SCÈNE III
Une place de Vérone. (L4 même qu'au premier acte.)
Entrent MERCUTIO kt BENVOLIO. *
MERCUTIO
Où donc ce Roméo va-t-il?
BENVOLIO.
Je n'en sais rien.
Mais il n'est pas rentré chez son père.
MERCUTIO
Fort bien l f
Pas rentré de la nuitl excellente nouvelle! \
C'est l'amour qui lui trouble à ce point la cervelle ?
BENVOLIO. ^
Un billet de Tybalt arrive à la maison.
MERCUTIO
Ohl oh! c'est un cartel!
BENVOLIO
Il y fera raison.
Ah! pauvre Roméo! sans être un grand prophète, Je le vois déjà mort, et son affaire est faite. Oui, l'œil noir d'une belle, au teint blanc, l'a tué. Sur pied, toute la nuit, il s'est évertué A roucouler l'amour... Comment veux-tu qu'il fasse Pour répondre à Tybalt, et le voir face à face?
BENYOLIO.
Quel homme est donc Tybalt?
MËRGUTIO.
Oh l c'est un aigre-fin !
Un héros pour l'escrime, un virtuose enfin I Toujours prêt à la botte, et qui se met en garde. Gomme tu chanterais une ariette... il garde Les distances, le temps, la mesure... il faut voii^I Il pousse son épée... une, deux, et bonsoir!
La troisième est au corps et vous fait rendre l'âme. Un damné querelleur, une première lame, Et qui d'un bon duel jamais ne s'effraya.
Hum! la botte immortelle, et le revers j le ha!
BENVOLIO.
Le quoi? que dis-tu donc?
MERGUTIO.
Que le diable confonde Leurs stupides façons, leurs airs de l'autre monde! Et le nouveau jargon et les grasseyements De ces messieurs, faquins à se croire charmants Avec leur ton mielleux, et fade, et leur voix aigre I...
Bornéo parait dans le fond, cherchant de» yeux autour de l'église.
BENVOLIO.
Ahl voici Roméo!
MERCUTIO
Bon. — Es-tu pâle et maigre, L'ami ! donnerais-tu dans les vers langoureux Qui tombaient du cerveau de Pétrarque amoureux l Mais, auprès de ta dame,- avec toi je m'en vante. Sa Laure, n'est-ce pas, n'était qu'une servante ; Hélène, Héro, Thysbé n'étaient, toutes les trois. Que des singes; Didon, qu'une dondon,}^ croîs, Et Cléopâtre, rien, rien qu'une douairière D'Egypte, et caetera. — Çà, changeons de matière : Cette nuit, comme un cerf, tu nous as échappé!...
ROMÉO
Pardon, trêve d'esprit, j'ai le cœur occupé.
ROMËO ET JULIETTE. 137
MERGUTIO.
Mieux vaut tuer le temps à ces mauvaises pointes, Qu'à soupirer, les yeux en l'air et les mains jointes l
On entend sonner dix heures à l'église Saint-Paul.
ROMÉO
Dix heures ! — Rien...
n s'éloigne avec des signes d'impatience. — Arrivent la nourrice et Pétro.
MEAgUTIO, riant.
Ahl ah! un léger brick, et puis Une vieille gabarel
LA NOURRICE, essoufflée et faisant la dame.
Ehl Pétro, je ne puis...
Pétro, mon éventail, vite.
MERGUTIO.
Excellent usage Pour rafraîchir le sang et cacher le visage!
LA NOURRICE
Je vous donne, seigneurs, le bonjour à vous tous.
MERGUTIO.
Et nous, nous vous donnons le bonsoir.
LA NOURRICE
Sauriez-vous Me dire où je pourrais rencontrer, à cette heure. Le jeune Roméo.
MERGUTIO.
C'est là bas qu'il demeure.
ROMÉO s'avancent avec un signe d'intelligence.
Oui, mais il est ici, c'est moi.
LA NOURRICE
Beau cavalier, Puis-je vous dire un mot, seule, en particulier?
138 QEUVaES D'EMILE DESCHAMPS.
BENYOLIO.
On va lui proposer quelque souper sans doute.
MERGUTIO.
Ehl oui, ne vois-tu pas ce que c'est?
A Roméo.
Mais écoute, Roméo ; nous dînons chez ton père. Y viens-tu?
Je vais vous suivre.
MEROU TIO, à la nouirice.
Adieu, très-austère vertu.
Très-vénérable dame, adieu !
Hercatio et Benvolio sortent en riant.
LA NOURRICE, à Roméo.
rétoufife I Oh ! dites, Quel est cet insolent, aux paroles maudites?
ROMÉO, impatient.
C'est un homme, nourrice, abandonné de Dieu.
Mais...
LA NOURRICE
Qu'il parle sur moi, qu'il s'en avise un peu! Qu'il parle I On en a fait taire de plus habiles I
A Pétro.
Et toi, qui restes là les deux bras immobiles!
A Roméo.
Enfin... (cet impudent !) — Je venais de la part De ma jeune maîtresse, et j'arrive un peu tard. Un tel chemin!... C'était... mais je vous en supplie. Avant tout, dites-moi si c'est une folie.
Seigneur, que vous voulez lui faire faire?...
ROMÉO
ciel!
LA NOURRICE
Car, ce serait un acte indigne, un jeu cruel... Une si jeune fille...
ROMÉO
Assez. Je vous proteste...
LA NOURRICE
Bon cœur! Ehl oui, vraiment! Je lui dirai de reste Tout cela. Quelle joie I Et je cours de ce pas...
ROMÉO
Et que lui direz-vous?... Vous ne m'écoutez pas.
LA NOURRICE
Je lui dirai, seigneur, que vous protestez ; comme... Comme on proteste 1. .. et c'est parler en honnête homme !
ROMÉO, impatient.
N'avez-vous rien pour moi?
LA NOURRICE, cherchant dans ses poches.
Si fait... Ah!
Elle lui remet un billet.
ROMÉO
Que de temps!
Après avoir lu.
Dites-lui de venir au couvent. — Je l'attends, Nous serons mariés, ce soir, dans la cellule Dé Laurence...
n lui donne une bourse.
Tenez I
LA NOURRICE
Non. Je me fais scrupule; Non, seigneur.
ROMÉO, insistant.
Tenez donc.
LA NOURRICE, prenant l'argent.
Non... Cet après-midi, Elle y sera, seigneur, c'est moi qui vous le di.
ROMÉO
Que Juliette au moins soit toujours obéiel...
140 OEUVRES D'ÉMILË DËSGUAMPS.
Vous, nourrice, attendez derrière l'abbaye.
Mon page vous y joint et vous saurez pourquoi.
LA NOURRICE, après avoir saldé.
Pétro, prends l'éventail et marche devant moi.
EUe sort avec Pétro.
ROMÉO, seal.
Le bonheur que tu fais, ahl que Dieu te le rende. Messagère d'amour! — Mon extase est si grande Que les anges jaloux doivent se dire entre eux : Il est plus rayonnant que tous les bienheureux!
n sort.
(Changement de décor au moyen d'un rideau de fond qui descend.)