‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 2)Chapitre 10 sur 168 · LES CONSTANTES AMOURS D^ALIX ET D\LEXIS · texte numérisé non relu

LES CONSTANTES AMOURS D^ALIX ET D\LEXIS

Pourquoi rompre leur mariage,

Méchants parents?

Oiseaux n'auraient sous le feuillage

Plaisirs si grands.

Que sert d'avoir bague et dentelle

Pour nous charmer 7 II n'est pas de richesse telle

Que de s'aimer.

Quand on s'est dit : Soyez ma mie,

Vous mon amant; Que l'âme en paix s'est endormie

Sur un serment; Quand un cœur sait avec le nôtre

Battre et souffrir. Qu'on nous marie avec un autre...

Mieux vaut mourir 1

A sa mère, étant déjà grande.

En mots précis, La blonde Alix, un jour, demande

Son Alexis.

— « Ma mère, il faut par conscience

Nous marier.

— Ma fille, je veux l'alliance

D'un conseiller. »

La fille, à cette barbarie, Bien fort pleura;

Au couvent de Sainte-Marie On la cloîtra,

'n OEUVRES D'ÉMILK DESGIiAMPS.

Où trois ans, sans moindre lacune,

Elle a gémi, Ne recevant nouvelle aucune

De son ami.

Un jour (quelle malice infâme !)

Sa mère a dit : — « Alexis a pris une femme,

Il se dédit. »

Et puis lui montrant une lettre :

— tf Tenez, voyez!

Il vous écrit, c'est pour permettre

Que l'oubliez. »

Alors conseiller et notaire

Arrivent tous.

Le curé fait son ministère;...

Mais quel époux !

Hélas! danse et festin pour elle

Ne sont qu'ennui, Ainsi que chants sous la tourelle,

Venant de lui !

Le soir, plus grande fâcherie

Saisit son cœur ; Sa mère la tance et la crie

D'un ton moqueur.

Tout comme une brebis qu'on mène

Droit au bûcher, La pauvrette, en pleurant, se traîne

Pour se coucher.

Vrai Dieu ! qu'Alix, en si jeune âge.

Se conduit bien 1 Tous autres soins que du ménage

Lui sont de rien.

Voyant de son époux la flamme

Qu'il lui portait, Elle lui donnait de son âme

Ce qui restait.

Mais lasl pauvre Alix, tout entière

A ses soucis, Gardait son amitié première

Pour Alexis :

Cinq ans, en dépit d'elle-même,

Passa les jours A se reprocher qu'elle l'aime,

L'aimant toujours !

Pour chasser de sa souvenance

L'ami secret, Prières, jeûnes, abstinence,

Rien n'y ferait.

L'image adorée #^ jolie

Toujours revient; En songeant qu'il faut qu'on l'oublie.

On s'en souvient.

Alix, sa joie étant finie.

Un jour l'époux Lui mène un marchand d'Arménie

Pour des bijoux :

— « Ma moitié, faites quelque emplette

De son écrin ; Il n'est guérison si complète

Pour le chagrin.

« Baise-moi, moutonne chérie, Je vais au plaid ;

Tiens, prends de cette orfèvrerie

Ce qui te plaît.

L'argent n'est que pour qu'on se donne

Quelque bon temps ; Voilà vingt écus, ma mignonne.

Clairs et comptants. »

Il part. Le marchand, en silence,

L'écrin montrait, Qu'Alix avec grande indolence

Considérait.

Chaque fois qu'il offre à la dame

Perle ou saphir, Chaque fois du fond de son âme

Sort un soupir.

En lui, fleurs de jeunesse rose

Apparaissaient, Mais barbe longue, air tout morose

Les pâlissaient.

Si de jeunesse on doit attendre

Beau coloris, Pâleur qui trahit un cœur tendre

A bien son prix.

Or Alix, soucieuse et sombre,

Rien ne voyait ; Pourtant, aux longs soupirs sans nombre

Qu'il envoyait :

— De larmes, dit-elle en soi-même,

Ses yeux sont pleins ; Ah! s'il regrette ce qu'il aime,

Que je le plains !

Lasl qu'avez -vous, l'âme transie Comme je voi ?

Est-ce d'aimer qui vous soucie ?

Dites-le-moi. — Hé ! que sert de conter, madame,

Pauvre martyr, Un noir chagrin qui de mon âme

Ne peut sortir l

Il n'est qu'un trésor dans ce monde,

Et rien après.

Longtemps en espoir je me fonde

Que je Taurais...

Près (Je ce bien l'heure passée

Me plaisait tant!

Je remportais dans ma pensée

En le quittant.

Ainsi s'écoulaient mes journées.

Qu'un doux lien Tenait incessamment tournées

Vers leur seul bien...

Lorsqu'un lutin, par grand'rancune.

Vint l'enlever, Puis d'un autre en fit la fortune

Pour m'en priver.

Et ma dQuIeur il fallut taire

Quand je l'appris !

Pour m'enfuir au bout de la terre,

Vaisseau je pris. Non qu'à mon cœur fisse l'outrage

Qu'il l'oublîrait, Mais pour mourir d'un bon naufrage

Ou de regret.

— Marchand, est-ce or ou broderie Que ce trésor?

26 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.

— Madame, ah ! ma perte chérie

Surpasse For.

— Sont- ce rubis? — J'aurais sans peine

Rubis perdus.

— C'est donc le trousseau de la reine?

Ah ! c'est bien plus !

Depuis qu'on vint, par grand dommage,

M'en démunir.

J'en ai tiré la chère image

De souvenir.

J'ai, la voyant, rage suivie

De désespoir...

Et ne garde, après tout, la vie

Que pour la voir !

— Si vous ne voulez que j'en meure,

Arménien, Oh ! faites-moi voir tout à Theure

Un si grand bien ! — Lors, avec un soupir qu'il jette

Plus loin encor.

De son sein tire une tablette

Dans un drap d'or.

Alix, prenant la couverture

(Comme elle y va!).

Sur la tablette, en écriture.

Ces mots trouva :

Ici je vois r objet céleste

De mês désirs, Et je garde tout ce qui reste

De mes plaisirs.

Si bien qu'Alix la tablette ouvre Tout vitement !

Dieu î qu'est-ce donc qu'elle y découvre

Pour son tourment ?

La voilà suffoquant, pâmée...

Qui ne serait En souleur pareille abîmée?...

C'est son portrait !

— Alix, Alix, tant adorée,

Hélas 1 c'est moi 1 Alix, mon Alix tant pleurée.

Ranime-toi I Ton Alexis, par grande envie,

Vient, tout ardent, Pour te voir et perdre la vig

£n te perdant I

A soi-même enfin ramenée,

Alix parla :

— « Alexis, j'ai ma foi donnée*

Un autre l'a.

Ne dois ouïr de causerie

Un seul instant; Mais ne mourez pas, je vous prie...

Partez pourtant. »

Des larmes elle-même essuie.

Et lui, pleurant, Avant que pour jamais il fuie,

La main lui prend...

L'époux survient, il croit sans doute

Qu'ils sont heureux. Car, sa dague alors tirant toute.

Il fond sur eux.

Leurs deux cœurs sont percés ensemble.

Mourant ainsi,

Alix, du coup qui les rassemble,

Disait : merci I L'époux, en riant, les regarde,

Mais elle, alors :

— « Nous mourons innocents, prends garde.

Prends garde aux morts î »

Depuis, d'un regard morne et sombre

Qui fait pitié, Vers minuit, il voit passer Tombre

De sa moitié.

Qui, du doigt lui montrant la plaie

De son beau sein.

En l'appelant trois fois, effraie

Son assassin.

Quand vers sa femme un bon génie

Guide un époux.

S'il voit un marchand d'Arménie

A ses genoux.

Aujourd'hui plus de tragédie,

De dague en l'air :

— « Bon ! dit-il, on le congédie,

Le fait est clair 1 »

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