‹ Œuvres Completes de Emile Deschamps (volume 2)Chapitre 9 sur 170 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Oh I qui peut de l'amour éteindre en soi les flammes ? Quel roi ne s'est pas fait l'esclave heureux des dames? Quelle dame n'oublie, un jour, de refuser ?

Oh ! quel trésor vaudrait, oh ! qui pourrait décrire Le trouble d'un aveu, la langueur d'un sourire, La saveur d'un premier baiser ?

Toujours, tant que les yeux et la rougeur des belles Démentiront leur bouche aux paroles rebelles, Tant que leur voix aura la douceur du ramier, Que les vents dénoûront leur tresse brune ou blonde , Que Tolède verra leur taille svelte et ronde Se balancer comme un palmier ;

Toujours, tant que le glaive, altéré de batailles, Les éperons d'acier et les cottes de mailles, Et le noir gantelet , et le panache noir.

Et le casque à visière, et la lourde cuirasse. Légèrement portés, ennobliront la grâce Du guerrier qui part du manoir ;

Toujours un vague instinct, un charme involontaire. Un céleste besoin sauront , avec mystère , Aux bras de la moins tendre enchaîner le plus fier; Et les maux qu'on endure, et les maux qu'on soupçonne, Et ceux que j'ai chantés... n'empêcheront personne D'aimer comme on aimait hier !

Le comte Julien avait quitté Cordoue.

Malheureux d'un succès que son cœur désavoue. Il avait pris congé du gouverneur Muça.

Aussi bien les vainqueurs faisaient assez paraître Le mépris qu'à la fin leur inspirait un traître Qui , pour se grandir, s'abaissa.

Avec ses serviteurs et quelques hommes d'armes, 11 s'était retiré, pour dérober ses larmes.

Au fond d'un bourg, caché dans un vallon étroit. Où, sous les orangers, finit l'Andalousie, Et que vient caresser, d'une vague adoucie.

L'onde orageuse du détroit.

Florinde... La Gava, comme disait l'Espagne, Avec sa jeune sœur, douce et tendre compagne, Et leur vieille nourrice habitaient à Tanger ; Sur un avis du comte elles vinrent le joindre. Carie plus grand malheur c'est l'absence, et le moindre Des obstacles c'est le danger.

Ni la mer qui grondait et s'ouvrait au naufrage,

Ni tous les Sarrasins, plus cruels que Forage,

Ni quelques Espagnols encor plus furieux ,

Rien n'arrêta Florinde. — a Un bateau! partons vite;

Je cherche le péril comme un autre l'évite.

Partons, et si je meurs, tant mieux! »

Dieu s'arme quelquefois pour nous, quand tout est contre. Leur voyage se fit sans trouble. — A leur rencontre, Julien, faible et vieux, se traîna sur le port. Dès qu'il vit ses enfants, il courba son front chauve Pour adorer la main qui punit et qui sauve.

Puis, vers Florinde, avec transport.

Il accourt, rajeuni de toute sa tendresse.

Sans même voir sa sœur, qui cherche une caresse : « — Car c'est toi, mon enfant, qui fis tous mes malheurs. Ma Florinde, et c'est toi qui dois à ton vieux père. Parmi tant de chagrin, un mot qui dise : Espère! Un sourire , après tant de pleurs !

« Oh! souris-moi, ma fille, et dis-moi que tu m'aimes; J'oublîrai mes chagrins et mes remords eux-mêmes. » « — Je vous aime, et pourtant je tiens de vous le jour I Je vous aime et bénis l'instant qui nous rassemble. Mon père , et vous auriez tous les bonheurs ensemble, S'ils étaient avec mon amour ! »

Voilà ce que disait la Cava , mais sa bouche Ne put former qu'à peine un sourire farouche, Plus triste que les pleurs qui brûlaient dans ses yeux. Les baisers de son père, et ses paroles tendres. Ne purent sur son front pâle et couvert de cendres Ramener un rayon joyeux.

Elle se rappelait, le jour, la nuit, sans cesse, La gloire de l'Espagne, hélas ! et sa bassesse; Le trône des rois Goths écroulé dans le sang ; Tant de chrétiens captifs ou passés par le sabre , Et les clochers aigus du vieux pays cantabre Dominés tous par le croissant;

4i OEUVRES D'EMILE DESCHAMPS.

Elle Christ insulté, ses vierges massacrées, Ses évêques détruits, et les choses sacrées.

Voyageant vers Damas pour un profane emploi; Puis, elle s'accusait dans son âme flétrie , Disant : « Tous les malheurs tombés sur la patrie, Les crimes, les fléaux, c'est moi ! »

Ce qui rendait ses jours affreux dans sa famille. C'était de ne se voir ni femme, hélas l ni fille; De rester sans honneur, ^ans nom , sans avenir. — Elle n'écoutfi plus nul conseil salutaire , Nulle crainte de Dieu, nul amour de la terre- Elle résolut d'en finir.

Un soir, elle monta sur une tour très-haute, (Phare éteint qui jadis éclairait cette côte) , Elle en ferma la porte avec précaution , Afin que nul ne pût y monter derrière elle ; Et de là, d'une voix tout à fait naturelle, Et sans aucune émotion ,

La Cava donna l'ordre aux femmes de sa suite D'amener vers la tour, par les Romains construite. Son père avec sa sœur. — Ils vinrent tous les deux... Alors, d'un ton lugubre et de fatal présage, £t tout à coup pleurant, meurtrissant son visage. Et jetant des regards hideux,

La pauvre leur cria : Qu'il n'était point de femme Si malheureuse au monde et que, pour vivre infâme. Elle aimait mieux mourir du plus cruel trépas; Et qu'elle implorait d'eux sa^râce et la promesse De faire, tous les mois, chanter une grand'messe, Pour que Dieu ne la maudît pas.

Et, du pied de la tour, haletants , ils suivirent Tous ses mouvements, puis, malgré leurs cris, la virent Monter jusques au faîte, et s'en précipiter. — Dans leurs bras relevée, hélas ! à demi-morte, Elle vécut encor trois jours entiers, de sorte Qu'un chapelain pût l'assister.

Page 1