PÉNITENCE ET MORT DE RODRIGUE
Heureux celui que le Seigneur afflige I -^ La nuit pesait tristement sur la mer, Lorsque le roi, d'un repentir amer Tout obsédé, comme avant le prodige, Arriva faible et l'esprit inquiet Vers la cabane où Termite priait.
11 l'aperçut à genoux sur la pierre , Calme, éclairé par deux cierges tremblants, Et, rose encor sous ses longs cheveux blancs... Des pleurs pieux couvrirent sa paupière; Jamais le roi n'avait vu nulle part, Depuis son père, un aussi beau vieillard.
Il s'approcha. — L'ermite lui fit signe Qu'il achevait tout bas son oraison; Rodrigue au seuil de la sainte maison S'agenouilla , quoiqu'il en fût indigne.
Bientôt : « Entrez , dit le saint homme , et puis Apprenez-moi pour vous ce que je puis.
(( Mais il est tard, vous êtes las sans doute; Étendez-vous sur ce feuillage épais; Nous parlerons demain , dormez en paix.
Et toutefois, pour vous remettre en route.
Gardez sur vous cette pièce d'argent...
On est toujours trop pauvre en voyageant. »
Le roi rougit. — Mais quelle horreur subite Quand sur l'aumône il reconnut ses traits !... Un cri terrible, et des larmes après, Avec ces mots frappent le cénobite :
« Je suis Rodrigue, hier j'étais le roi; Si vous l'osez, priez encor pour moi ! —
« Je suis venu, conduit vers vous, mon père, Par mes remords et par le Saint-Esprit; Oh l dites-moi, le sang de Jésus-Christ, En qui le monde, et l'enfer même, espère, Suffira-t-il pour laver mes forfaits?
Mon front maudit se courbe sous leur faix. »
« — C'est vous l C'est vous ! dit l'ermite... N'importe;
Vous avez pris le chemin du salut.
Confessez-moi vos péchés. — Dieu voulut
Au paradis ouvrir plus d'une porte,
Et la plus large, à ne vous point mentir,
Ce fut toujours celle du repentir.
« A genoux donc î et songeons à votre âme; Nous songerons plus tard à votre corps. » — Comme Saûl s'apaisait aux accords Du pâtre ému d'une céleste flamme.
Ainsi Rodrigue a, par degrés^ senti Se soulever son front appesanti.
Le roi s'étant confessé , le vieux prêtre Le sermonna de par le roi des rois; Puis, il revint tomber devant la croix.
Suppliant Dieu de lui faire connaître La pénitence, horrible assurément, D'un tel pécheur trop juste châtiment.
Il demeura trois heures en prière , Frappa souvent sa poitrine. Enfin Dieu Lui révéla qu'il fallait qu'en ce lieu Rodrigue entrât vivant dans une bière Où l'on aurait d'avance renfermé Une couleuvre, au dard envenimé.
Tout palpitant de cet avis suprême, Le saint l'apprit au roi , qui lui fit voir Beaucoup de joie , et se mit en devoir D'exécuter les ordres de Dieu même.
Et dans la bière, alors qu'il se plongea.
Une couleuvre y remuait déjà.
Deux jours après cette épreuve accomplie, L'ermite au roi s'adressa d'un air doux :
« — Bon roi, là-bas, comment vous trouvez-vous? or — Dieu n'entend rien, la couleuvre m'oublie. C'est trop languir. — Priez, mon père, afin Que le pécheur fasse une bonne fin... »
Le saint pleurait et priait immobile, Encourageant le prince jusqu'au soir. — La troisième aube, il vint encor s'asseoir Près de la bière. — Et d'une voix débile, L'ayant ouï, qui gémissait : « Comment Vous trouvez-vous, bon sire, en ce moment? —
« Votre compagne est-elle enfin à l'œuvre ? »
Et le bon roi Rodrigue répondit :
« — Bien, très-bien î Dieu prend pitié du maudit.
Jésus n'a pas plus souffert... La couleuvre
Suce mon foie et de ses dents le mord...
Priez toujours, priez jusqu'à ma mort...
L'ermite alors lui chanta quelque psaume, En l'arrosant d'eau bénite et de pleurs; Et sur sa plaie, aux cuisantes douleurs.
De l'huile sainte il épancha le baume...
Le roi mourut, et, le prêtre étant là.
Son âme en paix droit au ciel s'envola.