SCÈNE III
Un appartement dans la maison de Capulet.
JULIETTE, seule.
Fuyez vers rOccident, troupe agile des heures ! Hâtez-vous. Que la nuit tombe sur nos demeures! Complice de l'Amour, étends ton noir rideau : Aveugle les Argus sous ton épais bandeau, Chaste Nuit! Roméo n'attend que toi, Nuit sombre. Pour voler dans mes bras, protégé par ton ombre. Sans qu'aucun œil jaloux ne suive notre amour, Et sans que nul témoin ne le redise au jour.
Nuit, voile mon front, que la pudeur colore A l'espoir inquiet d'un bonheur que j'ignore! Oui, oui, presse tes pas, et ramène avec toi Mon jeune époux qui brûle et languit comme moi. Donne-moi Roméo, Nuit douce et fortunée.
Ainsi que Juliette à sa foi s'est donnée.
Ce jour, pour moi, se traîne aussi lent que celui Qui précède une fête est triste et plein d'ennui Pour une jeune enfant que le plaisir appelle. Et qui doit se parer d'une robe nouvelle.
La nourrice parait, tenant l'échelle de corde.
— J'aperçois ma nourrice ; elle va me parler De Roméo !... je sens mes regards se voiler
D'un nuage d'extase! — Ah I sois la bienvenue, Et cette échelle aussi, de l'amour seul connue, Signal de mon bonheur!... £h bien!... par quels chemins
LA NOURRICE, éplorée.
Oui... réchelle!...
JULIETTE
Oh ! pourquoi vous tordre ainsi les mains
l] ii LA NOURRICE.
I ^r II est mort! mort!
^i; JULIETTE.
Quoi donc! le ciel impitoyable...
LA NOURRICE
Non, non; c'est Roméo lui-même... Est-il croyable?...
JULIETTE
Quel démon êtes-vous pour m'éprouver ainsi?
Dites, s'est-il tué? je tombe morte aussi.
LA NOURRICE
J'ai vu dans la blessure un sang noir se répandre... Et son corps, ah ! son corps pâle comme la cendre!
JULIETTE
Je meurs.
Ah! Tybalt, toi que j'ai vu si petit, Devais-je te voir mort?
JULIETTE
Quel est ce jour maudit, Où de tous les côtés éclatent les tempêtes?
Tybalt mort! Roméo tué!... Que sur nos têtes L'archange sonne donc le dernier jugement!
LA NOURRICE, toujours sans s'apercevoir de la méprise de Juliette
Oui, oui, votre cousin est mort, et votre amant [f Banni!
JULIETTE
Banni, dis-tu?... Se peut-il?... prodige 1 Il vit!... Moi qui voulais mourir!
LÀ NOURRICE
Hélas I Yousdis-je, Il a tué Tybalt.
JULIET-ÇE.
Lui !... Désespoir sans fin!
Ohl quelle âme infernale en un temple divin I
Que la honte s'attache à Roméo !
JULIETTE
La honte!...
Ah! l'opprobre jamais jusqu'à son front ne monte! C'est le trône éternel de l'honneur! — Pouvez -vous.,. Ai-je pu maltraiter ainsi mon noble époux !
LÀ NOURRICE
Quoi ! direz-vous du bien de ce meurtrier même ?
JULIETTE
Eh ! dirai-je du mal de Roméo qui m'aime I
Hélas! qui bénira ton nom, lorsque moi, moi,
Ton épouse, qui viens de te donner ma foi,
Je t'ai cruellement outragé tout à l'heure I
Rentrez, mes pleurs, il vit!... D'où vient donc que je pleure?
Ah! c'est un mot fatal !... J'entends toujours : Banni I
Père, mère, bonheur, amour, tout est fini...
Ah I ma mère, mon père, où sont-ils donc? Je tremble.
LÀ NOURRICE
Sur le corps de Tybalt ils gémissent ensemble... Voulez-vous les rejoindre en ces tristes instants?
JULIETTE
Ils pleurent donc Tybalt ! Ah ! lorsque par le temps Leurs pleurs seront usés, les miens, que je dévore, Pour Roméo banni m'inonderont encore !
— Qu'une si courte vie ait des chagrins si longs 1 Je meurs donc vierge et veuve?... Allons, nourrice, allons... C'était écrit ; mon lit nuptial devait être Ma tombe... Mon bonheur finit avant de naître !
LA NOURRICE
Venez à votre chambre; et puis j'irai chercher
Roméo ; près du moine il a dû se cacher.
Je veux vous l'amener afin qu'il vous console.
JULIETTE
Oh! donne cette bague à mon chevalier... Vole, Messagère fidèle, et dis-lui (Ju'en ce lieu Il vienne recevoir mon âme et mon adieu 1
Elles sortent