SCÈNE IV
Une chambre dans la maison des Capolets.
LA SIGNORA CAPULET, LA NOURRICE puis JULIETTE.
LA SIGNORA CAPULET
Nourrice, si ma fille est dans sa chambre encor. Qu'elle vienne.
LA NOURRICE
Je vais l'appeler.
Appelant à droite.
Mon trésor?
Mon agneau! Juliette!... Eh bien! où donc est-elle. Cette petite fille?
JULIETTE, entrant.
Oui, j'accours. Qui m'appelle?
Ma mère, me voilà.
LA SIGNORA CAPULET
Nourrice, allez plus loin ; Laissez-nous seules. — Non, non, vous serez témoin
De tout ceci ; restez. — Juliette est d'un âge Fort joli, n'est-ce pas?
LA NOURRICE
Je puis sans badinage, A trois minutes près, le dire tout d'un coup. — Combien a-t-on d'ici jusques au cinq août?
LA SIGNORA GAPULET.
Dix jours.
LA NOURRICE
A quelque jour que vienne dans l'année Le soir du cinq août, c'est alors qu'elle est née Et qu'elle aura quinze ans. — Elle et Suzanne (Dieu Bénisse les bons cœurs I) se ressemblaient un peu Comme étant toutes deux du même âge. — Ma fille, Suzanne, est dans le ciel; elle était trop gentille Et trop belle pour moi ; — mais, pour y revenir, Juliette — Jésus ! — je dois m'en souvenir, Voilà treize ans depuis le tremblement de terre. Elle courait déjà sur l'herbe. — A ne rien taire, Le seigneur Capulet partit pour Mantoue ; oui,
A la signora Capulet.
Et vous-même faisiez le voyage avec lui.
Contre le colombier j'étais assise, et vite Voilà le colombier qui tremble, et la petite Qui se laisse tomber, et mon mari pour lors... (Que Dieu soit avec lui, c'était un joyeux corps I) Il releva l'enfant qui criait comme un aigle : a Ah! ah! déjà, friponne, ah! ahl petite espiègle, a Dit-il, on vous y prend à faire des faux pas! » Et la follette rit et dit : Oui. — N'est-ce pas? J'ai la mémoire fraîche : Ah! ah! déjà, friponne, Dit mon mari...
JULIETTE
Bien, bien! arrêtez-vous, ma bonne.
LA NOURRICE
C'est dit. Je n'étais plus très-jeune, voyez-vous, Lorsque je vous reçus criant sur mes genoux; Vous êtes la dernière enfant que j'ai nourrie,
Mais la plus belle aussi, comme la plus chérie. Je mourrai sans regrets si je puis vivre assez Pour vous voir mariée à quelqu'un que je sais.
LA SIGNORÂ CAPULET, à Juliette.
Et c'est de quoi je veux que nous parlions ensemble. Le mariage, eh bien ! dis-moi ce qu'il t'en semble ? Ton cœur en serait-il grandement affligé?
JULIETTE
C'est un honneur auquel je n'ai jamais songé. Je me trouve si bien auprès de vous, ma mère, Qu'un changement d'état me ferait peur.
LA SIGNORA CAPULET
Chimère!...
Enfant, je serai là, toujours, comme autrefois... J'étais déjà ta mère à l'âge où je te vois.
Bref, le comte Paris, jeune cousin du prince, A demandé ta main...
LA NOURRICE
Le parti n'est pas mince.
Et j'y songeais. Paris! ohl c'est un cavalier! C'est un seigneur, ma fille... et qui peut s'allier A la plus belle fleur du printemps de Vérone.
LA SIGNORA CAPULET
Ce soir, tu le verras, son air vaut sa couronne De comte; penses-tu qu'il te plaise à ton tour!
JULIETTE
Je le regarderai pour l'aimer, si l'amour
Peut naître d'un regard ; mais les vœux de mon âme
Se régleront toujours sur vos conseils.
SAM SON, entrant.
Madame, Les salons sont remplis de convives masqués, Tout le monde vous cherche.
A Juliette.
On voit que vous manquez, Le seigneur Capulet désire que l'on danse, Je viens...
118 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.
LA SIGNORA GAPULET.
Nous te suivons.
A Juliette.
Songe à ma confidence.
Tous sortent.
(Changement de décor.)