‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 2)Chapitre 135 sur 168 · A MADEMOISELLE AUGUSTA HOLMES · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE AUGUSTA HOLMES

Il faut pour le nectar, il faut pour l'ambroisie

L'onyx ou le cristal d'une coupe choisie.

La myrrhe qu'on brûlait aux saints temples, les soirs,

Voulait, pour s'enflammer, l'or pur des encensoirs.

Dans quel vase assez pur verser la poésie?

A combien peu de cœurs, dans l'immense univers,

Daigne-t-on avouer le secret de ses vers!

La Muse, en son orgueil, est bien souvent muette.

Elle ne veut chanter ses magiques accords

Qu'à ces mortels, élus des arts, dont tout le corps

Vibre comme une harpe, et dont l'âme est poète.

Parce qu'ils ont aimé, parce qu'ils ont souffert;

Et c'est pourquoi ce livre en nos jours fut offert

A celle dont les pleurs ou le divin sourire

Embellissent le beau que son esprit admire,

Qui grandit seule, ainsi qu'un palmier du désert.

Dont l'œil est une étoile et la voix une lyre,

Et qui passe, charmante, en cet âge de fer, Gomme une autre Éloa, qui console Tenfer!

( Poésie allemande )

Un orage sans nom s'étendait sans limite.

Un chevalier hautain, âme et corps tout de fer, Ouvre, en jurant, la grotte où prie un pauvre ermite : « J'ai froid, j'ai faim, j'ai soif, dépêche, par l'enfer! »

L'ermite allume un feu de ronce et de broussaille, Puis, sert au chevalier quelques noix et du lard. « Et du vin? — C'est de l'eau que j'ai dans ma futaille, Mais si bonne, seigneur 1 — Va pour l'eau, papelard;

Et fais vite, ou sinon... — Mon Dieu, pas une goutte N'y reste; un voyageur, ce matin, a tout bu.

Le ruisseau n'est pas loin, je vais l'y remplir toute; AttendezI.., — Tu m'as l'air d'un vieux cheval fourbu.

— Hélas I je suis très-vieux, seigneur, et très-infirme...

— Et très-bavard... Boirai-je? ou ne boirai-je pas?

— Cinq minutes au plus, seigneur, je vous l'affirme.

— Je serais mort de soif... veux-tu presser le pas?

— Je fais comme je peux... Ah! Jésus! sainte Vierge I Quels regards! — Donne-moi cet éternel tonneau,

Ou ta chandelle, ici, pourrait te faire un cierge; Tiens, tiens, j'irai tout seul chercher cette bonne eau.»

Et de son bras robuste, alourdi par l'armure, Poussant le pauvre ermite, il le fait tomber mort.

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Et toutefois, un souffle, un vague et saint munnure Répond dans Tair : « Que Dieu vous envoie un remord!»

Mais quoi! le chevalier enjambe le cadavre, Et, du léger tonneau tout d'abord se chargeant, Il sort, et, sans que rien l'épouvante ou le navre. Trouve, en son nid moussu, la source aux flots d'argent.

La futaille béante y plonge... O phénomène!

Elle remonte à lui sans une goutte d'eau.

Trois fois il la replonge, et trois fois la ramène Plus sèche dans ses flancs que le meilleur radeau.

Pour étancher sa soif, dans la source fatale * Lui-même est descendu... Teau baisse; il la poursuit, Elle baisse à mesure ; et ce vivant Tantale En avides efforts perd une affreuse nuit.

Revenu dans la grotte avec sa soif ardente.

Quelle averse entend-il fondre du haut rocher?... Il traîne le tonneau sous la pluie abondante ; La pluie, autour si forte, a peur d'en approcher!

La langue sans salive, et le feu dans la gorge, Il s'échappe hagard, comme un dogue enragé; Il écrase du pied les champs d'avoine et d'orge, Et court, sans savoir où, criant : Qu'est-ce que j'ai?

Ses dents, avec fureur, rongent les glands sauvages; Mais boire!... Au seul aspect de son front qui pâlit, Les flots de tous les lacs et de tous les rivages. Gomme devant Moïse, abandonnent leur lit.

Et cependant, brûlé d'une soif infinie.

Sans dire au Dieu vengeur : « J'adore et me soumets; »

Haletant, tout couvert des sueurs d'agonie,

Il se mourait toujours, et ne mourait jamais!

Tantôt, dans une église, à pas furtifs, il entre; Puis sur le bénitier se jette avide et prompt...

L'eau bout dans la coquille, et des bords et du centre Des feux rouges et bleus lui sautent jusqu'au front!

Tantôt, humant de loin un bruit frais de cascades, Il s'élance, embrasé, dans Thumide épaisseur... Le flot, qui tombait droit, s'élargit en arcades. Fuyant, comme la biche évite le chasseur.

Une autre fols, rasant le seuil d'une cabane, Il implore un peu d'eau, par grâce, et rien avec ; On lui porte à deux mains la boisson diaphane... Sa lèvre va toucher le vase... il est à sec!

Et cependant, brûlé d'une soif infinie.

Sans dire au Dieu vengeur : « Tadore et me soumets; j>

Haletant, tout couvert des sueurs d'agonie,

Il se mourait toujours, et ne mourait jamais.

II insulte la croix et maudit son baptême ; Son gosier crispé s'ouvre à l'imprécation ; Sa parole effrayante est un long anathème, Et tous ses mouvements une convulsion.

Farouche, comme fut Judas Iscariote, Soit instinct, soit hasard, soit volonté de Dieu, Voilà qu'il se retrouve, un soir, devant la grotte, Sculptée en son cerveau depuis l'horrible adieui

Or, une jeune fille, éclairant les ténèbres De sa pure blancheur, y gardait un cercueil. « A boire! » cria-t-il. A ses gestes funèbres Opposant, pour défense, un calme et grave accueil,

La jeune ange, du doigt, montra le tonneau vide Et contînt le maudit par un signe de croix.

« chevalier! l'ermite est là, froid et livide Ainsi que tu l'as fait; arrête, prie et crois! »

Et puis, avec beaucoup de douceur et de charme, Elle ajouta : « C'est toi, chevalier, que je plain ! » —

216 OEUVRES D'EMILE DËSGHAMPS.

Le chevalier courba sont front hâve ; une larme S'échappa de ses yeux... et le tonneau fut plein !

Li\ DOUBLE VENTE

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