L*INFIDÉLITÉ
— « Quelle pâleur sur ton visage !
Quelle angoisse accable ton cœur, Que mon sourire (ô noir présage!) Ne peut plus s'en rendre vainqueur!
Parle, Misco! — Sur la clairière, Peut-être, ou sur quelque vieux seuil.
As-tu rencontré la sorcière De Morlin, et son mauvais œil ? »
— « Non, Marina, ce n'est point elle, La sorcière aux lentes chansons, Non ; c'est une jeune mortelle
Qui m'a mis au cœur ces frissons.
De la forêt sortant sa tête.
Elle m'a barré les sentiers :
« Où vas-tu, me dit-elle, arrête,
J'attends depuis sept jours entiers. »
Co qu'elle a dit encor, qu'importe?
Marina, c'est entre elle et moi.
Cette femme te voudrait morte, Je l'ai trahie enfin pour toi!
Je vois toujours là ce teint blême.
Ces cheveux dressés, cet œil creux ; La sorcière de Morlin même N'a pas un aspect plus affreux. »
USCA. 111
— « Parleras-tu donc toujours d*elle7 Cœur ingrat! — Si jusqu'en ce lieu Ton soupir lui reste fidèle, Qu'est-ce que mes charmes, bon Dieu!
Viens là, Misco; vois, il me semble Que mes yeux te ranimeront J'essuîrai sur mon sein qui tremble La froide sueur de ton front. »
— a Mais ces larmes, la pauvre femme, Qu'elle verse à force d'aimer,
Qui peut les essuyer?... Son âme, .
Marina, qui peut la calmer?
Elle aussi fut belle et charmante Tant que je l'aimai I — Se peut-il?
Oui, oui, son sourire d'amante.
C'était un frais matin d'avril.
Maintenant, hélas ! la tristesse Lui jette son voile de deuil ; Elle gémit, et, rude hôtesse, La douleur l'entraîne au cercueil. »
— « Traître ! si tu l'aimes encore, Vers elle que ne voles-tu?
Tant de regrets, dont je t'abhorre.
Dépassent enfin ma vertu.
Hélas ! pour quel objet indigne Ai -je au cœur nourri tant d'amour?
• Va-t'en, infidèle ; — j'assigne Tes remords à mon dernier jour... i)
Elle disait, mordant ses lèvres.
Entrant son ongle sous ses chairs; Et le frisson des pâles fièvres Secoua ses os et ses nerfs.
C'est ainsi qu'elle eut, par surprise, Ud cœur faible, et le domina.
Ainsi, la main à toi promise, Usca, s'en fut à Marina !
l'empêchement
— Usca, que fais-tu là si tard?... dans les ténèbres Les cris du vent font peur... Parmi les croix funèbres Qui frémissent déjà de l'orage lointain.
Seule ainsi, veux-tu donc attendre le matin?
— Mon père, cette fosse où je pleure et je prie. Elle enferme les os de ma mère chérie.
Je n'en puis détourner pies pas. Regardez-la; Je n'ai plus autre chose au monde que cela.
— ma fille, je veux fermer le cimetière.
Tu feras sagement de sortir la première.
Et si la nuit sans lune éveille ton effroi,
C'est ton pasteur qui t'ofifre un refuge ; suis-moi.
— Dites, puisqu'à ce point vous êtes charitable. Oh! dites-moi, mon père, est-il donc véritable Qu'au jour naissant Misco doit conduire à l'autel Une autre femme I... ohl Dieu! plutôt le coup mortel!
— Ma voix a publié les trois bans à la messe ; Et nul n'a fait obstacle à la double promesse.
— Moi, mon père, c'est moi qui fais empêchemçnt. Il n'en peut épouser une autre... non, vraiment!
Tu sais bien... tu sais bien qu'il m'a longtemps aimée; Que je vis pour lui seul et de lui seul charmée... —Oui, ma pauvre enfant, mais... t'a-t-il promis sa main?
— Eh quoi! m'aurait -il donc, mon père, aimée en vain!
USCA. 113
Oh! le jour qu'il m'u dit : « C'est toi seule que j'aime, » Je n*eus aucun soupçon du moindre stratagème. Sa parole sembla sacrée à mon amour...
Gomment croire qu'au sien il pût manquer un jour!
Que je l'ai donc aimé! ciel! d'une main ravie J'aurais tranché pour lui le doux fil de ma vie; J'aurais jeté mop corps dans les feux dévorants; J'aurais péri, joyeuse, au fond des noirs torrents I
Au jour naissant, dis-tu?... eh bien! qu'il t'en souvienne,
Ici je resterai, moi, jusqu'à ce qu'il vienne I
Pour l'église, elle et lui passeront par ici;
Qu'ils me trouvent tous deux sur cette tombe... ainsi!
Mon père, du moment où j'appris que sa flamme Ne brûlait plus pour moi, qu'une autre avait son âme ; Ma raison s'en alla, comme la paille au vent; Je ne fus plus la même, hélas I qu'auparavant.
Tant que vécut ma mère, épiant mes alarmes, Dans ses bras protecteurs j'ai pu cacher mes larmes. Maintenant, elle gît sous ce tertre étoufifant, Morte, pour ne pas voir mourir sa pauvre enfant l
Je suis seule, orpheline, et cela peut-il être Que du Dieu d'Abraham serait béni le traître Qui m'ose abandonner dans ce désert cruel!
Ohl père! ne fais pas son complice le ciell
— Oui, ton malheur est grand, ma fille, mais j'espère Trouver quelque secret qui bientôt le tempère.
La dot est opulente, et tu peux, en effet, Y puiser la rançon du tort que l'on te fait.
— Si tu n'as rien de mieux à me dire, elle est bonne La loi qui t'interdit l'amour... Dieu te pardonne! Penses tu qu'il existe au terrestre séjour
Aucun trésor qui vaille et remplace l'amour?
114 UËUVRKS D'EMILE DESCHAMPS.
Eh bienl sortons, sortons... Le tort qui se prépare, Je veux tout autrement, prêtre, qu^on le répare : Il me faut la rançon du sang; et, sur ma foi, La nouvelle, demain, en viendra jusqu*à toi !