YaBIANTR DB l'édition DS 1829 BT des âDITIONS SUIVANTES
c Si nous passons à l'Odéon, que voyons-DOUs au premier rang des tragédies viablnJ Deux sujets refaits : les Maehahées, ouvrage trèsremarquable de M. Guiraud, et cette grande et forte composition de SaiU dans laquelle M. Soumet s'est montré, au môme degré de supériorité, pofite dramatique, épique et lyrique ; merveilleuse réunion de qualités qui a fait d'Athalie le modèle de la perfection. Une seule tragédie, toute d'invention, parmi cent autres données dans la même époque, survivra aux critiques et aux éloges dont elle a été l'objet : c'est le Paria de M. Casimir Delavigne. Sans doute, la conception de la fable, précisément parce qu'elle est inventée, est loin d'être irréprochable; sans doute le drame n'est pas conduit avec tout l'art désirable, et la pièce entière pèche par l'intérêt vulgaire et par le vis tragiea; mais des caractères créés, une grande fratcheur d'images et de sentiments, des situations très'neuves, une poésie pure et pittoresque, coupée par un dialogue passionné et par des mots d'une délicatesse exquise, enfin quelque chose de jeune et d'inaccoutumé sur notre scène, voilà ce qu'il faut surtout voir dans cette tragédie ; et c'est pourquoi le Paria est l'ouvrage de M. Casimir Delavigne qui a eu le moins de succès^ et celui qui lui fera le plus de gloire. >
Passage ajouté dans les deux dernières éditions : c Ainsi, quelques tragédies seulement subsistent parmi les trois ou quatre cents qui ont été ap|>laudies depuis trente ansl Quelle source de réflexions philosophiques pour nos auteurs dramatiques I Et pourquoi donc cette effrayante disproportion? On peut en assigner trois causes principales : supériorité désespérante de nos grands mattres ; épuisement des sujets vraiment tragiques, du moins dans le genre dit classique ; enfin, absence de poésie dans la tête de presque tous les auteurs. On s'est imaginé en France qu'avec un talent de style et de versification fort ordinaire, im peu d'esprit, et ce qu'on appelle l'entente de la scène, on pouvait se mettre à faire des tragédies et même de grandes comédies!... On en a fait beaucoup ; on a réussi d'abord, parce qu'il est très-rare,' pour mille raisons, qu'une première représentation ne réussisse pas, et puis chaque ouvrage a été religieusement enseveli dans son succès. La première condition pour composer un grand œuvre dramatique, c'est d'être poète; le reste s'acquiert par l'étude et l'expérience. Si vous n'êtes pas poôte et que vous vouliez absolument travailler pour le théâtre, ne traitez que les genres secondaires. Les classiques grecs et français, depuis Eschyle jusqu'à Racine, depuis Aristophane jusqu'à Molière, étaient avant tout de grands poètes et de grands écrivains. ,
f De bonne foi, qu'y a-t-il de commun entre ces beaux génies et leurs prosaïques continuateurs, qui ont la prétention de leur ressembler et la bonhomie de les défendre ?
c Certes, dans Pétat actuel des choses et des esprits, c'est une haute gloire d'avoir fait une ou deux tragédies qui doivent rester au théâtre, et cet honneur n'appartient qu'à des poètes, dans la plus noble acception du mot. Qui ne sait, par exemple, que M, Soumet, avant de se livrer à la
Tèll que Pichat a laissé ^ Nous pouvons affirmer que le ton, la couleur, toute la poésie du poète allemand, ont passé dans Tœuvre du poète français. Pichat avait débuté avec un grand éclat dans Lëonidas, et le pas qu'il a fait de Lëonidas à Guillaume Tell est énorme. On ne peut s'expliquer que par Vesprit d'imprudence et d'erreur, la négligence ou l'oubli du Théâtre-Français à regard d'un tel ouvrage. Si le nom de Pichat, si l'intérêt de l'art sont peu de chose pour le comité, du moins devrait-il comprendre son propre intérêt : mais non : Guillaume Tell a eu son triomphe sur tous les théâtres; l'Opéra, qui est si habilement dirigé maintenant, lui en prépare un qui effacera tous les autres ; et la Comédie-Française ne se réveille point de son apathie I La première pensée du ministre de l'intérieur a été pour Pichat mourant; le premier soin de M. de Martignac a été de délivrer Guillaume Tell des chaînes de l'ancienne censure qui l'opprimait comme un autre Gessler; pour la première fois, depuis bien longtemps, on a vu le pouvoir aller au-devant du talent : les Muses sont filles de mémoire, elles ne l'oublieront pas. Espérons que le Théâtre-Français se souviendra enfin que ses cartons renferment une belle tragédie d'un poète trop tôt pleuré, et que le public l'attend *.
littérature dramatique, avait touché glorieusement à plus d'une palme poétique, et contribué, par plusieurs productions étincelantes de talent, au mouvement général qui s'opère aujourd'hui dans la nature des idées et dans les formes du langage et du vers ?
« Pour en revenir à la question théâtrale, comme les beaux sujets de tragédies classiques sont devenus très-rares, et comme, d'un autre côté, le succès soutenu des pièces médiocres devient de plus en plus difficile, on fera désormais fort peu de tragédies ; tant mieux : c est la meilleure manière de remettre nos chefs-d'œuvre en pleine possession du théâtre, jusqu'à ce que des tragédies d'un nouveau genre viennent partager avec eux sans leur nuire. »
1. Variants de l'édition db 1829 : « Ceci nous amène naturellement à parler d'une traduction de Schiller qui rappellerait, sans aucun doute, le succès de Marie Stùart : c'est le Guillaume Tell que Pichat a laissé. Nous pouvons affirmer que le ton, la couleur, etc. >
Dans l'exemplaire de l'auteur, les premières lignes de ce paragraphe jusqu'à ( Pichat avait débuté, etc. » sont biffées.
2. L'auteur, sur son exemplaire, a biffé tous les endroits de cette page qui renferment des reproches à l'adresse du Théâtre-Français.
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Ce qu'on a déjà fait pour Schiller, nous le réclamons hautement pour Shakespeare. S'il avait encore besoin d'apologie auprès de quelques esprits timorés, qu'ils lisent les belles et éloquentes leçons de M. Villemain sur ce créateur de la tragédie moderne, et qu'ils voient comment le goût le plus pur se prosterne devant le génie. C'est que les grands auteurs ont toujours été les plus grands critiques, quand ils ont voulu s'en mêler. Encore une fois, les maîtres de notre scène n'ont rien fait de completpareux-mêmesdansles sujets modernes. Voltaire, en se tenant toujours dans le style pompeux, s'est privé de la ressource précieuse des contrastes de mœurs et de l'individualité des caractère^. Nous n'avions que le CM qui fût continuellement naturel et vrai; aussi est-il emprunté à un théâtre étranger; aussi Corneille l'appela-t-il tragi-comédie, tant ce grand homme sentait la nécessité du mélange des tons dans ce qui n'était point V antique; on sait comment il fut rejeté hors de cette voie nouvelle par les prétendus classiques du temps, mais on ne conçoit pas comment, dans les deux derniers siècles, aucun auteur n'a cherché à y rentrer. Nous persistons à dire que la seule manière d'y marcher à coup sûr, c'est de débuter par y suivre Shakespeare, de même que Racine, pour traiter les sujets antiques, s'est inspiré d'Euripide et s'en est approché autant que son siècle le permettait. Du reste, il n'est pas question de vouloir détrôner nos grands poètes au profit d'un usurpateur, comme quelques gens de lettres feignent de le craindre. Dans l'empire des arts, il y a un trône pour chaque génie : Voltaire n'a fait aucun tort à Corneille ni à Racine, il n'a tué que leurs imitateurs ; de même Shakespeare ne fera de mal qu'aux continuateurs de Voltaire. On peut donc être bien tranquille. Quant aux vieilles indignations nationales, à ces gothiques haines de Vétranger, à qui prétendrait-on imposer aujourd'hui avec toute cette patrioterie littéraire? La France est trop forte et trop riche pour être jalouse et injuste. C'est une chose merveilleuse à voir que la promptitude avec laquelle s'est faite l'éducation du public ; il y a six ans, on recevait les acteurs anglais
PRÉFACE DBS ÉTUDES. 283
avec des hurlements et des outrages !... Pourquoi le public ne voudrait-il pas voir Shakespeare au Théâtre- Français, comme il y a toujours vu, comme il y voit tous les jours, Sophocle, Euripide, Guillen de Castro, Maffey, Alfiéri, Schiller, etc., etc. ; comme il admire un tableau de Rubens et de Raphaël dans notre Musée ; comme il écoute les partitions de Mozart ou de Rossini à notre grand Opéra? Quelle distinction puérile la sottise et la mauvaise foi chercheront-elles à étatlir entre des analogies si évidentes?
Mais, nous dira-t-on, Phèdre, Iphigénte, Œdipe, etc., n'étaient que des imitations des anciens, habilement appropriées à notre système et à nos mœurs dramatiques, et vous voulez imposer au public la représentation de traductions littérales de Shakespeare. — Sans doute ; et en voici les raisons : la disposition des cirques antiques, Tintervention du chœur, les grandes robes et les masques des acteurs, les rôles de femmes joués par des hommes, enfin Textrême simplicité de Faction et Tordre tout païen des idées et des sentiments, eussent formé de trop choquantes disparates avec nos habitudes sociales et notre civilisation chrétienne, pour que la tragédie grecque pût être posée toute droite sur notre théâtre, comme une statue qui change de piédestal. Shakespeare, au contraire, est un génie qui répond à toutes les passions modernes, et qui nous parle de nous dans notre propre langage; et puis, les moyens d'exécution de ses ouvrages sont à peu près les mêmes que pour nos tragédies. Quelques changements de décorations de plus ou de moins, voilà toute la différence. Ck)nvenons aussi que nos grands tragiques,» tout en gémissant, ont trop souvent sacrifié au goût de leur siècle la peinture sévère de Vantique quMls imitaient. De là les virago de Corneille, les galants jeunes premiers de Racine, et ces vieilles amours de Jocaste^ que Voltaire se reprochait tant. Nous venons à une époque où le besoin de la vérité en tout est universellement senti, et en cela les poètes actuels sont plus heureux que leurs prédécesseurs. C'est donc leur faute et la faute des acteuirs, mais non celle du public, si le faux
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et le conventionnel tiennent encore trop de place sur notre théâtre. Et pour revenir à Shakespeare, qui ne s^aperçoit pas maintenant que les imitations de Duels, tout utiles, toutes hardies même qu'elles ont été, ne sont réellement que des lambeaux mutilés d*un géant? On y trouve des scènes admirables, mais on cherche vainement une pièce. Gomme Ta fort judicieusement observé le Globe, dans un des excellents articles qu'on y rencontre souvent : « Le temps des imitations est passé. Il faut ou créer ou traduire. » Rien de pire en effet qu'un portrait qui n'est pas ressemblant. Il est temps de montrer au public français ce grand Shakespeare tel qu'il est, avec ses magnifiques développements, la variété de ses caractères, l'indépendance de ses conceptions, le mélange si bien combiné des styles comique et tragique, enfin avec ses beautés toujours si neuves et si originales, et même avec quelques défauts qui en sont inséparables et qui du moins ne ressemblent pas aux défauts de nos poètes. Il est temps que ses chefs-d'œuvre soient reproduits fidèlement sur notre scène, comme les nôtres le sont sur les scènes étrangères. Toute l'Europe savante et poétique est sous la domination de Shakespeare traduit dans toutes les langues ; 11 ne lui manque plus que vingt toises carrées, à Paris, au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de Richelieu; elles ne peuvent plus lui manquer longtemps.
Quoi! dira-t-on encore, faut-il montrer au public français toutes les bouffonneries obscènes et toutes les froides horreurs qui charmaient les Anglais du temps d'Elisabeth 1... Non, certes. Ce fut aussi un tribut que le grand homme a payé au mauvais goût de son temps : mais tel est l'art qu'il a mis dans ses monstruosités mêmes, qu'elles peuvent s'enlever toutes, sans rien déranger à l'échafaudage de ses pièces et à la marche de Faction. Cette épuration, commencée par lui-même et continuée depuis en Angleterre, souvent avec peu de goût et de discernement, fait nécessairement partie du travail d'un traducteur ft*ançaîs, qui ne doit pas rejeter ou garder tout ce qu'ont gardé ou
rejeté les arrangeurs anglais; mais la traduction n'en sera pas moins littérale, en ce sens que si elle ne donne pas tout Shakespeare, du moins elle ne contiendra rien qui ne soit de Shakespeare.
Nous prévoyons l'objection banale qu'on va nous faire : Vous prônez la représentation des traductions en vers de Shakespeare, parce que vous avez traduit ainsi quelques-unes de ses tragédies. A quoi nous répondrons d'une manière assez banale aussi : Nous avons traduit quelques tragédies de Shakespeare en vers français, précisément parce que nous en croyons la représentation nécessaire au public, à Tart et au Théâtre-Français lui-même. Au Théâtre-Français, parce que n'ayant plus de grands acteurs tragiques, il ne peut espérer de vogue que par l'attrait d'un genre et d'un système de pièces entièrement neufs sur notre scène; au public, parce que, lassé de tant de pâles 'contreépreuves de nos chefs-d'œuvre eux-m^mes, il aime mieux les relire vingt fois avec délices et attendre, pour revenir au théâtre, que quelque chose y réponde à ce vague besoin de nouveauté qui le tourmente ; à l'art enfin, parce que, faute de point de comparaison, il serait à craindre que ce besoin se satisfît aveuglément avec des ouvrages prétendus romantiques, faits sans inspiration et sans étude, qui n'auraient que les formes extérieures des drames de Shakespeare, et dont toute la nouveauté consisterait, à briser les unités de temps et de lieu, auxquelles personne ne songe, et à mêler des lazzis du boulevard au langage cérémonieux de notre vieille tragédie. Il est urgent qu'une tragédie de Shakespeare prévienne le danger et empêche l'opinion de s'égarer soit en bien, soit en mal, sur le grand procès dramatique. Tout sera décidé en une soirée, et un parterre intelligent et impartial reconnaîtra sur-le-champ que la question n'est pas dans la coupe matérielle des scènes et des actes, dans les passages subits d'une forêt à un château, et d'une province à une autre, toutes choses dont on fait aussi bien de se passer quand on le peut, et qu'on ne doit ni repousser ni rechercher, mais qu'elle est réellement dans la peinture individualisée
des caractères, dans le remplacement continuel du récit par Taction, dans la naïveté du langage ou le coloris poétique, dans un style enfin tout moderne.
La traduction de Roméo et Juliette que j'ai faite avec M. Alfred de Vigny, et les autres traductions que nous achevons chacun séparément, lui Othello^ moi Macbeth, sont des travaux entrepris de conscience; nous pourrions écrire en tête, comme Montaigne : Ceci est une œuvre de bonne foi. Aucun amour-propre, aucun intérêt hors de l'art ne nous a dirigés; nous n'avons d'autre ambition que de faire connaître le grand poète anglais au public français. Si nos ouvrages sont applaudis, c'est Shakespeare qu'on applaudira ; si Shakespeare n'est pas compris, ce sera la faute de ses interprètes; d'autres plus habiles ou plus heureux viendront, et nous serons les premiers à servir et à proclamer leur triomphe. Mais, encore une fois, il y a urgence; le moment est décisif; tout peut être compromis et retardé par T apparition du faux romantisme. Peut-on espérer que la Comédie-Française ouvrira enfin les yeux? Avec les chefs-d'œuvre de son magnifique répertoire, secourus des chefs-d'œuvre de Shakespeare, avec l'ensemble satisfaisant qu'elle peut encorç donner à ses représentations, avec la sollicitude éclairée de M. Taylor (si elle sait y reconnaître sa providence), la Comédie-Française reprendrait bientôt cet éclat et cette popularité qui s'effacent et se perdent de jour en jour dans les pâleurs de l'imitation et dans les déviations de la routine.
Autrement, et si le Théâtre-Français persiste dans son inaction ou dans son activité mal entendue, il n'est pas possible que l'autorité actuelle, qui a si sagement détruit tant de monopoles, épargne longtemps encore le plus intolérable de tous, et reste sourde aux réclamations qui vont s'élever de toutes parts. Les arts libéraux, ainsi que l'indique assez leur nom, ne vivent que de liberté. La concurrence est la meilleure protection. Certes, si un théâtre nouveau pouvait s'ouvrir, sous la direction d'un entrepreneur intelligent, sans comité de lecture ni d'administration, sans cet encombrement d'ouvrages reçus depuis trente ans et vieillis avant de
naître, avec des acteurs jeunes, disposés à jouer tous rôles, en étudiant la pantomime expressive et la déclamation naturelle des grands acteurs anglais, les seuls qui, depuis Talma, nous aient fait éprouver des émotions tragiques, avec la ferme volonté de ne représenter, en fait de pièces nouvelles, que des pièces vraiment neuves et d'un caractère homogène ; certes, un pareil thé&tre n'aurait pas besoin d'autres secours que son travail et sa bonne organisation, et il y aurait dans tout cela quelque chose de fort et de vital qui ne ressemblerait guère à la végétation expirante, à la fécondité caduque qui poussent et se perpétuent encore aux quinquets de nos coulisses.
Lorsque la grande épreuve de Shakespeare aura été faite, lorsque notre public connaîtra la plus belle poésie dramatique des temps modernes, comme il a appris celle des temps antiques dans les chefs-d'œuvre de notre scène, alors, toutes les questions étant éclairées, tous les trésors mis à découvert, tous les systèmes comparés et appréciés, un homme de génie viendra peut-être, qui combinera tous ces éléments, leur donnera une forme nouvelle, et, plus heureux que nos grands maîtres des grands siècles, en fera jaillir la véritable tragédie française, un drame national, fondé sur notre histoire et sur nos mœurs, sans copier qui que ce soit, pas plus Shakespeare que Racine, pas plus Schiller que Corneille, comme le dit, M. Victor Hugo dans son admirable préface de Cromwell, de ce Cromwell, œuvre poétique, toute virile, toute réfléchie, jusque dans ses parties les plus attaquées, type primordial du drame moderne en France, qui restera comme un objet d'envie et de colère pour les uns, d'étude et d'admiration pour les autres, et de discussions animées pour tous, quand l'oubli pèsera sur la plupart des succès d'aujourd'hui *.
1. Lorsque cette préface a été écrite, le juste et éclatant succès de Hewri III n'avait pas encore rappelé le public au Théâtre-Français. M. Dumas a commencé avec autant de talent que de bonheur, sur notre scène, la révolution du drame historique en prose. Il a fait faire un grand pas à cette partie de l'art : c'est une gloire qui doit rester à son nom. Mais la question demeure entière pour la tragédie en vers, et toutes nos
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Il est temps de dire un mot du style, cette qualité sans laquelle les ouvrages sont comme s'ils n'étaient pas; on se figure assez généralement, parmi les gens du monde, qu'écrire sa langue avec correction et avoir du style, sont une seule et même chose. Non : Tabsence des fautes ne constitue pas plus le style, que Tabsence des vices ne fait la vertu. C'est l'ordre des idées, la grâce ou la sublimité des expressions, l'originalité des tours, le mouvement et la couleur, l'individualité du langage, qui composent le style; c'est après une peinture éloquente de toutes ces qualités que Buffon a dit : Le style est l'homme même. Ainsi, on n'a point de style pour écrire correctement des choses communes, et on peut avoir un style, et un très-beau style, tout en donnant prise à la critique par quelques endroits. Une autre erreur, à laquelle sont même sujets certains hommes de lettres, c'est de croire qu'il n'y a qu'une manière de bien écrire, qu'un vrai type de style. Gomme Racine et Massiilon passent avec raison pour les écrivains les plus irréprochables, ces messieurs voudraient, par exemple, que Racine eût écrit les tragédies de Corneille, et Massiilon les oraisons funèbres de Bossuet : si on les laissait dire, ils regretteraient de bonne foi que les fables de La Fontaine n'aient pas été versifiées par Colardeau, et les comédies de Molière par Gresset ; parce que, de cette manière, la perfection du langage se trouverait, suivant eux, réunie à la supériorité des conceptions et des pensées. Comme si on pouvait séparer l'idée de l'expression dans un écrivain; comme si la manière de concevoir n'était pas étroitement unie à la manière de rendre ; comme si le langage enfin n'était qu'une traduction delà pensée, faite à froid et après coup ! Ces prétendues combinaisons ne produiraient que des choses monstrueuses ou insipides. On corrige quelques détails dans son style, on ne le change pas. Autant d'hommes de talent, autant de styles. C'est.
doléances dramatiques continuent de recevoir leur application exacte à cet égard. Le drame historique est à la haute tragédie poétique ce que le roman historique est à l'épopée.
(Note de l'édiUon de 1832.)
le son de voix, c^est la physionomie, c'est le regard. On peut préférer un style à un autre, mais on ne peut contester quMl y ait cent façons d'écrire très-bien. Il n'y a au contraire qu'une manière de très-mal écrire, c'est d'écrire comme tout le monde ; car 11 ne faut pas compter ceux qui ne savent pas écrire du tout.
Il en est de même de la versification. Beaucoup de personnes s'imaginent que, hors de la facture de Racine, il n'y a point de salut. La versification de Racine est sans doute admirable, mais celle de Corneille, de Molière et de La Fontaine est admirable aussi par des qualités toutes difi'érentes. Ceux qui ne comprennent pas d'autre mélodie que celle des vers de Racine, ne sont pas capables même de sentir les beautés de ce grand poète. Us font l'efi'et de ces latinistes qui sont tout déconcertés quand on les sort de Vheœamètre de Virgile, ou du pentamètre d'Ovide. Des vers ne sont point durs pour n'être pas composés dans le système harmonique de Racine. L'harmonie de Mozart n'a rien de commun avec celle de Cimarosa. Parce qu'une partition semble obscure à des yeux peu exercés, elle n'en sera pas moins belle à l'oreille quand elle sera exécutée avec le sentiment de Fart. Certains beaux vers sont plus difficiles à réciter que certains autres; mais qu'une voix habile vous les lise, et vous serez surpris d'y trouver des gr&ces et des effets que vous chercheriez en vain dans des vers en apparence plus mélodieux. La période arrondie, les vers symétriquement cadencés, l'euphonie continuelle des sons, forment les principales qualités de la versification racinienne, et cette manière a prévalu jusqu'à l'abbé Delille, qui l'a outrée au point de la rendre méconnaissable. Cet abbé, avec tout son esprit et tout son talent, a singulièrement appauvri la langue poétique, en croyant l'enrichir, parce qu'il nous donne toujours la périphrase à la place du mot propre. Il a changé nos louis d'or en gros sols : voilà tout. Et puis, quel misérable progrès de versification, qu'un logogriphe en huit alexandrins, dont le mot est carotte ou chiendent,.. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que beaucoup de nos auteurs ont transporté ce faux langage u. 17
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dans la tragédie. Ils dépensent tout ce qu'ils ont de poésie dans leur mémoire, pour faire raconter un détail vulgaire par un personnage subalterne, et lorsque arrivent les scènes de passion, ils n'ont plus que des lieux communs à nous débiter dans un style éteint, comme cet avocat des Plaideurs,
Qui dit fort longaemeat ce dont on n'a qne faire,
et qui glisse sans qu'on s'en aperçoive sur le point essentiel.
Voilà pourtant, de dégradation en dégradation, où est tombée l'école de Racine. Certes, elle est tombée de bien haut : ne nous étonnons pas si elle en meurt.
André Chénier a rompu ce joug usé. Il a reproduit avec génie la manière franche, l'expression mâle du grand poëte Régnier *, et, remontant aux. premiers âges de notre poésie, il a rendu à nos vers l'indépendance de la césure et de l'enjambement, et ces formes elliptiques, et cette allure jeune et vive, dont ils n'avaient presque plus de traces. C'est le mode de versification que suit l'école actuelle qui a repris aussi à nos anciens poètes cette richesse élégante de rimes, trop négligée dans le dernier siècle; car la rime est le trait caractéristique de notre poésie : il faut qu'elle soit une parure, pour n'avoir pas l'air d'une chaîne, et des vers rimes à peu près sont comme des vers qui auraient presque la mesure. Ce vers renouvelé a le grand avantage d'avoir été beaucoup moins employé et surtout d'offrir beaucoup plus de ressources et de variété ; le récit poétique ne nous paraît môme possible que de cette manière. Les repos réguliers et les formes carrées des autres vers sont insupportables dans un poème de longue haleine; l'admiration devient bientôt de la fatigue. Les personnes peu familiarisées avec la versification d'André Chénier et de nos jeunes poètes, se perdent dans les déplacements de césure et dans les
1. Bm marob sur l'bxbmplatrb db l^autbur : c La savante élégance le vers imagé du grand po6te Ronsard ; l'opulente harmonie, la conleur ▼irgilienne du grand poëte Racan. »
enjambements, et crient à la barbarie et à la prose ; ce sont elles qui sont prosiuques et barbares.
Barbartu hie ego sum qvUa non intelligor iUis,
Gomment ne sent-on pas que le rbythme continue sous ce désordre apparent et qu'il n'y manque rien que la monotonie I D'ailleurs, un mode n'exclut pas l'autre; c'est tout bénéfice* L'art est de les combiner et de les faire Jouer dans des proportions et à des distances justes et harmoniques. Lorsque après une page de narration écrite en vers si faussement nommés prosaïques, se trouve une suite de beaux vers d'inspiration, pleins et cadencés, comme ceux de l'ancienne école, ils se détachent avec bien plus de grâce et de noblesse, et l'effet en est bien plus puissant. C'est un chant suave et pur qui sort d'un récitatif bruyant et agité. Que peut dire un poète, quand il s'entend reprocher des contrastes comme des dissonances, et des choses étudiées comme des négligences ou des distractions? Rien ; à moins qu'il ne dise avec Voltaire :
Qui n'aime pas les vers a l'esprit sec et lourd, Je ne veux pas chanter aux oreilles d'un sourd.
C'est une bien grande erreur aussi de croire que tels versificateurs font mieux les vers que tels poètes. Le talent suit toujours le génie. Sans doute avec du travail et une organisation assez heureuse, on parvient, dans les vers comme dans tous les arts, à une certaine élégance vulgaire, à une froide correction, à une mélodie molle, que n'ont pas quelquefois au même degré les hommes d'un vrai génie; mais les tours variés, les coupes hardies et pittoresques, les grands secrets de l'harmonie et de la facture^ sont interdits au versificateur. Il ne choque point, parce que ses défauts sont communs, ainsi que ses qualités; c'est là le secret de ses petits triomphes de société. Il rappelle, en reflets effacés, dans ses hémistiches tout faits, dans ses images parasites, dans sa banale phraséologie, ce qu'on a justement admiré dans les chefs-d'œuvre de
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nos grands mattres, et il y a des gens lettrés qui lui savent gré de cela. Le poète, au contraire, arrive avec ses beautés et ses fautes à lui, et tout le monde s^effarouche. Mais depuis quand la perfection est-elle dans les créations humaines? Croit-on que Virgile même et Racine soient parfaits?... Il y a quelquefois dans leurs ouvrages défaut de force, défaut d'invention, défaut d'originalité, comme les défauts de Shakespeare et de Dante sont le mauvais goût, Tinconvenance et Tirrégularité '. Chez les uns, les défauts sont négatifs, et pour ainsi dire d'omission; chez les autres, ils sont positifs et en relief: toute la différence est là. Ces quatre hommes n'en sont pas moins quatre poètes divins. La critique devrait donc apprendre à se montrer un peu indulgente pour certains défauts, et très-difficile sur la nature des beautés. C'est le commun seul qui, dans notre siècle, tue les arts et les lettres, soit qu'il garde la forme classique, soit qu'il affecte la forme romantique; c'est contre le commun que toutes les colères de la saine critique doivent être dirigées. Pour nous, intimement convaincus de cet axiome de Boileau :
Il n'est pas de degré da médiocre au pire,
si nous avons des voiles pour quelques défauts, du moins n'aurons-nous jamais de couronne pour la médiocrité.
Nous nous sommes expliqué franchement sur toutes les questions; nous avons proclamé nos admirations avec une grande probité littéraire, sans aucune influence d'amitié ou d'opinion ; pourquoi ne pas apporter en littérature cette indépendance de principes, cette conscience passionnée qui seule réussit maintenant en politique? Nous pouvons nous tromper, mais du moins nous ne voulons tromper personne.
Nous manifestons notre sentiment sur l'état actuel de la littérature et de la poésie en France, parce qu'il nous semble que la plus faible voix peut lancer quelques
1. Variamtb manuscrits sur l'rxbmplairb db l'autbur : « La bizarrerie ou l'affeetation. »
paroles utiles; du reste, nous ne parlons que d'après * notre profonde conviction, sans nous occuper du plus ou moins de succès des ouvrages que nous estimons, sans chercher à flatter Topinion de la foule, ni même à nous mettre en opposition avec elle. Ainsi, nous dirons avec peu de personnes que Iq Panhypocrisiade de M. Lemercier est un poème non-seulement très-original et très -philosophique, mais encore plein de beautés de style, et tout empreint de cette poésie mâle et naïve dont le type s'était presque effacé en France; nous dirons avec beaucoup plus de monde, que l'Académie française a oublié M. de Ghenedollé, mais que les beaux et grands vers du Génie de r Homme sont restés dans la mémoire des gens de goût; enfin, nous dirons, avec tout Paris, qu'on ne fait pas des vers plus colorés ni plus fortement trempésque ceux de MM. Méry et Barthélémy ^. Il nous est impossible encore de ne pas dire que la plupart de nos prétendus classiques ne connaissent ni Vantique, ni le modenie, qu'ils n'aiment ni la Bible, ni Homère, ni Eschyle, ni Horace, ni Shakespeare, ni le Dante, etc., etc.; qu'ils ne se délectent pas beaucoup avec Corneille, et pas du tout avec André Chénier; toutes choses fort désagréables pour les deux ou trois hommes de génie qu'ils ont adoptés, probablement à cause de ce qu'ils ont de moins bon.
Il faut pourtant dire aussi un mot de ce recueil. On y trouvera la traduction de la Cloche, de Schiller, et de la Fiancée de Corinthe, de Gœthe, deux poèmes que M*** de Staël ne croyait point qu'on pût faire passer dans le vers français: j'ai bien peur qu'on ne croie M"»* de Staël sur sa parole et plus encore sur les miennes. Pour très-bien rendre V allemand ou Vanglais en français^ il faut une grande flexibilité de talent et beaucoup d'imagination de style. Tout le monde n'y réussit pas comme M. de Boisjolin, par exemple, dans sa traduction de la Forêt de Windsor de Pope, traduction faite de verve, noble chant de poète, suivi d'un
1. Ce passage, depuis: € Nous dirons avec beaucoup plus de monde, etc. » est bifié dans l'exemplaire de l'auteur.
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trop implacable silence ^. Mon œuvre la plus importante est un poème sur Rodrigue^ dernier roi des Goths. * J*avais voulu d*abord le publier séparément. Une juste défiance de mes forces m*a retenu. Ce poème est tiré de ces admirables romances espagnoles, qu'on a si bien nommées une Iliade sans Homère. J'en ai traduit quelques-unes, j'en ai développé ou inventé entièrement quelques autres, en m'inspirant de toutes les chroniques du temps, et en me servant surtout de l'excellent travail de M. Abel Hugo sur la poésie espagnole. J'ai conservé la forme lyrique des romances, en ayant soin de varier continuellement les rhythmes comme les tons et j'ai tâché de coordonner tous ces matériaux de manière à présenter un intérêt suivi, une espèce d'action dramatique ayant son exposition, son nœud et sa catastrophe.' Viennent ensuite ' des ballades de mon invention et des poésies de tout genre et de toute dimension, depuis l'ode jusqu'au rondeau, depuis l'élégie jusqu'au sonnet; c'est pourquoi j'ai appelé le tout : Étiides françaises et étrangères.
Si j'ai intercalé dans ce recueil de poésies toutes modernes, quelques extraits d'une traduction inédite des Odes d'Horace, malgré l'espèce de bigarrure qui en résulte, c'est que M. Jules de Rességuier me l'a demandé dans une des plus charmantes pièces de ses Tableaux poétiques, la bayadère, composition pleine d'harmonie, de couleur et de nouveauté : on concevra qu'il m'était plus aisé de lui obéir que de lui répondre.
1 . Cette dernière phrase biffée dans l'exemplaire de l'auteur.
2. Variants manuscrite sur l' exemplaire de l'auteur : « Yiennent ensuite des traductions de poésies tirées des dififérentes langues de l'Europe, sorte de spécimen littéraire où j'ai voulu saisir et fixer quelques traita caractéristiques de la physionomie de chaque Muse. Enfin, une moitié du volume est remplie de compositions qui m'appartiennent, poésies de tout genre et de toute dimension, depuis l'Elégie et TEpître jusqu'au Rondeau et au Madrigal, depuis l'Ode jusqu'à l'Épigramme, depuis le Sonnet jusqu'à la Ballade et à l'IdyUe : C'est pourquoi, etc. »