ACTE PREMIER
Page 19.
Quand nous remettrons-nous à notre œuvre ordinaire?,,.
Les trois sorcières, aux éclats de la foudre, venant maudire et blasphémer, puis, jetant dans Tombre un sort sur Macbeth tandis quMl combat au loin, placent tout d'un coup Faction et les spectateurs sous Tinfluenee de la terreur. C'est un des grands secrets de Shakspeare. Les expositions de ses drames sont, en quelque sorte, comme les ouvertures des opéras, qui donnent d'avance la couleur générale de Tœuvre. Cette apparition des êtres surnaturels au lever de la toile convenait essen-* tiellement à une tragédie épique comme Macbeth.
Page 20.
Pourquoi loin de Forts, sire, en ce jour d'alarmes.,,
J*ai dit dans la préface que j'avais quelquefois supprimé un changement de décors et conservé la scène dans un même lieu quand l'action ne me paraissait pas devoir en souffrir. En voici un exemple. Dans la pièce de Shakspeare cette seconde scène se passe à Foris, au palais du roi, où se rendent les messagers apportant des nouvelles de la bataille.* Gela est plus naturel et plus exactement vrai ; mais il faut tout aussitôt revenir dans la
1. Ces notes sont celles de rédition de 1844. Il a fallu, pour les appliquer au texte imprimé ici, les modifier légèrement. L'auteur n'avait pas songé à les reproduire dans ses Œuvres complotes.
340 OEUVRES D'EMILE DESCHÂMPS.
plaine de bruyères, pour retourner encore presque immédiate* ment dans le palais du roi. Cette course continuelle d'un lien à l'autre, que Shakspeare fait faire à Tesprit et aux yeux du spectateur, est fatigante et monotone, et Part est trop sacrifié à une importune réalité. J'ai pensé que le vieux roi, impatient de noayelles, pourrait s'être rendu lui-même, avec ses fils et sa suite, dans la plaine qui avoisine le champ de bataille, et c'est là qull apprend les victoires de Macbeth et qu*il donne ses orilres. Puis il retourne dans sa capitale. De cette manière le premier acte ne nous montre qu'une seule fois la plaine de bruyères et une seule fois le palais de Duncan. Il me semble que la composition y gagne plus que la vérité n'y perd.
Page 24.
D*où viens-tu donc, ma sœur?
De tuer le pourceau,.»
Tout le dialogue des sorcières, dans la première partie de cette scène, est d*un grotesque d'images et d'expressions qui caractérise profondément la difi'érence de ces décrépites et hideuses Parques des nations du Nord avec les Furies de la fable grecque, toujours nobles et belles, jusque dans l'horreor qu'elles inspirent. Les sorcières ne peuvent pas avoir les traits ni le langage des Euménides; Shakspeare l'a parfaitement senti. Toutefois j^avais retranché pour la représentation la plupart de ces détails, plus curieux de style et de mœurs qu'intéressants pour la scène. Si un théâtre voulait représenter cette pièce, il pourrait se servir des arrangements qui suivent :
SCÈNE TROISIÈME Lbs trois sorcières, revenant cbacnned'nn côté diffbent.
LA PREMIERE SORGIBRI.
D'où viens-tu donc, ma sœur?
LA DEUXIÈME SORCIÈRE
De consulter l'Esprit.
LA TROISIÈME SORCIÈRE
Moi de même.
LA DEUXIÈME SORCIÈRE
J'ai lu ce qui n'est pas écrit.
LA PREMIÈRE SORCIÈRE
Moi de même.
LA DEUXIÈME SORCIÈRE
Forfaits monstrueux!
LA TROISIÈME SORCIÈRE
Grande alarme!
LA PREMIÈRE SORCIÈRE
Beaucoup de sang!
LA DEUXIÈME SORCIÈRE
Rions, accomplissons le charme!
LA TROISIÈME SORCIÈRE
Le tambour ! le tambour ! Macbeth est en chemin. Le reste de la scène soit comme dans la pièce impiimée*
Page 27.
Salut, Macbeth, salut! Un jour, tu seras roi!
Les sorcières ont d'abord salué Macbeth thane de Glamis; il l'était en effet par la mort de Sinel, son père, dont lui seul avait encore connaissance ; puis elles Font salué thane de Gawdor; il va Tètre par la disgrâce et le supplice inattendu de ce seigneur, qu'on lui annoncera au nom du roi dans la scène sui» vante. Ces deux premières vérités troublent étrangement l'esprit de Macbeth, et lui font croire à la vraisemblance de la troisième prédiction : « Tu seras roi ! »
Page 29.
Le roi, Macbeth, a su la défaite rapide, etc.
C'est dans la bouche de Macduff que je mets ce discours ; c'est lui que je charge avec Lenox du message du roi auprès de Macbeth. Dans Shakspeare deux autres seigneurs, Rasse et Àngus, en sont chargés. Ce petit changement de personnages, indifférent en lui-même, a, selon moi, un véritable avantage pour l'économie du drame. Lenox et surtout Macduff ont des rôles importants; Rasse et Angus, au contraire, n'avaient presque plus rien à dire dans le reste de l'ouvrage; j'ai préféré faire de ceux-ci des personnages muets et renforcer d'autant les
342 OEUVRES D'EMILE DESGHÂMPS.
deux premiers. 11 y a là double bénéfice. Fondre en un seul, quand on le peut sans inconvénient, plusieurs personnages secondaires est toujours une bonne opération; elle facilite la représentation, simplifie les rouages et corrobore le principe de l'unité, si essentiel dans toutes les parties d'une œuvre dramatique. C'est une des rares licences que je me suis permises avec Shakspeare, comme l'indique un passage de ma préface.
Page 31.
... SHl meurt et que je vive Ses fils n'ayant point Vàge,,»
D'après la loi d'Ecosse, ainsi que la chronique le rapporte, la couronne devait revenir de plein droit à Macbeth, en sa qualité de plus proche parent du roi, si ce monarque mourait sans laisser de fils qui eussent Tàgepour régner... et les deux jeunes princes sont en effet mineurs encore au moment de l'action. J'ai ajouté deux vers pour faire ressortir cette circonstance, qui éclaire la situation, et que Shakspeare a négligé de rappeler, sans doute parce qu'elle était trop connue de son public.
Page 38.
Ce château me parait dans un site charmant»
Rien de plus gracieux et de plus touchant que cette entrée du vieux roi dans le ch&teau d'Inverness. Duncan s'abandonne aux émotions les plus douces de la nature et de l'amitié, et cette calme sérénité ajoute à la terreur de cette situation et à la pitié des spectateurs, qui savent que le meurtre l'attend dans les foyers de l'hospitalité.
J'ai terminé le premier acte sur ce tableau, quoique dans les éditions de Shakspeare il ne se termine qu'après la grande scène où lady Macbeth décide son mari à tuer lui-même le roi. Cette scène, qui fait faire un grand pas à l'action^ me parait mieux placée en tète du second acte, beaucoup moins long d ailleurB que le premier. Au surplus, la division des actes, comme on sait, était souvent arbitraire dans^ les pièces de Shakspeare, et j'ai pu me permettre ce changement qui me plaît, sans me croire coupable d'infidélité.