‹ Œuvres Completes De Emile DeschampsChapitre 55 sur 167 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

DoM LAURENCE, JULIETTE.

JULIETTE, à Laurence, avec Tacoent du désespoir.

Allez, allez, mon père, et fermez bien la porte, Et puis venez pleurer avec moi, qui suis morte I

DOM LAURENCE

Oh! ma fille, j'apprends votre malheur; je sais Que jeudi, dans Saint-Paul...

JULIETTE

Homme de Dieu, cessez; Ne dites point savoir le mal qui me possède Que vous ne m'en puissiez dire aussi le remède. Et si vous n'avez point de secours à m'offrir, Moi seule, avec ce fer, je vais me secourir.

Mon Roméo, nos cœurs sont unis par Dieu même. Et nos mains par son prêtre, — ô mon amour suprême! J'en fais serment, avant que te soient arrachés Et mon cœur et ma main , tous deux seront séchés !

A Laurence.

Ah ! mon père, un conseil, tel que l'honneur l'avoue, Qui rompe cette trame horrible, ou la déjoue... Sinon, sanglant arbitre entre le sort et moi, J'en croirai ce poignard qui sauvera ma foi.

Parlez, ne soyez pas si lent à me répondre... Je sens dans mon cerveau les objets se confondre !

DOM LAURENCE

Juliette! le ciel m'a peut-être inspiré!

Mais il faudrait un acte aussi désespéré Que votre malheur même et l'état de votre âme... G ma fille, si vous, faible et timide femme.

Vous ne frémissez pas de vous donner la mort, Seul crime sans pardon, puisqu'il est sans remord! Vous aurez bien le cœur de tenter, il me semble. Un moyen qui n'est pas la mort, mais lui ressemble. Si vous vous en sentez la force, je poursuis.

Ah ! dans le désespoir effroyable où je suis,

11 n'est rien qu'à présent mon courage n'affronte.

Oui, dites-moi, plutôt que d'épouser le comte.

De me précipiter du haut de cette tour;

Enchaînez-moi bien loin sur un mont, nuit et jour.

Hanté par les lions, à l'ardente crinière;

Ou bien ordonnez-moi de forcer une bière

Et de m'envelopper dans le même linceul

Que le mort, étonné de ne plus dormir seul!...

Commandez-moi ces mille horreurs que l'on abhorre,

Dont le nom me glaçait le cœur, hier efncore,

172 OEUVRES D'EMILE DËSCHAMPS.

Je vous obérai, sans crainte, aveuglément, Pour me garder intacte à mon fidèle amant !

DOM LAURENCE

Eh bien, rentrez chez vous, prenez un air de joie. Acceptez ce Paris que l'hymen vous envoie.

C'est mercredi, demain, — demain soir, ayez soin

li^ De fermer votre chambre, et qu'on s'en tienne loin.

Emportez cette fiole, et vous la boirez toute, Quand vous serez au lit, sans en perdre une goutte. Dans vos veines, soudain, le breuvage glacé Se répandra, — le pouls, le cœur auront cessé; Nul souffle, ni moiteur n'attestera la vie ; La rose à votre teint, à vos lèvres ravie Les laissera — l'éclair qui fuit n'est pas si prompt —

g! Pâles, comme la cendre, où s'abîme mon front;

f?!^ Un réseau terne et mat couvrira vos prunelles,

|! Semblable au voile épais des ombres éternelles;

f| : Tout votre corps, privé de sève et refroidi,

< j Sera tel qu'un cadavre, immobile et roidi...

\. Et vous serez ainsi pour quarante-deux heures.

Puis, reprenant votre âme aux célestes demeures. Vous vous réveillerez comme d'un frais sommeil!

^ Jeudi, pourtant, Paris, devançant le sommeil

Viendra des fleurs en main et la joie au visage... Il vous trouvera mortel — Alors, selon l'usage,

I ! Avec vos beaux atours, et le front découvert.

Des bras vous porteront dans le sépulcre ouvert A vos aïeux, dormant sur leur couche de glace, Et les Capulets morts vous feront une place.

Dans l'intervalle, avant votre réveil certain. Par mes lettres, instruit de tout votre destin, Roméo reviendra, furtif, et la nuit môme.

Vers son heureux exil conduire ce qu'il aime. Voilà l'expédient qui pourra vous sauver...

Si quelque peur d'enfant ne vient pas l'entraver.

JULIETTE, pienant la fiole.

Donnez, oh ! donnez-moi ; ne parlez pas de crainte. Soutiens ma force, amour, c'est pour ta cause sainte

Elle sort précipitamment. Laureooe raccompagne. ( Changement de décor. )

vr

il". ■

Page 1