‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 2)Chapitre 161 sur 168 · AVRIL · texte numérisé non relu

AVRIL

Entre tous les lutins, les esprits familiers, Jadis, sous les manoirs, répandus par milliers, Hôtes évanouis, qui, dans le moyen âge.

Avec nos bons aïeux faisaient si bon ménage, Il en est deux ou trois, plus près de nous couchés, Que le grand jour encor n'a point eflarouchés. De ce tout petit nombre est la petite Reine, Que les songes pourraient appeler leur marraine,

Parce qu'ils sont bercés et doués de sa main, La Reine Mab, qu'un soir, trouva sur son chemin Shakespeare, et dont il fit rayonner la couronne Aux yeux demi-voilés des amants de Vérone, Et qui court par les nuits, vive et fluette, ainsi Qu'il la représenta dans les vers que voici :

« Avez- vous rencontré la Reine Mab? C'est Elle

Qui fait, dans le sommeil, veiller Tâme immortelle;

Aussi mince, et moins longue, en toute sa hauteur.

Que Tagate qui brille au doigt d'un sénateur.

Elle s'en va, traînée au vol par deux atomes.

Autour des lits dormeurs balancer des fantômes.

Une écorce de noix forme son char léger,

Qu'a creuse l'écureuil ou l'insecte étranger,

Qui depuis deux mille ans travaille pour les fées;

Un sylphe y colora des pavots en trophées;

Sa triple roue ovale a pour maigres rayons

Les pattes du faucheux dont nous nous effrayons;

Sur le magique char, l'aile d'une cigale

Étend l'abri mouvant de son ombre inégale;

Les brides, les harnais frôles, inaperçus.

Sont les fils vaporeux que la Vierge a tissus.

Établi sur le siège, un moucheron nocturne.

Vêtu de gris, conduit la Reine taciturne.

A 4'os d'un grillon noir pend son fouet qui, dans l'air,

Dessine, en se jouant, la fuite d'un éclair.

Durant les nuits, la fée, en ce grêle équipage.

Galope follement dans le cerveau d'un page.

Qui rêve espiègles tours et propos amusants;

De là, sur les genoux des hautains courtisans

Elle marche : aussitôt ils font des révérences;

Sur le front d'un vieux juge : il rêve remontrances,

Épices et gibets; parmi les longs cheveux

D'une dame romaine : elle entend des aveux,

Des sonnets caressants, de molles sérénades.

La fée en mille endroits poursuit ses promenades;

Tantôt elle s'accroche au nez d'un procureur;

Vite, il flaire un procès, délicieuse erreur!...

Tantôt elle se plaît, du bout de sa baguette.

250 GEUVRES D'EMILE DESGHAHPS.

A gratter le menton d'un gros abbé, qui guette,

D*un air liumble et contrit, un bon canonicat.

Elle escalade encor la nuque dMn soldat.

Qui rêve d'ennemis qu'il pourfend, de cruzades.

De coutelas d'Espagne et de larges rasades;

Le tambour retentit, il s'éveille, et d'abord

Jure, et prie en jurant toujours, puis se rendort.

C'est Elle, c'est aussi la fée aventurière.

Qui des chevaux, dans l'ombre, émiette la litière.

Et dont elle aplatit et tresse avec douleur

Les crins ensorcelés, présage de malheur 1

C'est Elle enfin, dit-on, qui, dans un songe habille.

Coiffe de fleurs, ramène au bal la jeune fille.

Et lui fait entrevoir des mystères qu'un jour

A son cœur ignorant dévoilera l'amour...

Mais le coq chante; adieu la Reine Mab I »

La scène Se transforme, et l'on voit la caverne malsaine Où, Macbeth étant roi, les trois Sœurs de l'enfer Font une œuvre sans nom dans leur chaudron de fer. Le vent siffle, l'éclair pâlit, la foudre gronde. Et les Jaunes hiboux dansent leur triste ronde :

LA PREMIÈRE SORCIÈRE

a Le chat-tigre, là-bas, a miaulé trois fois.

LA DEUXIÈME SORCIÈRE

Trois fols le hérisson a fait glapir sa voix.

LA TROISIÈME SORCIÈRE

Et le harpeur nous crie : ïl est temps... à vous trois!

LA PREMIÈRE SORCIÈRE

Tournons autour de la chaudière Et jetons-y tous nos poisons.

Crapaud, qui durant trois saisons.

Rndormi sous la froide pierre, Tes gonflé d'un venin mordant, Béte immonde, va, la première.

Cuire au fond du bassin ardent.

TOUTES TROIS

Redoublons de travail, que le feu tourbillonne ; Soufflons, et qu*à grand bruit la chaudière bouillonne 1

LA DEUXIÈME SORCIÈRE

Que ce tronçon d*un serpent des marais Avec le jus du crapaud cuise et roule:

Ajoutons-y d'abord un œil de poule.

Le fiel d'un bouc, trois dents de louve après; Puis le duvet de la souris volante, Un dard d'aspic, une aile de hibou; Un pied de porc, la cervelle d'un fou.

Et le polype, à moitié bête et plante.

Faisons bouillir le coulis infernal; Formons un charme invincible et fatal.

TOUTES TROIS

Redoublons de travail, que le feu tourbillonne; Soufflons, et qu'à grand bruit la chaudière bouillonne !

LA TROISIÈME SORCIÈRE

Les écailles d'un dragon vert, One langue de chien, une taupe endormie, Un vieux œuf, des morceaux de sorcière en momie,

L'estomac d'un requin ouvert,

Une racine de ciguë, Arrachée, à minuit, par une bise aiguë :

Une cuisse de grand lézard.

Onze branches d'un if, abattu sur la dune

Pendant une éclipse de lune,

Un goitre tombé par hasard ; Des lèvres de Tartare, un nez de Turc, un foie De Juif blasphémateur; le doigt, tout noir de sang,

252 CeOVRES D*ÉMIL£ DëSCHAMPS.

D'un enfant de fille de joie Sur la borne écrasé par sa mère, en naissant. Étendons par-dessus la peau d'une lamproie Et les boyaux d'un tigre encor plein de sa proie, Pour rendre le mélange et solide et puissant.

TOUTES TROIS

Redoublons de travail, que le feu tourbillonne; Soufflons, et qu'à grand bruit la chaudière bouillonne!

LA PREMIÈRE SORCIÈRE

Paix! voyez encor ce que j'ai ; Versons dans la masse qui tremble L'écume d'un dogue enragé, Puis, refroidissons tout ensemble Dans du sang de singe figé.

LA DEUXIÈME SORCIÈRE

Gomme une fécondante pluie.

Sur les charbons presque amortis.

Répandons le sang d'une truie.

Qui dévora ses neuf petits.

Et, dans la flamme rallumée.

En épelant tous bas le magique alphabet.

Jetons de la graisse, exprimée Du corps d'un assassin séché sur un gibet.

TOUTES TROIS

En rond, en rond, autour, autour, trois fois, de sorte Que tout le mal y rentre et tout le bien en sorte- Esprits noirs, blancs, rouges et gris, Brouillez ces poisons et ces fanges ; Mêlez, mêlez, mêlez, Esprits, Qui savez faire les mélanges.

LA TROISIÈME SORCIÈRE

A la démangeaison de mes doigts, près d*ici

Passe quelque profane.

(On frappe.) LA DEUXIÈME SORCIÈRE.

Et qui donc frappe ainsi?

LA PREMIÈRE SORCIÈRE

Ouvrez, qui que ce soit.

MACBETH, entrant.

Eh bienl sorcières sombres?... »

Chut ! — Quels tendres rayons percent les noires ombres ? Sorcières et caverne, il n'en reste plus rien. Des Sylphes, dans Tazur, le chœur aérien Plane; un Songe-d'Été nous porte près d'Athènes, Sous un bois plein d'oiseaux, de fleurs et de fontaines. Titania, la fée au sceptre de saphirs.

Contemple un beau berger que bercent les zéphyrs ; Tandis, qu'en souriant, sa cour, un peu loin d'elle, Fait, dans tous les sentiers, une garde fidèle.

TITANIA

a Ne cherche pas, jeune homme, à sortir de ce bois.

De ma belle prison de mousses et de feuilles.

Tu resteras ici, mortel, que tu le veuilles

Ou non ; car mon oreille est ivre de ta voix.

Et mes yeux de ta forme, et je commande en Reine

À ce peuple d'Esprits qu'à ma suite je traîne.

Sur mon Empire un seul été règne toujours;

Tu règnes sur mon cœur, toi, soleil de mes jours I

Viens ; je te donnerai pour compagnes, des fées.

Couvertes d'ambre et d'or, et de perles coiffées.

Elles firent chercher, dans l'aBîme des eaux.

Mille joyaux sacrés, que n'ont point vus les hommes;

Puis, elles chanteront, durant tes légers sommes

Sur un lit de lotus, d'herbes et de roseaux.

Et je saurai si bien, par ma toute-puissance,

Épurer, en jouant, aux flammes d'un éclair,

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