‹ Œuvres Completes De Emile DeschampsChapitre 50 sur 167 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Le monastère. — Le soir tombe.

(Même décor qu'au deuxième acte.)

DoM LAURENCE, ROMÉO, sortant d'une partie cachée

de la cellule.

DOH LAURENCE.

Sors, sors de ta retraite, homme timide ; approche, Roméo, mon fils, ne crains point le reproche. L^affliction t'adopte, et la calamité Te suit, comme une épouse, et marche à ton côté !

ROMÉO

Quel est l'arrêt du prince? Est-ce la mort? N'importe. Parlez, mon père.

DOM LAURENCE

Non. Une peine moins forte, Un arrêt moins cruel : l'exil.

ROMÉO

Dieu! se peut-il?

Grâce I dites la mort, ne parlez pas d'exil.

Ne parlez pas d'exil.

DOM LAURENCE

Oui, banni de Vérone; Mais l'univers est grand : ta faiblesse m'étonne.

ROMÉO ET JULIETTE. i55

ROMÉO

Hors des murs de Vérone il n'est plus d'univers !

Le reste de la terre est semblable aux enfers.

De Vérone banni, je suis banni du monde.

Cet exil, c'est la mort. Qu'est-ce que la seconde?

Oser nommer exil ce trépas abhorré,

C'est me trancher la tête avec un fer doré.

DOM LAURENCE

Quoi l l'exil pour la mort ! C'est une bonté rare, Une clémence auguste...

ROMÉO

Grâce barbare 1 L'existence est où vit Juliette! — Son chien. Les plus vils animaux la verront... et moi, rien! Je ne la verrai plus!... lisseront là, près d'elle. Toujours! — et Roméo, son Roméo fidèle...

A dom Laurence.

Jamais! jamais! il est banni! — N'as-tu donc pas Quelque poison tout prêt, quelque soudain trépas? Comment as-tu le front, toi, mon ami, mon hôte. Homme saint qjui remets à toi^t pécheur sa faute. Toi qui changes son cœur après l'avoir béni.

De me faire mourir avec ce mot : Banni !

DOM LAURENCE

G fol amant! étouflFe un indigne murmure.

Entends ma voix. Je veux t'enseigner une armure Qui puisse t'aguerrir contre ce mot aflFreux : C'est la philosophie, espoir des malheureux.

ROMÉO

A moins qu'elle ne forme une autre Juliette, Ou ne change Tarrêt fatal... je la rejette... Tais-toi.

DOM LAURENCE

Comment peut-on blasphémer à ce point!

ROMÉO

Comment peut-on parler de ce qu'on ne sent point ! Oh! que si tu pouvais être à mon âge encore!

Que Juliette fût l'amante qui t'adore, Qu'elle fût ton épouse, et depuis un moment, Que Tybalt fût tué, que tu fusses amant Éperdu comme moi, plein d'une sombre flamme.

Et comme moi banni loin de ta jeune femme...

Alors, oui, tu pourrais parler comme tu veux!... Alors, tu pourrais bien arracher tes cheveux, Sentir des pleurs brûlants calciner ta paupière, Et, comme je le fais, te jeter sur la pierre, Afin d'y mesurer avec ton corps brisé Un tombeau qui déjà devrait être creusé!

Il se jette sar le pavé qu'il inonde de ses larmes. — Et presque aussitôt on entend frapper à la porte latérale.

DOM LAURENCE

On frappe, lève-toi, cache-toi ! — C'est sans doute...

ROMÉO

Eh! qu'importe à celui qui veut mourir?

On firappe encore.

DOM LAURENCE

Écoute!

Criant vers la porte.

Oui! oui!

A Bornéo.

Tu seras pris. Viens là... Si je pouvais...

Quelle obstination est la tienne !

On firappe plus fbrt.

J'y vais!

Qui frappe ainsi?

Il va ouvrir, la nourrice parait.

LA NOURRICE, entrant.

Saint homme, oh ! dites, le temps presse ; Où donc est Roméo, l'époux de ma maîtresse?

DOM LAURENCE

Le voilà sur la pierre et dans les pleurs noyé 1

LÀ NOURRICE

Ohl dans le même état que ma fille! ô pitié!

A Roméo.

Pour Juliette, il faut...

ROMÉO, se gouleyant.

Quel nom dis-tu? — Peut-elle Penser à Roméo sans une horreur mortelle?

Oh! que dit mon épouse à nos tristes amours?

LA NOURRICE

Rien, rien ; mais elle pleure, elle pleure touj'ours ! Se jette sur son lit comme sur une tombe , Se relève en sursaut, et tout à coup retombe. Puis, avec de grands cris, elle appelle longtemps. Elle appelle Tybalt et Roméo!

ROMÉO

J'entends !

Le nom de Roméo, c'est la foudre subite Qui la renverse, ainsi que cette main maudite A renversé Tybalt!

A Laurence.

Dis, à quel coin caché De ce malheureux corps mon nom est attaché ; Dis-le-moi, qu'à l'instant, avant que l'on m'exile. Je le détruise, avec son odieux asile!

Il veut se JErapper de son épée.

DOM LAURENCE, le retenant.

Arrête cette main poussée au désespoir. .

Es-tu vraiment un homme? on le croit, à te voir; Tes traits l'annoncent. Mais tes pleurs sont d'une femme, Et tes gestes hideux d'une brute sans âme.

Par Jésus î ne fais pas cette joie à l'enfer ! Comme il tua Tybalt, veux-tu donc par ce fer Tuer ta femme aussi, dont la vie est la tienne ! Veux-tu, du même coup, blesser la loi chrétienne, La nature, l'amour, tout sentiment humain!

II lui arrache son épée.

Homme, reprends courage et désarme ta main.

Va revoir Juliette au fond de sa demeure.

Mais sou viens- toi qu'il faut la quitter avant l'heure Où la garde aura pris son poste au pied des murs. Car, tu ne pourrais plus, sous des habits obscurs, Gagner Mantoue, exil où tu devras attendre Que notre voix amie ait pu se faire entendre, Pour révéler ici ce mystère d'amour, Calmer ton père, avoir ta grâce de la cour, Et dans ta ville enfin, d'où le sort te renvoie, Te ramener avec plus de transports de joie Que tu n'auras versé de pleurs en la quittant. Nourrice, à Juliette annoncez à l'instant Ce qui se passe. Allez, et qu'elle songe à dire Aux gens de la maison qu'il faut qu'on se retire, Car, je vous le promets, Roméo suit vos pas.

Bornéo se jette dans ses bras.

LA NOURRICE

Ohl de toute la nuit je ne m'en Irais pas.

Pour entendre parler si bien. — Mais, patience. J'obéis. — Ce que c'est pourtant que la science l

A Roméo.

Je vais vous annoncer à ma fille.

Merci.

Dis-lui de préparer sa colère.

LA NOURRICE, lui remettant une bague.

Voici Un anneau qu'elle a fait bénir pour vous, mon maître.

ROMÉO, prenant la bague.

Comme ce talisman ranime tout mon êtrel

La nourrice sort.

DOM LAURENCE, à Roméo.

Allez donc, mais songez à fuir au point du jour.

Un retard, c'est la mort. Fixez votre séjour

Dans Mantoue ; et que Dieu vous guide dans ses voies 1

Le suir est venu»

ROMÉO

Sans ce bonheur, qui passe avant toutes les joies, Sans Tamour qui m'attend, j'aurais un grand chagrin De vous quitter sitôt I

DOM LAURENCE, ouvrant la porte de la cellule qui donne

sur la campagne.

Pars; le ciel est serein I

ROMÉO, se jetant dans les bras de Dom Laurence.

Mon père l adieu l

DOM LAURENCE

Mon fils ! compte sur ma tendresse Pour Rapprendre, là-bas, tout ce qui t'intéresse.

Ils sortent par deux côtés différents.

(Changement de décor.)

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