‹ Œuvres Completes De Emile DeschampsChapitre 42 sur 167 · DEUXIÈME CHOEUR · texte numérisé non relu

DEUXIÈME CHOEUR

Cavaliers, au revoir 1

f LES DEUX CHOEURS.

Ah I quelle nuit 1 quel festin !

Bal divin.

Que de folles Paroles, Sous la gaze et le satin I Belles, Véronaises, Sous les grands mélèzes.

Allez rêver de danse et d'amour, Jusqu'au jour ! %

Les voix se perdent dans le lointain.

ROMÉO, seul. Il vient de franchir les murs du jardin.

Avec eux plus longtemps pouvals-je rire ainsi, Et me traîner plus loin quand mon cœur est ici!

1. Cette chanson fait partie de la symphonie dramatique de Roméo et Juliette, dont les paroles sont de moi, et dont la musique est un des chefs-d'œuvre de M. Hector Berlioz. — Si, par quelque obstacle trèsfàcheux, elle ne pouvait pas être exécutée au théâtre, elle devrait être remplacée par une musique instrumentale, avec des voix sans paroles.

{Note de l'axUeur.)

Ah l Ton rit de l'amour avant dfe le connaître ! Quelle clarté, là-bas, luit à cette fenêtre?

Juliette parait derrière une fenêtre éclairée par un flambeau*

Approchons... — C'est le jour naissant, c'est le soleil l

C'est Juliette l — Viens, astre pur et vermeil l

Lève-toi plus brillant que celui qui m'éclaire ;

Oui, Diane jalouse a pâli de colère

En se voyant moins blanche et moins belle que toi,

Qui n'es qu'une inortelle attachée à sa loi.

Ohl renonce à son culte, à cette loi fatale;

Dépouille, pour aimer, ta robe de vestale :

La couleur en est triste et ne te convient pas.

Je voudrais fuir... un charme enchaîne ici mes pas.

Voilà ma souveraine, oui, c'est ma bien-aimée.

Viens, apprends tous les noms dont mon cœur t'a nommée!

Juliette s'ayance sur le balcon, absorbée dans sa rê?erie et sanb rien entendre.

Je crois la voir parler et n'entends pas sa voix... Ses yeux ont un langage, ils parlent, je les vois I Je voudrais leur répondre... Ah! témérités folles! Est-ce pour moi qu'ils ont de ces douces paroles? Qu'ils sont éblouissants ! — Si, dans la nuit, ses yeux Comme une double étoile étincelaient aux cieux. Tous les oiseaux, trompés au feu qui les décore. Chanteraient dans la nuit croyant fêter l'aurore ! Moi, j'attendrais ainsi l'aurore de demain... Et le soir!... Son beau front s'est penché sur sa main.. Que ne suis-je le gant qui dans sa main se joue ? J'effleurerais longtemps les roses de sa joue I

JULIETTE, au balcon, se croyant seule.

Unrével...

Elle a parlé! bel ange, parle encor!

Tu parais, sous ton voile et sur ton balcon d'or. Un divin messager que les regards profanes Suivent resplendissant dans les nuits diaphanes. Porté par un nuage en un ciel pur et clair.

Et voguant lentement sur les ondes de l'air 1

JULIETTE 9 sans Toir Roméo.

Roméo ! Roméo ! Pourquoi faut-il, cher ange, Que tu sois Roméo! Change un nom fatal, change. Ne sois plus Montagu, par grâce ! ou, si tu l'es, Juliette n'est plus Tenfant des Capulets I

ROMÉO, à part.

En vain je veux parler; elle parle, et j'écoute.

JULIETTE, continaant.

Tu n'es mon ennemi que par ton nom sans doute !

N'étant pas Montagu tu serais toi toujours.

Ce nom de Montagu, que fait-il aux amours?

Ah I la fleur Tavorite, où le zéphyr se pose,

Sous un nom différent serait encor la rose I

S'en exhalerait-il un moins doux parfum ? non.

Ainsi, mon Roméo, quand il perdrait son nom,

N'en garderait pas moins sa grâce et tout son charme...

Prends donc quelque pitié de ma première larme;

Laisse donc, Roméo, ce nom qui n'est pas toi...

Et, pour ce sacrifice, accepte, accepte-moi I

ROMÉO, élevant la voix.

Ah ! donne-moi le nom de ton bien-aimé, donne, Et j'abjure le mien, et je te l'abandonne l

JULIETTE, sans le reconnaître.

A cette heure, en ce lieu, quel es-tu, toi qui viens Surprendre mes secrets, ou me parler des tiens!

ROMÉO

Par quel nom te répondre? Ahl si tu le repousses, Mon nom m'est odieux.

JULIETTE

Des paroles si douces t De cette voix à peine en ai-je entendu cent; Mais mon cœur se souvient, j'en reconnais l'accent. Je frémis comme au bail —Dis-moi, noble jeune homme. N'est-ce pas Roméo... Montagu, qu'on te nomme?

ROMÉO

Non... s'ils ont tous les deux ta haine ou ton dédain.

JULIETTE

Dis-moi... par quel miracle es-tu dans ce jardin? Gomment oser franchir ces murs inaccessibles? Gomment oser tenter des choses impossibles?

Ah l si quelqu'un des miens te surprend en ces lieux, G'est la mortl Mes parents te tueraient à mes yeux!

Aux ailes de l'amour nul rempart ne s'oppose, Et tout ce que l'amour peut tenter, l'amour l'ose. Je ne suis point instruit dans l'art des matelots, Mais je t'irais chercher par delà tous les flots. Je ne crains que toi seule... et pourvu que tu m'aimes, Qu'importe tes parents,leurs cris, leurspoignards mêmesl Ah ! plutôt sous leur haine ici perdre le jour. Que de le conserver mille ans, sans ton amour ! Mais, chasse, en souriant, un sinistre présage !

JULIETTE, «.'appuyant sur le balcon.

Sans ce voile des nuits qui couvre mon visage,

Tu verrais se baisser mes yeux, mon bien-aimé,

Et rougir la pudeur sur mon front enflammé;

Car tu m'as entendu révéler un mystère

Dont je croyais la nuit seule dépositaire.

Je voudrais bien pouvoir reprendre mes aveux ;

Roméo, parle, parle; est-ce que tu le veux?

Eh bien I on peut encor s'armer d'un front sévère ,

Et te répondre : non,., si ton cœur le préfère.

Autrement, mes aveux ont pour moi tant d'appas,

Que pour le monde entier je ne les nierais pas...

Vraiment, beau Montagu, vraiment je suis trop tendre.

Les promesses d'aimer doivent se faire attendre!...

Oui, mais à Juliette ose te confier.

Tout mon amour est là pour me justifier.

Sous de feintes froideurs les dames de Vérone

Gâchent un peu d'amour qu'un grand art environne.

Un peu d'amour sans doute est facile à cacher.

Et ce n'est pas mourir que de se l'arracher...

Mais moi... comprends-moi donc, et dans ma bouche excuse

L'aveu fait à la nuit et qu'a surpris ta ruse.

128 OEUVRES D'ÉMILË DESGHAMPS.

Tu vois mon cœur, pardonne, et ne va pas juger Que pour être si faible il deviendra léger.

ROMÉO

Ah! j'en prends à témoin cette lune argentée Qui te montre si blanche à ma vue enchantée!

JULIETTE

Oh! non , ne jure pas une seconde fois

Par cet astre inconstant qui change tous les mois !

ROMÉO

Et par quel serment ?

JULIETTE

Tiens, aucun, je t'en conjure:

Les serments d'un volage en feraient un parjure. Voilà tout. — Laisse-moi ; va, ce germe d'amour Déposé dans nos cœurs pourra fleurir un jour I Va, que dans ton sommeil ton âme se souvienne Et goûte le repos qui passe dans la mienne !

ROMÉO

Eh quoi ! ma Juliette ose-t-elle, en effet.

Me renvoyer si vite et si peu satisfait?

Comment? et que peux-tu de plus exiger d'elle?

ROMÉO

L'échange d'un amour comme le mien fidèle.

JULIETTE

Mon cœur avant ton cœur a pu s'abandonner, Et je voudrais avoir encore à le donner.

ROMÉO

Est-ce que tu voudrais déjà me le reprendre?

Et pourquoi?

JULIETTE

Seulement afin de te le rendre! — Tentends du bruit... Trois mots encore, et puis, adieu! Si notre mariage est ton but, en quel lieu Et dans quel temps veux-tu qu'un moine nous bénisse?

Demain, je t'enverrai ma fidèle nourrice,

Et tu me répondras, et j'irai mettre alors,

rirai mettre à tes pieds mon nom, tous mes trésors.

Et par tout Tunivers nous pourrons fuir ensemble...

LÀ NOURRICE, dans rintérienr.

Madame!

JULIETTE

Un Instant... mais si ton amour ressemble Aux profanes amours, je te prie à genoux...

LA NOURRICE, dans Pintérieur.

Madame I

JULIETTE

Me voici!... de tout rompre entre nous Et de me laisser seule à ma douleur muette.

Adieu, demain matin j'enverrai.

KOMÉO.

Juliette î Que ma vie et mon sang...

JULIETTE

Mille fois, adieu!

EUe disparaît.

ROMÉO, seul.

Quoi!...

Ah! mille fois malheur d'être privé de toi!

Au-devant de l'amour l'amour s'élance et vole Comme un enfant qui fuit ses livres et l'école; Mais, en quittant l'amour, dont il se sent lier. L'amour est triste et pleure, ainsi que l'écolier ^ Quand le maître en grondant au travail le ramène.

JULIETTE, reparaissant au balcon, et appelant d'une Toix étoufléd.

Roméo! Roméo! l'esclavage ose à peine Soupirer. Je voudrais frapper l'écho des bois Du nom de Roméo jusqu'à briser sa voix!

ROMÉO, revenant.

C'est mon amante encor qui par mon nom m'appelle! Que la voix d'une amante au sein des nuits est belle!

JULIETTE 9 sans Toir Roméo.

Roméo ! Roméo ! Pourquoi faut-il, cher ange, Que tu sois Roméo ! Change un nom fatal, change. Ne sois plus Montagu, par grâce ! ou, si tu l'es, Juliette n'est plus Tenfant des Capulets I

ROMÉO, à part.

En vain je veux parler; elle parle, et j'écoute.

JULIETTE, continuant.

Tu n'es mon ennemi que par ton nom sans doute !

N'étant pas Montagu tu serais toi toujours.

Ce nom de Montagu, que fait-il aux amours?

Ah I la fleur Tavorite, où le zépliyr se pose,

Sous un nom différent serait encor la rose !

S'en exhalerait-il un moins doux parfum ? non.

Ainsi, mon Roméo, quand il perdrait son nom,

N'en garderait pas moins sa grâce et tout son charme...

Prends donc quelque pitié de ma première larme;

Laisse donc, Roméo, ce nom qui n'est pas toi...

Et, pour ce sacrifice, accepte, accepte-moi I

ROMÉO, élevant la voix.

Ah I donne-moi le nom de ton bien-aimé, donne, Et j'abjure le mien, et je te l'abandonne l

JULIETTE, sans le reconnaître.

A cette heure, en ce lieu, quel es-tu, toi qui viens Surprendre mes secrets, ou me parler des tiens!

Par quel nom te répondre? Ahl si tu le repousses, Mon nom m'est odieux.

JULIETTE

Des paroles si douces t De cette voix à peine en ai-je entendu cent; Mais mon cœur se souvient, j'en reconnais l'accent. Je frémis comme au bail — Dis-moi, noble jeune homme, N'est-ce pas Roméo... Montagu, qu'on te nomme?

ROMÉO

Non... s'ils ont tous les deux ta haine ou ton dédain.

JULIETTE

Dis-moi... par quel miracle es-tu dans ce jardin? Comment oser franchir ces murs inaccessibles? Comment oser tenter des choses impossibles?

Ah l si quelqu'un des miens te surprend en ces lieux, C'est la mortl Mes parents te tueraient à mes yeux!

ROMÉO

Aux ailes de l'amour nul rempart ne s'oppose, Et tout ce que Tamour peut tenter, l'amour l'ose. Je ne suis point instruit dans l'art des matelots, Mais je t'irais chercher par delà tous les flots. Je ne crains que toi seule... et pourvu que tu m'aimes. Qu'importe tes parents,leurs cris, leurspoignardsmémesl Ah ! plutôt sous leur haine ici perdre le jour. Que de le conserver mille ans, sans ton amour I Mais, chasse, en souriant, un sinistre présage !

JULIETTE, «.'appuyant sur le balcon .

Sans ce voile des nuits qui couvre mon visage.

Tu verrais se baisser mes yeux, mon bien-aimé.

Et rougir la pudeur sur mon front enflammé;

Car tu m'as entendu révéler un mystère

Dont je croyais la nuit seule dépositaire.

Je voudrais bien pouvoir reprendre mes aveux ;

Roméo, parle, parle; est-ce que tu le veux?

Eh bieni on peut encor s'armer d'un front sévère,

Et te répondre : non,., si ton cœur le préfère.

Autrement, mes aveux ont pour moi tant d'appas.

Que pour le monde entier je ne les nierais pas...

Vraiment, beau Montagu, vraiment je suis trop tendre.

Les promesses d'aimer doivent se faire attendre!...

Oui, mais à Juliette ose te confier.

Tout mon amour est là pour me justifier.

Sous de feintes froideurs les dames de Vérone

Cachent un peu d'amour qu'un grand art environne.

Un peu d'amour sans doute est facile à cacher.

Et ce n'est pas mourir que de se l'arracher...

Mais moi... comprends-moi donc, et dans ma bouche excuse

L'aveu fait à la nuit et qu'a surpris ta ruse.

Devant les pas du jour, la nuit traînant des voiles

Parsemés de rayons et d'ombres et d'étoiles,

Gomme un homme ivre marche et fuit en chancelant,

De peur que le soleil n'ouvre son œil brûlant.

Avant que l'astre, roi de la terre embrasée.

Ait séché de ses feux la nocturne rosée.

Allons, il faut remplir ma corbeille de fleurs.

De simples de tout genre et de toutes couleurs,

Et d'herbes au parfum suave et salutaire.

Et de plantes au suc envenimé. — La terre

Est de tout ce qui vit, la tombe et le berceau.

Nous voyons de son sein, herbe, plante, arbrisseau.

Grands chênes aux cent bras, lourds métaux, légers sables,

Inconstantes moissons, rochers Impérissables,

Éclore, enfants nombreux de sa fécondité l

Quel luxe intelligent I quelle variété

Au travail de la terre incessamment préside !

Dans ses productions, ohl quel pouvoir ré^del

Dans tout ce qui végète ou respire, il n'est rien

De si bas qui pourtant ne cache quelque bien,

Rien de si bon, qui loin de sa ligne ordinaire

Détourné follement, en mal ne dégénère.

En vice même on voit la vertu se changer,

A défaut de raison pour la bien diriger;

Et, par quelques beaux faits, quelque grand acte, il semble

Que le vice, un instant à la vertu ressemble :

Il prend une fleur dans son panier.

Gette petite fleur, qui croît sur le gazon.

Dans son rose calice enferme le poison, Et dans ses plis secrets avec art parvenue, La médecine y trouve une force inconnue.

Parfum, elle séduit d'abord les sens — • liqueur. Elle tue à la fois et les sens et le cœur.

Au sein de l'homme ainsi, bien qu'il n'y pense guère, Gampent deux ennemis qui sont toujours en guerre : La volonté rebelle et la grâce d'en haut.

Quand le mauvais principe a le dessus, il faut Que l'homme intérieur se dessèche à sa flamme Et meure consumé! — c'est le poison de l'âme.

n rêve.

ROMÉO , entrant précipitamment.

Mon père! le Seigneur tout-puissant soit loué Qui veut que je vous aie aujourd'hui salué !

DOM LAURENCE, se retournant.

Quelle voix me salue avec un si doux charme?

Dieu vous garde, mon fils, tant de hâte m'alarme I Quel soin vous a sitôt chassé de votre lit?

Dans les yeux du vieillard le tourment s'établit, Pour ses arides nuits point de pavot qui naisse; Mais dans la couche où dort et s*étend la jeunesse. Dont la pensée est libre et le front coloré.

Là régnent l'espérance et le sommeil doré.

Quelque chagrin sans doute...

Un bien grand chagrin : j'aime !

DOM LAURENCE

Expliquez-vous?

ROMÉO

Sachez que par un tratagème, Ou par un coup du sort, j'ai pu me voir admis A passer tout un soir avec mes ennemis ; Qu'une blessure ardente a pénétré mon âme.

Que j'ai nommé mon ange et ma reine et ma femme La belle Juliette, hélas I l'unique enfant Des Capulets, qu'en vain tant de haine défend. Sachez que son amour (faveur surnaturelle l) S'est éveillé pour moi comme le mien pour elle... Quand, en quel lieu nos cœurs se sont trouvés, comment Un regard a trahi leur secret sentiment.

Par quels mots imprévus, par quelle audace étrange. De notre amour craintif nous avons fait l'échange. Qu'importe? Nous souflfrons, et je viens vous prier De nous prêter secours et de nous marier.

DOM LAURENCE

Par saint François, mon fils, quel changement bizarre î Où donc est Rosaline et sa beauté si rare, Votre langueur si tendre et vos feux exigeants ? V. 8

Devant les pas du jour, la nuit traînant des voiles

Parsemés de rayons et d'ombres et d'étoiles,

Comme un homme ivre marche et fuit en chancelant,

De peur que le soleil n'ouvre son œil brûlant.

Avant que l'astre, roi de la terre embrasée.

Ait séché de ses feux la nocturne rosée.

Allons, il faut remplir ma corbeille de fleurs.

De simples de tout genre et de toutes couleurs.

Et d'herbes au parfum suave et salutaire,

Et de plantes au suc envenimé. — La terre

Est de tout ce qui vit, la tombe et le berceau.

Nous voyons de son sein, herbe, plante, arbrisseau.

Grands chênes aux cent bras, lourds métaux, légers sables.

Inconstantes moissons, rochers impérissables,

Éclore, enfants nombreux de sa fécondité l

Quel luxe intelligent! quelle variété

Au travail de la terre incessamment préside !

Dans ses productions, ohl quel pouvoir réside!

Dans tout ce qui végète ou respire, il n'est rien

De si bas qui pourtant ne cache quelque bien.

Rien de si bon, qui loin de sa ligne ordinaire

Détourné follement, en mal ne dégénère.

En vice même on voit la vertu se changer,

A défaut de raison pour la bien diriger;

Et, par quelques beaux faits, quelque grand acte, il semble

Que le vice, un instant à la vertu ressemble :

Il prend une fleur dans son panier.

Cette petite fleur, qui croît sur le gazon.

Dans son rose calice enferme le poison, Et dans ses plis secrets avec art parvenue, La médecine y trouve une force inconnue.

Parfum, elle séduit d'abord les sens — - liqueur. Elle tue à la fois et les sens et le cœur.

Au sein de l'homme ainsi, bien qu'il n'y pense guère. Campent deux ennemis qui sont toujours en guerre : La volonté rebelle et la grâce d'en haut.

Quand le mauvais principe a le dessus, il faut Que l'homme intérieur se dessèche à sa flamme Et meure consumé I — c'est le poison de l'âme.

n rêve.

ROMÉO ET JULIETTE. 133 l

ROMÉO , entrant précipitamment.

Mon père ! le Seigneur tout-puissant soit loué Qui veut que je vous aie aujourd'hui salué !

DOM LAURENCE, se retoarnant.

Quelle voix me salue avec un si doux charme?

Dieu vous garde, mon fils, tant de hâte m'alarme ! ^

Quel soin vous a sitôt chassé de votre lit?

Dans les yeux du vieillard le tourment s'établit,

Pour ses arides nuits point de pavot qui naisse;

Mais dans la couche où dort et s'étend la jeunesse,

Dont la pensée est libre et le front coloré.

Là régnent Tespérance et le sommeil doré.

Quelque chagrin sans doute...

ROMÉO

Un bien grand chagrin : j'aime î

DOM LAURENCE

Expliquez-vous?

ROMÉO

Sachez que par un tratagème, Ou par un coup du sort, j'ai pu me voir admis ^

A passer tout un soir avec mes ennemis; ^

Qu'une blessure ardente a pénétré mon âme, 'i

Que j'ai nommé mon ange et ma reine et ma femme La belle Juliette, hélas l l'unique enfant Des Capulets, qu'en vain tant de haine défend. Sachez que son amour (faveur surnaturelle l) S'est éveillé pour moi comme le mien pour elle... Quand, en quel lieu nos cœurs se sont trouvés, comment Un regard a trahi leur secret sentiment.

Par quels mots imprévus, par quelle audace étrange. De notre amour craintif nous avons fait l'échange. Qu'importe? Nous souflfrons, et je viens vous prier De nous prêter secours et de nous marier.

DOM LAURENCE

Par saint François, mon fils, quel changement bizarre! Où donc est Rosaline et sa beauté si rare, Votre langueur si tendre et vos feux exigeants ? V. 8

Comme il s'allume et meurt l'amour des jeunes gens Rosaline ! était-il une femme pareille I Tes longs soupirs encor fatiguent mon oreille ; Je vois encor tes pleurs, qui n'avaient point menti, Ta joue en est humide... et l'amour est parti l

ROMÉO

Vous m'aviez bien souvent prescrit, dès l'origine, D'éteindre cet amourl...

DOM LÂDRENGE.

Mais non pas, j'imagine.

Pour en produire un autre.

ROMÉO

Ahl je tombe à vos piésl C'est à présent que j'aime I ohl ouil si vous saviez Dans quel songe divin mon cœur troublé repose ! J'étais foui — ce n'est plus du tout la même chose! Puis, celle que j'adore est tendre, et m'aime aussi; L'autre avec mon amour n'en usait pas ainsi.

DOM LAURENCE

Que la Vierge et le saint fondateur de notre Ordre, De vos sens exaltés tempèrent le désordre !

L'amour n'est qu'une fièvre aux accès fugitifs.

Après avoir réfléchi un moment.

Jeune homme, toutefois, par de graves motifs, Je veux à vos désirs prêter mon ministère. Cette union bénie ainsi dans le mystère, Peut ramener la paix entre vos deux maisons.

En breuvage innocent on change les poisons !

Ce soir, si Dieu m'entend, nous aurons cette joie*.

ROMÉO

Viennent tous les chagrins auxquels l'homme esten proie.

Qu'ils viennent tous ! jamais ils n'auront balancé

Le délice d'un jour avec elle passé!

Oui, joignez seulement, sanctifiant nos flammes.

Nos bienheureuses mains, comme Dieu joint nos âmes,

Et que la tombe s'ouvre après... j'aurai goûté

L'infini du bonheur avant l'éternité!

DOM LAURENCE

Allons prier le Ciel de former cette chaîne

Qui dans un nœud d'amour doit étouffer la haine.

Ils sortent par le fond.

(Changement de décor.)

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