SCÈNE III
MERCUTIO, BENVOLIO, puis ROMÉO.
BENVOLIO.
Non, point de Roméo! — Sais-tu qu'au train qu'il mène. On le voit tout au plus une heure par semaine? Tous les matins il part et va je ne sais où ; La nuit il ne dort point, je crois qu'il devient fou. Qu'en dis-tu, Mercutio?
MERCUTIO
Pour rien tu te désoles :
C'est un jeune homme imbu de l'esprit des écoles : Qui rêve poésie, amour, et caetera...
Dans quelque coin, bien seul, il se retrouvera. Tiens, le vois-tu, là-bas, planté comme un if sombre?
Roméo parait dans réioignement sous les arbres. BENVOLIO, allant à Roméo.
Bonjour, cousin ; tu fuis les humains comme une ombre l Traiment il faut venir jusqu'ici pour te voir. Nous te disons bonjour à sept heures du soir!
ROMÉO, rêveur.
Que la marche du temps est lente l
BENVOLIO.
. Eh bien! tu pleures?
ROMÉO, lai serrant les mains.
Benvolio!
BENVOLIO.
Quel chagrin allonge ainsi tes heures?
ROMÉO
Le chagrin de ne pas posséder un moment L'objet qui les ferait couler rapidement!
MERCUTIO
Nous sommes amoureux?
ROMÉO
Sans espoir et sans terme.
MERCUTIO
Bien entendu.
ROMÉO, distrait.
Je pense... à quelle heure se ferme L'église de Saint-Paul?... quels combats insensés Ont troublé, ce matin, la ville?... Ahl je le sais l Oui... ne m'en dites rien— grands combats pour la haine, Et pour l'amour aussi I
A Benvolio, qui lai prend les mains avec émotion.
Cher Benvolio, ma peine Taflfllge... bon cœur!
A Merimtio qui rit et se moque.
Toi, tu perds tes traits railleurs.
Roméo, voyez-vous, est quelque part ailleurs I
ROMÉO ET JDLIETTE. lli
Amour! chaos informe! illusion charmante!
Sérieuse chimère! espoir qui nous tourmente!
Délice empoisonné! grâce!...
MERCUTIO
Et ta déité C'est toujours Rosaline?
ROMÉO
Et qui donc? — la beauté Avec elle mourra. — Vierge insensible !
BENVOLIO.
A-t-elle Juré contre l'amour une haine mortelle?
ROMÉO
Mortelle! — car son vœu fatal mène au trépas Le cœur qui vit pour elle et ne l'attendrit pas.
MERCUTIO
Donc il faut l'oublier, et ta gaîté première...
ROMÉO
L'aveugle tout à coup privé de la lumière, Oublia-t-il jamais le spectacle des cieux?
BENVOLIO.
Dans ton cœur fasciné laisse entrer par tes yeux Quelque nouvel amour... Contemple d'autres belles.
ROMÉO
J'ai pour tout autre amour un cœur, des yeux rebelles.
MERCUTIO
Ce n'est pas le premier qui troubla ta raison Ainsi.. .
ROMÉO
Paix!... Mercutio; point de comparaison !
MERCUTIO
Écoute : cette nuit (la rencontre est heureuse) Le vieux Capulet donne une fête nombreuse Où toutes les beautés de Vérone viendront
Disputer de fraîcheur, des roses sur le front. C'est un gala qui tient à d'anciennes coutumes; Nous sommes à deux pas, et j'attends nos costumes. Viens-y.
ROMÉO
Chez Capulet?...
MERCUTIO
Aux vieux ressentiments On fait trêve, ce soir; — sous nos déguisements Nous brusquerons d'ailleurs tous les saints d'usage. — Si nos amphitryons nous font mauvais visage, N'aurons-nous pas un masque? il rougira pour nousl Et si ta Rosaline à. ce grand rendez-vous Allait se retrouver... quelle bonne fortune!
Du moins, y verras-tu trente beautés pour une Qui remplaceront bien ses attraits envolés. — Décidément, veux-tu venir?
ROMÉO
Si vous voulez Conduire la tristesse au bal, je suis des vôtres.
BENVOLIO.
Vraiment, il faudra bien faire comme les autres, Et danser avec nous, mon cher.
Non, sur ma foi!
Vous avez le cœur libre et le pied léger ; — moi. C'est une âme de plomb, au plaisir inhabile, Qui m'attache à la terre et me rend immobile.
Le jour baisse. — On voit arriver des masques et des pages avec des costumes et des flambeaux. — La maison de Capulet s'illumine peu à peu.
MERCUTIO
Ah! voilà nos amis et nos masques! — Pas mal.
ROMÉO
Je ne suis pas d'humeur à vous suivre à ce bal. .
MERGUTIO.
Pourquoi? Les Capulets te font-ils peur, mon brave?
ROMÉO
Non pasl... j'ai fait un songe...
MERGUTIO.
Ah l ceci devient grave.
Un songe I...
ROMÉO
Un songe affreux, mais dont la vague horreur Échappe à la mémoire en laissant la terreur!
MERGUTIO.
Je vois : la reine Mab t'a visité ; — c'est elle
Qui fait, dans le sommeil, veiller l'âme immortelle.
Aussi mince et moins longue en toute sa hauteur
Que l'agate qui brille au doigt d'un sénateur,
Elle s'en va, traînée au vol par deux atomes,
Autour des lits dormeurs balancer des fantômes.
Une écorce de noix forme son char léger,
Qu'a creusé l'écureuil ou l'insecte étranger
Qui, depuis deux mille ans, travaille pour les fées ;
Un sylphe y colora des pavots en trophées ;
Sa triple roue ovale a, pour maigres rayons.
Les patles du faucheux, dont nous nous effrayons;
Sur le magique char, l'aile d'une cigale
Étend l'abri mouvant de son ombre inégale;
Les brides, les harnais, frêles, inaperçus.
Sont les fils vaporeux que la vierge a tissus.
Établi sur le siège un moucheron nocturne,
Yêtu de gris, conduit la reine taciturne.
A l'os d'un grillon noir pend son fouet qui, dans l'air.
Dessine, en se jouant, la fuite d'un éclair.
Durant les nuits, la fée, en ce grêle équipage,
Galope follement dans le cerveau d'un page
Qui rêve espiègles tours et propos amusants;
De là, sur les genoux des hautains courtisans.
Elle marche : aussitôt ils font des révérences;
Sur le front d'un vieux juge : il rêve remontrances,
Épices et gibets ; parmi les longs cheveux
114 œOVRES D'EMILE DESCHAMPS.
D'une dame romaine : elle entend des aveux, • Des sonnets enflammés, de molles sérénades ; La fée en mille endroits poursuit ses promenades : Tantôt elle s'accroche au nez d'un procureur. Vite il flaire un procès, délicieuse erreur l Tantôt elle se plaît, du bout de sa baguette, A gratter le menton d'un gros abbé qui guette, D'un air humble et contrit, un bon canonisât. Elle escalade encor la nuque d'un soldat :
Il rêve d'ennemis qu'il pourfend, de cruzades. De coutelas d'Espagne et de larges rasades; Le tambour! la trompette! il s'éveille, et d'abord Jure, et bâille en jurant toujours, puis se rendort. C'est elle, c'est aussi la fée aventurière.
Qui des chevaux dans l'ombre émiette la litière. Et dont elle aplatit et tresse avec douleur Les crins ensorcelés, présage de malheur !
C'est elle enfin, dit-on, qui, dans un songe habille, Coifl*e de fleurs, ramène au bal la jeune fille... Et lui fait entrevoir des mystères qu'un jour A son cœur ignorant dévoilera l'amour!...
Mais le coq chante, adieu la Reine Mab!...
ROMÉO
Gai, preste.
Bavard!... l'amour est loin !...
BENVOLIO.
Est-ce qu'ici Ton reste?
La fête va sans. nous.
J'ai le pressentiment, Dans le fond de mon cœur, qu'un sombre événement Qui pend à mon étoile, attendait cette fête Pour éclater soudain et tomber sur ma tête !
Oui, Benvolio!...
MERCUTIO, lai donnant un costume.
Fort bien!... étouffe ton chagrin Sous le masque et l'habit d'un galant pèlerin. Relève-moi ce front, et que tes yeux s'allument! jLa 1 • . .
BENVOLIO.
Partons. Gomme nous, nos flambeaux se consument!
ROMÉO, prenant une torche.
Donnez; j'entre à ce bal ainsi qu'en un tombeau, Triste, comme je suis, je porte le flambeau I Que celui qui connaît mon destin, me dirige 1
MERCUTIO
Aux masques.
Battez, tambours ! —
A Roméo, en le poussant.
11 faut que tu sois fou, te dis-jeî
ns sortent tous avec la troupe des masques et s'avancent vers la maison de Capulet. — H fait presque nuit.
(Changement de décor.)