson séchée iî s'abat et serpente. Se redresse, et des toits soulève la charpente. Comme un affreux géant qui veut toucher les cieux... L'homme sous les destins fléchit silencieux.
Ses œuvres ont péri, partout la flamme est reine; Ses murs brûlés, debout, restent seuls, sombre arène. Où des froids ouragans s'engouffre la fureur ; La nue, en voyageant, y regarde, et l'horreur Dans leurs concavités profondément séjourne. — Une dernière fois, l'homme en priant se tourne Vers sa fortune éteinte, et bientôt , plus serein, Prend, avec le bâton, les vœux du pèlerin.
Tout ce qui fut son bien n'est plus qu'un peu de cendre, Mais un rayon de joie en son deuil vient descendre; Voyez : il a compté les têtes qu'il chérit; Pas une ne lui manque, et triste 11 leur sourit I
Le métal, que la terre enferme, A comblé le moule. Ah ! du moins L'œuvre, arrivé pur à son terme, Paîra-t-il notre art et nos soins? — Mais, si l'enveloppe fragile Rompait sous le bronze enflammé! — Peut-être, dans la sombre argile.
Le mal est déjà consommé !
Nous confions notre œuvre aux entrailles profondes Du sol qui mûrit tout. — Dans ses ombres fécondes, Le soigneux laboureur laisse tomber encor L'humble grain en espoir riche et flottant trésor. — Vêtus de deuil, hélas! nous venons à la terre D'un germe plus sacré déposer le mystère.
Dans la foi, qu'à son jour au cercueil redouté Ce dépôt fleurira pour l'immortalité! —
Des hauts sommets du dôme, où planent les ténèbres, — La cloche a du tombeau tinté les glas funèbres. Écoutez! — Ses accents au timbre surhumain Suivent un voyageur sur son dernier chemin... Qu'est-ce donc, c'est la mère, hélas ! la tendre épouse, Que vient du roi des morts l'avidité jalouse Séparer des enfants, de l'époux délirant...
L'époux les reçut d'elle; et tous, l'un déjà grand, L'autre dans ses bras, l'autre encore à sa mamelle. Il souriaient... alors rien n'était beau comme elle.
C'en est fait! — Elle dort sous le triste gazon, Celle qui fut longtemps l'âme de la maison ; Déjà manquent tes soins, ô douce ménagère !
Et demain, sans amour, va régner l'étrangère!
Laissons froidir la cloche... et vous, Comme l'oiseau sous la feuillée.
Libres et joyeux, courez tous...
Voici l'heure de la veillée !
Le compagnon vole au plaisir; Dans les cieux, en paix, il voit naître Et briller les astres... Le maître Doit se tourmenter sans loisir.
Sous la forêt où glisse une pâle lumière,
O pèlerin, hâtez vos pas vers la chaumière;
V Angélus des hameaux retentit dans les airs.
Le filet allongé pend sur les flots déserts ;
L'agneau devant les chiens vers le bercail se sauve;
Le troupeau des grands bœufs, au front large, au poil fauve.
94 GEUVRES D*ÉMILE DËSGHAMPS.
S'arrache en mugissant aux délices des prés ; —
Il s'avance, couvert de festons diaprés,
Le lourd char des moissons croulant sous Tabondance,
Et les gais moissonneurs vont par couple à la danse.
Peu à peu tous les bruits meurent dans la cité ;
Devant Pâtre flambant, par l'aïeule excité.
S'arrondit la famille, et quelque vieille histoire
Captive, en l'eflfrayant, l'immobile auditoire. —
La porte des remparts se ferme pesamment ;
Sous son aile, l'oiseau courbe son front dormant. —
La nuit, qui des méchants éveille le cortège,'
Du citoyen, que l'ordre et que la loi protège,
N'épouvante jamais le sommeil innocent.
Ordre sacré, tes nœuds, joug aimable et puissant.
Resserrent les anneaux de l'égalité sainte;
Tu traças des cités et tu défends l'enceinte ;
Ta noble voix, du fond de ses antres lointains,
Appela le sauvage à de meilleurs destins ;
Doux tuteur des mortels, dans leur premier ménage.
Tu pénétras timide; — et, plus fort d'âge en âge.
Soumis au frein des mœurs leurs rebelles penchants ;
C'est toi qui présidas aux limites des champs,
Toi qui créas enfin cette autre idolâtrie.
Le plus saint des amours, l'amour de la patrie I
A son nom, mille bras, d'un mutuel secours.
S'animent, et, croissant par cet heureux concours.
Sur tous les points rivaux les forces dispersées
Tendent au bien commun, librement exercées.
Chacun, fier et content du poste qu'il a pris.
Des grands, au cœur oisif, dédaigne les mépris.
Le plus noble attribut du citoyen qui pense ,
C'est le travail ; son œuvre en est la récompense.
Si les rois de splendeur marchent environnés,
De nos créations nous brillons couronnés ;
Ils sont par le hasard, et nous par le génie I
Paix gracieuse, douce et divine harmonie.
Que nos bras fraternels enchaînent vos attraits I
Qu'il ne se lève plus le jour où j'entendrais
Des hordes d'étrangers, turbulente mêlée,
Parcourir en vainqueurs ma tranquille vallée,
Où rhorizon da soir, flambant de pourpre et d'or, Des chaumes embrasés resplendirait encor! —
Maintenant brisez l*édifice, Pour que notre œil soit récréé, Que notre âme ait son bénéfice De l'œuvre par nos mains créé; Frappez ï — Que le marteau résonne Jusqu'au moment où, des débris De récorce qui l'emprisonne, Naîtra la cloche au jour surpris.
C'est le maître prudent qui doit rompre le moule;
Mais, lorsqu'à flots hâtifs l'airain s'échappe et roule,
Quand sa puissance même a rejeté ses fers,
11 mugit, et, pareil aux laves des enfers.
De sa captivité court punir ses rivages.
Tel le flot populaire étend ses noirs ravages.
Ah I malheur, lorsqu'au sein des États menacés,
Des germes factieux fermentent amassés,
Et que le peuple un jour, las de sa longue enfance.
S'empare horriblement de sa propre défense!
Aux cordes de la cloche, alors, en rugissant.
Se suspend la révolte, ivre et rouge de sang ;
L'airain, qu'au Dieu de paix la piété consacre,
Sonne un affreux signal de guerre et de massacre!
Un cri de toutes parts s'élève : Égalité f
Liberté! — chacun s'arme ou fuit épouvanté.
La ville se remplit; — hurlant des chants infâmes.
Des troupes d'assassins la parcourent; ^ les femmes
Avec les dents du tigre insultent sans pitié
Le cœur de l'ennemi, déjà mort à moitié,
Et du rire d'un monstre avec l'horreur se jouent.
De l'ordre universel les liens se dénouent;
Les gens de bien font place à la rébellion. —
Certe, il est dangereux d'éveiller le lion ;
La serre du vautour est sanglante et terrible;
Mais l'homme en son délire est cent fois plus horrible.
Oh! ne prodiguons point, par un jeu criminel,
Les célestes clartés à l'Aveugle éternel I
96 OEUVRES D'EMILE DESCHÂMPS.
Il s'en fait une torche et d'une main hardie. Au lieu de la lumière, il répand Tîncendie!
Dieu ne veut plus nous éprouver !
Voyez, du sol qui l'environne, Lisse et brillante, la couronne, En étoiles d'or s'élever 1 Déjà le cintre métallique En mille reflets joue à l'œil ; Déjà l'écusson symbolique Du sculpteur caresse l'orgueil.
Que le chœur de la danse à pas joyeux s'approche J
Venez tous, pour donner le baptême à la cloche I
Trouvons-lui quelque nom propice et gracieux...
GoNCORDiA, — soyez son doux nom sous les cieux! .
Balancée au-dessus de la verte campagne.
Que sa joie argentine ou sa plainte accompagne
Les scènes de la vie en leurs jeux inconstants ;
Qu'elle soit dans les airs comme une voix du temps I
Que le temps, mesuré dans sa haute demeure.
De son aile, en fuyant, la touche heure par heure;
Aux voluptés du crime apportant le remord,
Qu'elle enseigne aux puissants qu'ils sont nés pour la mort.
Et que tout ici-bas s'évanouit et passe.
Gomme sa voix qui roule et s'éteint dans l'espace I
Plongez, câbles noueux! — De son lit souterrain. Arrachez lentement la cloche aux flancs d'airain.,. Ohl qu'elle monte en reine à la voûte immortelle! Elle monte, elle plane, amisi — et puisse-t-elle, Dissipant dans nos cieux les nuages épais.
De son premier accent nous proclamer la Paix I