SCÈNE IV
JULIETTE, seule, les regardant aller.
Adieu, dis-je; Dieu sait quand nous nous reverrons!
* Elle ferme la porte.
Un frisson de frayeur glace mon sang — courons Les rappeler :
D'une Yoix tremblante.
Nourrice!... à quoi bon? Terreur lâche!
Je dois seule accomplir ma formidable tâche.
Elle prend la fiole cachée sur elle.
Viens ! breuvage enchanté! — cependant, sur mon corps S'il était sans pouvoir ! me faudrait-il alors Épouser Paris? — Non.
Déposant un poignard près de son lit*
Voilà ma sauvegarde; Toi, dors à mon côté, — mais si (que Dieu m'en garde!) Si c'était un poison qu'en ma main eût remis Le moine, dans la peur de se voir compromis Par ce second hymen, lui, dont la voix complice M'unit à Roméo ! — Je le crains; — ô supplice! En y songeant, ma crainte est de la déraison ; Laurence est un saint homme; — est-ce là du poison? Je n'en crois rien.
Elle s'assied, et après avoir rêvé longtemps.
Mais quoi! si par un sort contraire.
J'allais me réveiller dans mon lit funéraire Avant que Roméo ne vînt pour me sauver !
G l'effroyable idée impossible à braver !
Ne serai-je donc pas sans secours suffoquée Dans cette voûte, au loin, sous terre, pratiquée, Dont le seuil ne reçoit ni l'air pur ni le jour! N'étouffe rai-je point dans ce morne séjour Sans revoir mon amant! — ou, si je suis vivante. N'est-il pas à penser que, prise d'épouvante A l'horreur de la nuit, à l'horreur du trépas, Au vol lourd des hiboux vers leurs hideux repas. Seule, en ces froids caveaux, ces humides murailles, Réceptacles profonds de tant de funérailles, Des corps de mes aïeux d'âge en âge encombrés. Que Tybalt, encor frais, les bras de sang marbrés. Vient de se faire ouvrir, qu'à des heures certaines, De longs spectres, dit-on, visitent par centaines... Hélas! hélas 1 n'est-il pas probable que, moi, M'éveillant au milieu de ces objets d'effroi. Aux cris plaintifs des morts dont l'âme se désole... Oui, oui, si je m'éveille alors, — je serai folle !
178 OEUVRKS D'ÉMILK DESGHAMPS.
Qui sait, si dans la fièvre, où seront mes esprits, Je n'irai point, farouche, insulter les débris De mes ancêtres, rois d'un peuple mortuaire, Arracher, tout sanglant, Tybalt de son suaire. Et, par un sacrilège et sombre égarement, M'armer d'une croix sainte ou de quelque ossement, Comme d'une massue, et m'en briser le crâne! —
Elle regarde fixement un coin de sa chambre.
Ohl que vois-je? Tybalt! — c'est son ombre profane Qui cherche Roméo I —Monstre, arrête 1 — Eh quoi ! quoi ! îi Tu veux, — mon Roméo l Tiens 1 tiens! je bais à toi !
'- : Après qu'elle a bu la fiole, elle va tomber sar le lit, et y reste
immobile et inanimée, un voile sur le visage, les rideaux sont J ' à demi fermés.
V,i SCÈNE V.
:; : Le jour commence à poindre. — Les flambeaux s'éteignent. — Musique
[in de la noce dans l'éloignement.
K -l JULIETTE, sur le lit, La Nourrice entre d'un air joyeux.
LA NOURRICE, appelant.
Chère maîtresse, allons! c'est moi! — Bonté divine! i Dort-elle? — Paresseuse! — Eh bien? Ah ! je devine.
Vous prenez du sommeil pour votre nuit d'hymen. Car... suffit!
S'approchent du lit et parlant plus haut.
Allons! — Rien! Dieu nous bénisse! ameni
Elle ouvre les rideaux.
Comment! tout habillée!... et, quand je la redresse I Elle retombe encor ! — Juliette 1 maîtresse !
Elle lui découvre le visage.
Morte! morte! — Pourquoi suis-je née! ô mon Dieu!
Criant plus fort.
Ah! seigneur Capulet! madame!
LA SIGNORA GAPULET, accourant.
Est-ce le feu?
Quels cris !
Trop impuissants! voyez!
LA SIGNORA GAPULET, près du lit.
Ah! misérable Que je suis! — Mon enfant! ô ma fille adorable! Rouvre tes yeux, ô toi qu'avec transport j'aimais, Ou les miens sur ton corps se ferment pour jamais! Venez tous, tous, que faire ? à moi I
GAPULET, entrant d'un air empressé.
C'est une honte !
Eh bien , amenez donc Juliette ! le comte Est arrivé!
LA SIGNORA GAPULET.
Seigneur! elle est morte !
Elle yeat entraîner son mari* GAPULET, penché sur le lit.
Oh! laissez!
Que je la voie! hélas î ses membres sont glacés ! Sur ma fille aujourd'hui la mort s'est étalée. Ainsi qu'une première et hâtive gelée, Sur la plus belle fleur du vallon !