PRÉFACE DE MACBETH
beaucoup plus de naturel et, par conséquent, beaucoup plus de poésie. Je m'arrêtai à Macbeth et à Roméo et Juliette comme aux deux pièces extrêmes : Tune dont les dimensions grandioses se rapprochent le plus de la Melpomène antique; l'autre qui, par son langage et son allure, côtoie, pour ainsi dire, le drame moderne. Et puis c'étaient les deux tragédies de Shakspeare que Duels avait imitées le moins heureusement.
Je me mis donc à l'œuvre et je fis marcher de front les deux traductions ; c'était vers la fin de 1826. Cependant Talma était mort, le Théâtre-Français avait besoin de remplir sans retard le vide que laissait le grand tragédien par quelque grande œuvre nouvelle ou, pour mieux dire, neuve. M. le baron Taylor, qui dirigeait ce grand théâtre avec tant de lumières et d'habileté, se montrait sympathique à toutes les nobles expériences; on pouvait, par d'autres combinaisons, gagner Shakspeare de vitesse ; il n'y avait pas un moment à perdre ni une ressource à négliger. M. Alfred de Vigny voulut bien s'associer à moi pour le Roméo et Juliette ; c'était le moyen de faire vite, et surtout de faire mieux. J'avais déjà traduit en partie les trois premiers actes, je les achevai, et M. de Vigny traduisit les deux derniers. Nous lûmes notre ouvrage au comité vers le mois d'avril 1827 ; il fut reçu par acclamation, ce que le* nom et le talent de mon collaborateur expliquaient suflîsamment, et on parla de le monter tout de suite ; puis je ne sais quelles difficultés d'acteurs et quels autres obstacles surgirent... Beaucoup de temps se passa, et l'on mit plus tard en répétition VOlhello de M. Alfred de Vigny, qui, entre autres gages de succès, présentait le très-grand avantage d'être de M. de Vigny seul. Tout en regrettant la priorité qui échappait à la première traduction accomplie et acceptée, je reconnaissais que l'essentiel était que l'épreuve de Shakspeare fût faite devant le public avec les meilleures chances possibles: Othello allait ouvrir la marche; viendraient ensuite Roméo et Juliette^ puis Macbeth.
C'est à ce moment que M. Hector Berlioz m'entretint de son projet d'une symphonie dramatique de Roméo et
œUVRES D'EMILE DESCHAMPS.
Juliette... — La fièvre de Shakspeare était dans l'air, et je n'y avais pas nui. — Je fus heureux de ce nouvel hommage à mon divin poëte, et d'une collaboration avec un grand artiste. Nous concertâmes le plan de cette œuvre musicale et poétique ; les mélodies et les vers nous arrivaient en foule, et la symphonie parut... dix ans après.
Nous touchions à la fin de 1829, lorsque VOthello fut donné, au bruit de ces hostilités et de ces enthousiasmes d'alors ; grandes batailles qui sont la vie des arts, et qui rendent plus éclatante la victoire du vrai talent... Quelques mois plus tard on ne combattait plus pour des systèmes poétiques, pour des royautés littéraires ou des émancipations du théâtre... L'art changea de direction, comme tout le reste, mais en sens inverse. La restauration de Ducis s'effectua, VOthello de M. Alfred de Vigny fut proscrit, et l'avènement de Roméo et Juliette plus qu'ajourné.
Avec un peu d'insistance et de persistance, nous aurions pu néanmoins faire reconnaître notre droit d'ancienneté. Quelques occasions favorables se présentèrent, et une dernière surtout, qui paraissait décisive ; je m'y abandonnai avec une grande facilité, parce que, au fond, il est triste de voir ce qu'on croit son aiglon vieillir et périr dans l'œuf. Une autre volonté opposa son veto, et la pierre du cercueil dramatique s'appesantit de plus en plus sur les amants de Vérone.
Voilà plus de dix-sept ans qu'ils dorment ainsi, et j'ai cru qu'il y avait convenance et urgence à interrompre enfin, pour eux et pour mon Macbeth, cette longue et froide prescription de l'oubli, en les faisant renaître sous une autre forme et pour une autre destinée. Car, maintenant que les réflexions de toute nature ont mûri dans ma tête — et il faut convenir qu'elles ont eu le temps — ce ne serait qu'avec une sorte de terreur et même de répugnance que je livrerais de semblables ouvrages aux hasards de la scène, qui me souriaient autrefois.
J'ai donc repris mon Shakspeare anglais, et j'ai eu le courage de refaire une traduction du Macbeth et du
PBÉFACE Dli MACBETH (1844). 7
Roméo toute littéraire et beaucoup plus littérale, au point de vue des lecteurs et des bibliothèques, et non plus du théâtre et des spectateurs. Indépendamment d'un grand nombre de scènes caractéristiques qu'il avait paru impossible de reproduire pour la représentation, une infinité de détails curieux et pittoresques, et même beaucoup d'expressions hardies, avaient également été passées dans les scènes conservées, comme pouvant ralentir l'action ou trop choquer nos habitudes théâtrales. Il m'a fallu rétablir tout cela, et refondre, coordonner, ajuster tout ce que je gardais de mes traductions primitives avec ce que je venais de traduire : opération difficile et méticuleuse que j'ai eue à faire sur le Macbeth entier, et sur lès trois premiers actes du Roméo. Quant aux deux derniers actes, je les ai traduits totalement d'après ce nouveau système, que M. Alfred de Vigny n'avait pas suivi plus que moi en 1827, lorsqu'il s'agissait de la représentation. Ma traduction de ces deux actes est bien plus complète que la sienne ne l'était, mais sans doute elle est beaucoup moins parfaite : le lecteur ne sera donc pas dédommagé, à cet égard, de ce que le spectateur a perdu. Je le confesse en toute assurance, quoiqu'à vrai dire, après tant d'années, ma mémoire -ne puisse plus établir aucune comparaison.
Les traductions que je donne aujourd'hui sont trèsdissemblables de celles qui étaient destinées au théâtre, et pourtant ces dernières n'en étaient pas moins très-fidèles, en ce sens que si elles ne donnaient pas tout Shakspeare, elles n'admettaient rien qui ne fût de lui. Eh bien, malgré tant de précautions et de réserve, je suis persuadé actuellement (et le sort de VOthello si poétique et si artistement combiné de M. Alfred de Vigny me confirme dans cette conviction) que notre parterre n'eût pas accueilli ces grandes œuvres selon leur mérite originaire, eussent-elles été transportées sur la scène française par un poète égal du poète anglais. On change plus facilement la législation et la constitution d'un peuple que son goût et ses plaisirs; et rien n'est exclusif et entêté comme une mode, tant qu'elle dure. Il en est ainsi du théâtre d'une
nation, parce que c'est la manifestation la plus éclatante de son sentiment intime, de ses mœurs, de ses préjugés, de son esprit enfin. A toute représentation théâtrale, c'est un peuple qui se regarde, s'écoute et s'applaudit lui-même dans le drame qui se joue et dans tous les personnages.
Certaines qualités qu'on reconnaît dans Shakspeare, comme certains défauts qu'on lui suppose, sont antipathiques à notre parterre. Je citerai en première ligne le lyrisme et la variété du style, et les changements fréquents du lieu de la scène dans un même acte. Shakspeare transporte fictivement le spectateur dans tous les lieux où l'action se passe, d'après sa marche la plus naturelle, tandis que Racine, le plus beau représentant de notre système dramatique, force l'action, quelle qu'elle soit, à venir, dans un seul lieu symbolique, se développer devant le spectateur immobile. Quant au stylç... Mais à Dieu ne plaise que je me lance dans une dissertation du génie et des procédés dramatiques de Shakspeare ; tout a été dit, à ce sujet, depuis vingt ans, par nos plus grands ou nos plus savants écrivains, auxquels j'ai osé me joindre dans la préface de mes Études françaises et étrangères. Je voulais seulement dire combien, d'après l'expérience et la réflexion, les représentations des pièces traduites de Shakspeare me paraissaient offrir de chances douteuses. Or, je ne me consolerais pas d'un échec ou d'un froid accueil dont Shakspeare serait solidaire; c'est pourquoi je me suis enfin déterminé à le cacher aux regards distraits ou prévenus des spectateurs. Quelquefois on voile son idole, de peur qu'un barbare ne la trouve pas belle.
Il n'y aurait qu'une chose possible pour de pareilles représentations (et on y avait songé sérieusement en 1829, d'après une opinion que j'avais émise ; mais les orages politiques!...), ce serait de les donner sur un théâtre flc^ hoc^ et d'en faire l'objet de quelques solennités spéciales, devant un public choisi, bien averti, et qui alors laisserait à la porte tout préjugé dramatique ou national pour se laisser aller aux seules émotions