Sur son exemplaire, l'auteur a biffé cette citation
proportionnelle entre le siècle qu'ils mettent sur la scène et le siècle dans lequel ils vivent. C'est ce que Corneille et Racine ont fait avec un art prodigieux, et chacun avec des procédés bien différents. Ces deux poètes immortels n*ont rien de pareil entre eux, et c'est pourquoi ils peuvent se traiter d'égaux.
Voltaire, après eux, jeta son drame pathétique et brûlant dans toutes les nations et dans tous les temps où n'était point parvenu le génie de ses devanciers; il fit comparaître sur la scène une grande partie des peuples modernes, et c'est en cela surtout qu'il a mérité le trône tragique où il est assis. L'innovation est toujours le seul moyen de gloire. Mais Voltaire, si inventif dans ses conceptions, si intéressant dans ses fables, si neuf par les pensées, est resté, comme poète et comme écrivain, bien au-dessous de Corneille et de Racine. Soit que la nature ne l'ait pas doué de poésie au même degré que ces deux grands hommes, soit que, travaillant pour une époque excessivement spirituelle, mais peu artiste, il ait négligé à dessein la forme et la couleur poétiques, qui n'eussent été que médiocrement senties, pour se livrer tout entier aux combinaisons théâtrales et aux déclamations philosophiques qui étaient alors dans le goût du public, il est certain qu'il a outré encore le défaut de localité et d'individualité qui est le péché originel de notre tragédie. Ses personnages turcs, chinois, arabes ou américains, sont bien plus des Français que les Grecs et les Romains de Racine et de Corneille : et comme ce sont des Français du siècle de Louis XV, au lieu d'être des Français du siècle de Louis XIV, leur langage est moins grand, moins pur et moins idéal. Ce n'était plus devant M"« de la Vallière, mais devant M"» dePompadour qu'ils parlaient. Il est juste toutefois d'excepter les caractères de chevaliers que Voltaire a tracés avec beaucoup de charme et une fidélité de couleur plus que suffisante pour l'époque. Au total, malgré de nombreux vices d'exécution et une débilité de style qui contraste trop souvent avec la hardiesse des idées. Voltaire a dû produire tout l'effet qu'il a produit, et il est impossible de ne pas reconnaître qu'il a étendu, sinon élevé notre
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scène tragique, et qu'il a passionné encore le dialogue et les situations ; enfin il a ouvert une source nouvelle et abondante de pathétique, et on lui doit de fortes et nobles émotions, qu'on n'avait pas éprouvées au même degré avant lui.
Arrêtons-nous pour remarquer que le génie de nos trois grands tragiques s'est manifesté dans les proportions et avec les formes qui convenaient aux époques où ils ont écrit, et que la nature de leurs beautés et même de leurs défauts n'a aucune analogie. Gomment donc obtenir une place à côté d'eux? c'est également en faisant ce qu'ils n'ont pas fait et ce qu'ils feraient maintenant.
Assez longtemps, on nous a donné les mêmes tragédies sous des noms différents; assez longtemps, les continuateurs, exagérant ce qu'il y avait de défectueux dans nos chefs-d'œuvre sans en reproduire les beautés, nous ont montré des personnages antiques habillés à la moderne, ou des modernes parlant un vieux langage; la tragédie française, d'imitation en imitation, est arrivée, à fort peu d'exceptions près, à ne plus être qu'un moule banal où l'on jette des entrées et des sorties extrêmement bien motivées, sans s'occuper de faire agir et parler les personnages d'une manière neuve et attachante. De là cette indifférence du public pour le Théâtre-Français, qui fut si longtemps notre gloire et notre plus noble plaisir.
Chez tous les peuples, les arts, à certaines époques, changent de formes et de moyens, quoique leur but et leurs effets soient toujours les mêmes. Il en est de cela comme des lois. De temps à autre, de nouvelles combinaisons de plaisirs, de nouvelles conditions de succès deviennent nécessaires. Nous en sommes là aujourd'hui pour tous les arts. La révolution musicale opérée par M. Rossini, celle qui s'opère en ce moment dans la peinture, sont des preuves irrécusables de cette vérité. On ne peut nier l'immense révolution produite dans la littérature française par les historiens, les philosophes et les poètes de la nouvelle école; pourquoi l'art dramatique n'aurait-il pas son tour?... Mais déjà cette révo-
lution est tentée avec plus ou moins de bonheur sur tous nos thé&tres. Seul le Théâtre-Français reste encore immobile au milieu du mouvement général. C'est la dernière forteresse du scolastique,; elle ne pourra pas tenir longtemps, il faudra bien qu'elle capitule par famine.
Les choses sont déjà fort avancées; déjà Ton sait trèsbien ce qu'on ne veut plus, si on ne sait pas encore ce qu'on veut. Le terrain est déblayé, il n'y a plus qu'à tracer les routes. C'est aux gens de l'art à éclairer et à guider le public. Mais les théories sont bien peu efficaces, quand les exemples ne s'y joignent pas. Quelques grands modèles de la nouvelle beauté tragique dont notre théâtre doit nécessairement s'enrichir, sous. peine de mort, parleront plus haut que tous les raisonnements, et c'est pourquoi la révolution dramatique ne saurait être mieux commencée que par la représentation des chefs-d'œuvre de Shakespeare traduits en vers français avec audace et fidélité.
Quoi ! dira-t-on, encore des imitations, jamais d'originalité! — Nous répondrons d'abord que rien ne serait plus original et plus neuf pour le public, que la représentation naïve sur notre théâtre d'une grande tragédie de Shakespeare, avec toute la pompe d'une mise en scène intelligente; car les représentations anglaises où les trois quarts et demi des spectateurs n'entendent pas un mot, et les traductions en prose, privées de la magie du style et du jeu des acteurs, ne donnent du grand poète qu'une idée toujours imparfaite et quelquefois très-fausse. £t puis, où sont donc les tragédies créées, parmi celles que depuis trente ans on nous a données pour nouvelles? combien en est-il qui ont survécu à leur succès? le compte ne serait pas difficile à faire. Avouons que, sous d'autres titres, on nous joue perpétuellement la même chose; nous voyons beaucoup de continuateurs... En vérité, jusqu'à ce qti'il se présente un génie inventeur, les traducteurs doivent avoir la préférence. Les continuateurs français nous donnent tout juste, en moindre qualité, ce que nous avions, depuis longtemps, en immortels chefs-d'œuvre. Au moins les traducteurs II. 16
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nous donneront-ils ce que nous n'avions pas encore. Ce n'est point parce qu'un auteur prend un sujet nouveau qu'il fait une tragédie neuve ; si les caractères, les situations et le style n'en sont point innovés, s'il a mis à contribution vingt ouvrages nationaux pour composer le sien; si la mémoire des spectateurs retrouve à tout moment Mithridate ou Alzire sous des habits et des noms supposés; si presque à chaque vers on se souvient du vers suivant, en croyant le deviner, certes, une telle œuvre ne peut point raisonnablement passer pour une œuvre d'imagination. C'est que les fables tragiques sont extrêmement rares, et que les hommes de génie sont très-rares aussi. Les poètes dramatiques peuvent se diviser en trois classes : d'abord ceux qui inventent ou plutôt qui trouvent des fables et les traitent d'une manière également inventée; il y en a trois ou quatre comme cela depuis le commencement des siècles; ensuite ceux qui traitent franchement de grands et beaux sujets traités trop faiblement avant eux, et qui, les embellissant et les rajeunissant par la vigueur de leur pensée * et les formes nouvelles de leur style, sont au moins créateurs* par l'exécution; de ces auteurs-là, il s'en rencontre tout au plus deux ou trois par époque ; enfin, ceux qui traitent et écrivent d'une manière commune et connue de prétendus sujets créés, dont il n'y a d'inventé que le titre et dont toute l'originalité disparaît avec l'affiche : cette classe d'auteurs, cette faction des continuateurs a toujours été très-nombreuse '•
1. Variants db L'ÉDinoN de 18S9 bt des éditions suiyamtbs : c /eur composition. »
2. Variants des ioiTiONs de 1829 et suivantes : « sont encore. »
3. Passage AJOuTé dans les éditions de 1829 et suivantes : c C'est ê propre des auteurs médiocres de voir des sujets de tragédie partout; les
vrais poètes dramatiques savent, au contraire, combien il y a peu de ces ables tragiques, faites pour inspirer la terreur dans tous les siècles et dans tous les pays, comme Œdipe et Macbeth.. Yoilà pourquoi ils sont à la recherche de ces rares et beaux sujets ; voilà pourquoi, lorsqu'ils n'en trouvent pas de nouveaux à cette hauteur, ils aiment mieux refaire ceux qui n'avaient pas été assez bien exécutés avant eux, du moins sur notre théâtre ; persuadés qu'ils sont que, dans les arts, c'est manière neuve de traiter les sujets, bien plus que la nouveauté des sujets eux-mômes, qu'il faut rechercher. Les grands musiciens refont souvent
De toutes les tragédies représentées de nos jours au théâtre de la rue de Richelieu, quelles sont celles qui survivront aux variations des systèmes, aux caprices de la mode ? Ce sont évidemment YAgamemnon de M. Lemercier et la Clytemnestre de M. Soumet * ; c'est aussi la Marie Sluart de M. Lebrun, habile traduction de Y allemand qui émeut et attache. par cette poésie naturelle et colorée qu'on retrouve avec tant de charme dans le Voyage en Grèce du même auteur. Si nous passons à l'Odéon nous trouverons en première ligne des tragédies qu'on y a représentées, les Machahées, ouvrage fort remarquable de M. Guiraud, et le Saûl, dont la belle et grande poésie a placé M. Soumet si haut parmi ses rivaux de gloire : ces deux pièces sont encore des sujets refaits. Un seul ouvrage entièrement neuf survivra aux critiques et aux éloges qu'il a reçus : c'est le Paria de M, Casimir Delavigne, œuvre essentiellement philosophique, qui peut-être n'a pas cet intérêt vulgaire que cherche d'abord la foule, mais qui frappe tous les esprits distingués par des situations fraîches, des caractères créés, et par un style de poète.
Le Paria est l'ouvrage de M. Delavigne qui a eu le
les partitions des opéras donnés par leurs devanciers; Raphaël a refait trente fois les mêmes sujets, et quelle prodigieuse variété dans cette apparente monotonie I Enfin, les poètes classiques de la Grèce reproduisaient sans cesse les mômes fables sur leur théâtre ; tant il est vrai que l'exécution est presque tout, en poésie comme en peinture. Sans doute, si tout est neuf et beau, sujet comme exécution, le mérite et la gloire sont portés à une puissance bien supérieure; c'est ainsi qu'on est Sophocle ou Shakespeare ; mais quand on fait Iphigénie ou Phèdre, OEdipe ou Mérope, qui avaient déjà été mis vingt fois en scène depuis deux mille ans, on est .encore Racine et Voltaire. Si ces magnifiques sujets n'étaient pas devenus de magnifiques tragédies sous la main de deux grands maîtres, nos poètes vivants devraient s'y exercer, jusqu'à ce qu'ils parvinssent à les naturaliser sur notre scène ; il n'y aurait pas de plus beaux triomphes contemporains. Et ici les faits viennent encore au secours des théories. »
1. Passaqb ajouté dans l'édition db 1829 et dans les éditions SUIVANTES : « C'est-à-dire, deux imitations du grec, deux sujets primitifs et de tous les temps, qui avaient été souvent manques, et qui attendaient que deux hommes d'un haut talent vinssent les placer sur la scène française, à côté de nos anciens chefs-d'œuvre. >
moins de snccès et qui lui fera le plus d'honneur^.
Une autre traduction de Schiller qui rappellerait sans
aucun doute le succès de Marie Sltmrt, c'est le Guillaume