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Oeuvres Completes De Emile Deschamps

Vers le milieu du dernier siècle, on ne connaissait guère Shakspeare, en France, que par la publication du Théâtre anglais de M. de La Place et les fragments de quelques pièces répandus dans nos livre's, « membres dispersés du poëte » ; ou, pour mieux dire — tant ces imitations étaient infidèles et tropquées — on ne possédait de Shakspeare qu'un squelette défiguré, décoloré, mutilé... Mieux vaut cent fois ne pas connaître que de connaître ainsi. Puis Voltaire Pavait nommé « un barbare frotté de génie » ; et cette boutade de l'homme du siècle était devenue le mot d'ordre des gens du monde et même des gens de lettres, qui juraient sur la parole du maître sans examiner s'il n'eût pas été plus juste de retourner la phrase, et d'appeler Shakspeare : un génie quelquefois barbare. Encore faudrait-il ajouter, pour être tout à fait vrai, que ces traces de barbarie étî^ient en général l'em-

1. Macbeth et Roméo et Julielle, Iragédios de Shakspeare] traduites en vers français, avec une préface, des notes et des commentaires. — Paris, au Comptoir des imprimeurs unis, 1814; un volume in-8*.

preinte de son temps, et non la manifestation de sa propre nature ; et que si, par une faiblesse à laquelle un auteur dramatique ne peut se soustraire, il avait cédé çà' et là aux exigences du mauvais goût de ses spectateurs, il leur avait bien plus souvent imposé la sublimité de ses conceptions et tout Tenchantement de sa poésie.

Quoi qu'il en soit, l'opinion littéraire de la France en était au mot de Voltaire, quand Ducis fit représenter à Paris, en 1769, sa tragédie d'^Hamlet, imitée de l'anglais, qui fut suivie, en 1772, de son Roméo et Juliette. Sans doute Duels était à peine entré dans les secrets du génie de Shakspeare : composition, style, caractères, variété de tons et de couleurs, presque rien de tout cela n'avait passé, sous sa plume, des théâtres de Londres sur le nôtre. Ducis enfin n'avait pour ainsi dire qu'emprunté des sujets et traduit des noms propres ; mais c'était alors une glorieuse hardiesse que de hasarder devant des spectateurs parisiens la nouveauté, l'étrangeté de ces noms et de ces sujets. Un noble succès couronna cette noble tentative, principalement pour Hamlet, et ce fut justice ; car, au mérite diflScile d'une première importation théâtrale, se joignait l'apparition d'un pathétique plus sombre, d'une sensibilité peut-être plus profonde que dans aucun de nos tragiques; instinctive et puissante fusion de l'âme et du talent de Ducis jLltec quelques éléments du génie de Shakspeare. Bt toutefois il n'en est résulté que de belles scènes et pas un seul bon ouvrage, par les raisons que nous déduirons plus loin.

Sur ces entrefaites parut, en 1775, la traduction en prose des Œuvres complètes de Shakspeare par Le Tourneur, traduction conçue avec un sincère enthousiasme pour l'Eschyle anglais, et exécutée avec une vive intelligence de ses créations et de son style. Malgré la diffusion négligée qu'on y a justement critiquée dans certaines parties, cette traduction, qui produisit un grand effet, se répandit rapidement dans les classes éclairées de la société française, et c'est de là que date chez nous la connaissance réelle de Shakspeare. Cepen-

PRÉFAGIî: de MACBETH (1844). 3

dant Ducîs continua ses imitations éloignées en jetant sur notre scène les types affaiblis du Roi Lear, de Macbeth et d' Othello j qui fournirent une carrière honorable, grâce à quelques grandes qualités dont nous avons parlé, et au concours d'un acteur de génie, Talma, qui fit dans son art une révolution complète avec des ouvrages timidement innovés.

Les choses en restèrent longtemps à ce point que la plupart des bons esprits reconnurent l'immensité du génie de Shakspeare comme poëte et philosophe, en gardant la conviction qu'il était impossible, comme auteur dramatique, du moins sur notre scène, autrement qu'à la manière dont il avait été transformé par Ducis. — Les malheureuses représentations d'une première troupe au théâtre de la PorteSainl-MarHn, il y a vingt ans environ, et les brutales protestations du parterre d'alors n'avaient pas été de nature à modifier favorablement l'opinion générale. — Enfin, arrivèrent, peu de temps après, les plus grands acteurs de l'Angleterre, Kean, Kemble, Macready, miss Smithson. Ils jouèrent, à VOdëon et à Favart, les chefs-d'œuvre de Shakspeare, et un revirement total s'opéra dans les dispositions du public, qui suivit ces nouvelles représentations avec autant d'empressement et de chaleureuse sympathie qu'il avait déployé de rigueur et d'hostilité aux précédentes. C'est que d'abord le succès au théâtre est presque tout dans l'acteur ; c'est aussi que, dans l'intervalle, les grandes questions de littérature étrangère et de liberté intellectuelle avaient été logiquement et victorieusement débattues et résolues.

Déjà poussé par des conseils éloquents et de glorieux exemples vers l'étude des poésies de nos voisins, les belles représentations du théâtre anglais achevèrent de me déterminer, et, plus convaincu encore, je devins plus ambitieux. Je me dis : Voilà quatre-vingts ans que furent publiées, avec succès, les premières traductions, décolorées et incomplètes, de Shakspeare ; bientôt Ducis donna au théâtre des imitations qui ont fait sa renommée; puis est venue la traduction complète et fidèle de Le Tourneur, dont la vogue a été grande et

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durable ; voici maintenant que le public se porte en foule et avec enthousiasme à la représentation anglaise des mêmes pièces dont la lecture lui a fait connaître les beautés : il ne reste plus, pour l'adoption française de Shakspeare, qu'à poser sur notre scène quelques-uns de ses chefs-d'œuvre traduits en vers français. — Je ne me dissimulais pas les difficultés et les obstacles; mais j'avais le courage parce que j'avais l'amour et la foi, et je me lançai dans ce qui me paraissait presque une vocation.

Shakspeare, comme tous les créateurs d'un théâtre, a façonné et ployé à son génie tous les genres : drames fantatisques, comédies de caractères, comédies de mœurs, tragédies typiques, tragédies historiques. — Il fallait choisir dans cet amas de richesses. Malgré de suprêmes beautés, ses comédies et ses drames fantastiques me semblèrent trop loin de nos mœurs scéniques ou sociales, pour que j'osasse songer à les transporter sur notre théâtre avec l'exactitude que je désirais reproduire. Ses tragédies historiques, étincelantes de verve et remplies de magnifiques tableaux, sont généralement composées dans un système trop peu unitaire, figurant plutôt une série d'événements qu'un cercle de situation ; le bas-relief, en un mot, au lieu du groupe dramatique. Restaient donc les tragédies typiques, c'està-dire les tragédies dont les sujets sont puisés dans les chroniques ou les traditions, comme les Œdipe, les Oresle et les Médée de l'antiquité; œuvres plus poétiques et plus idéales par le caractère des personnages et la nature de l'action, en même temps qu'elles sont plus humaines par les passions, et plus compactes, plus simples, mieux proportionnées dans leur contexture.

Hamlel, le Roi Lear, Macbeth, Othello, Roméo et Juliette, voilà les vrais chefs-d'œuvre de Shakspeare, et Ducis ne s'y était pas trompé : les trois premiers ont la grandeur épique des tragédies d'Eschyle et de Sophocle, avec plus de variété dans les tons et plus de complication dans les faits ; les deux autres ont tout l'intérêt des tragédies romanesques de Voltaire, avec

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