A LAMARTINE
Oh! comme aux fronts marqués d'une grandeur future
Le sort fait payer cher les dons de la naturel
Tristes prédestinés, les pauvres rois des arts,
Sous leurs divins rayons, courent de grands hasards;
Et, quoique élus du ciel et de race bénie,
Il n'est jamais prudent d'être hommes de génie.
Le monde comprend mal leur accent étranger ;
Ils viennent l'embellir moins que le déranger;
De leur sceptre douteux la fortune est jalouse ;
L'adversité, partout, les suit comme une épouse.
Témoin la poésie, art suprême et complet,
Qu'Homère et Lamartine ont faite ce qu'elle est;
Peinture qui se meut, et musique qui pense!
D'âge en âge, avec moi, suivez sa récompense.
Homère, sans foyers, sans amis et sans yeux, Mendiant sous le ciel qu'il a peuplé de dieux : Sophocle, du poëte auguste et sombre type, Par ses fils, à cent ans, détrôné comme Œdipe ; Lucrèce, esprit superbe et ^ébile raison.
Des mondes qu'il chanta, n'exigeant qu'un poison; Ovide, sans se faire entendre d'un seul homme, Des pleurs de son exil immortalisant Rome; D'un laurier dangereux le front paré, Lucain Faisant boire à Néron son sang républicain; Sénèque, avec Médée et sa coupe magique.
Le sourire à la bouche, entrant au bain tragique ; Par les tourments de l'âme et du corps, Abailard, Acquittant la rançon de l'amour et de l'art ; Dante, plus inspiré que le trépied de Delphes, Aux Gibelins ingrats réjeté par les Guelfes; Torquato, Camoëns, sous un astre fatal,
Crayonnant leurs chefs-d'œuvre aux murs d'un hôpital;
Shakspeare, dieu futur de John Bull idolâtre,
Rôdant, la poche vide, autour de son théâtre;
Sans échos que sa voix, les filles de Milton
Chantant ses chants proscrits à l'Homère breton ;
Et Corneille, malgré Cinna, malgré Versailles,
Mort sans avoir de quoi payer ses funérailles ;
Et Molière, de gloire et d'outrage escorté.
En quête d'un tombeau, cadavre colporté I
Rousseau, dans ce Paris d'or, de fange et de marbre,
Étouffant, pour mourir, et demandant un arbre;
Gilbert, fou de terreur, au grabat enchaîné.
Un vrai croyant qui meurt de la mort d'un damné;
André Chénier qu'on brise, et par la guillotine
Ses rhythmes grecs coupés en deux!... Et Lamartine,
Notre Byron français, l'Hésiode chrétien.
Le Cicéron vivant, le César citoyen,
Prêt à manquer d'un toit, lui de qui le courage
Sauva le toit de tous en confisquant l'orage!
France, veux-tu livrer à ses destins bourreaux,
Sans combattre avec lui, ton poète héros?...
Non, non; tu sais trop bien que même la victoire.
Faute du Verbe humain, meurt au seuil de l'histoire,
Que, malgré la sottise au rire dénigrant.
Si la lyre se tait, aucun siècle n'est grand;
Et qu'un chant de poète, armé de beaux présages.
Protège un peuple entier jusques au fond des âges.
Car, — et nulle autre voix ne saurait infirmer
Ce que la voix des faits s'obstine à proclamer, —
Du temple social qu'abritent les couronnes.
Si les lois sont les murs, les arts sont les colonnes ;
Et toute nation, et toute royauté.
Autant que de puissance a besoin de beauté.
Le génie est souvent inapte aux soins vulgaires; L'un a gagné de l'or qu'il ne conserve guères; L'autre, à ses rêves bleus esprit abandonné.
N'a su rien acquérir... un autre a tout donné ! Vertus comme défauts leur sont mômes traverses ;
Les effets sont pareils, nés de causes diverses ; Et ce m'est un chagrin toujours des plus nouveaux De voir tant d'impuissance à si puissants cerveaux... Les Alpes, après tout, ne dressent haut leurs cimes Qu'en creusant à leurs pieds d'insondables abîmes ; Et l'aigle, qui promène aux cieux son libre vol, Trébuche quand il fait deux pas sur notre sol.
Ah! lorsque mille échos proclament la souffrance Du poète orateur par qui la France est France Encore, et qui dit, halte I au drapeau de la mort, Ne traîneront-ils pas au cœur un long remord Ceux qui, touchant du doigt ces nobles infortunes. Osent les écarter, les trouvant importunes.
Et qui, dans les fléaux, se mettant de moitié. Marchandent à la gloire une avare pitié.
Mais des plus froids cailloux peut jaillir l'étincelle;
Mais le feu, qui d'abord timide se décèle.
S'accroît de jour en jour, gagne de cœur en cœur...
Enfin le salutaire incendie est vainqueur!
Enfin, on a compris que tous tant que nous sommes
Dieu nous fit débiteurs pieux de nos grands hommes.
Oui, le tribut public est leur royal trésor;
Et du palais, du chaume accourt l'obole ou l'or;
A Turne sympathique apportons notre offrande,
Et, sur tous les terrains, la France toujours grande.
Par un élan prodigue attestant sa ferveur.
Va dire en son orgueil : « J'ai sauvé mon sauveur! »
A MADAME LOUIS DEMOUGEAUX