‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 2)Chapitre 60 sur 168 · LE VAISSEAU-FANTOME · texte numérisé non relu

LE VAISSEAU-FANTOME

{Poésie russe, — lbrmomtoff)

Le firmament reluit de toutes ses étoiles.

Quel est là-bas, là-bas, voguant à pleines voiles.

Sur les flots bleus de l'Océan, Ce navire aux longs mâts' qu'aucun vent ne balance.

Dont tous les agrès font silence,

Et dont chaque canon béant,

Sans un seul artilleur de garde, Pointé vers l'horizon, reste morne et regarde?...

On ne voit pas les matelots.

On n'entend pas le capitaine; Le vaisseau n'a souci, dans sa marche certaine. Ni des foudres du ciel, ni des rocs sous les flots.

Une île est sur la mer, rocher sombre, infertile, Battu des vagues en fureur; Mais une tombe est sur cette île...

C'est la tombe d'un empereur.

Ses ennemis, enfin, l'ont couché dans sa bière,

Sans les honneurs guerriers, sans les pompes du deuil.

12'2 OEUVRES D*ÉM1LË DËSCHAMPS.

Ils ont scellé sou corps sous une lourde pierre, De peur quMl ne se lève un jour de son cercueil.

Mais, quand Tannée a fui, roulée en son suaire. Quand revient le cinq mai, quand Theure morfuaîre, Minuit, tinte dans Tîle, en n^y réveillant rien, De l'horizon des cieux arrive Un beau navire aérien Qui touche doucement la rive...

Alors, son noir chapeau sur sa tête en travail,

Sur son corps sa capote grise, L'empereur apparaît I — Sous la nocturne brise.

Il s'assied près du gouvernail, Le front penché, les bras croisés sur sa poitrine... Le vaisseau, comme un trait, fend la vague marine.

Il emporte ardemment l'étonnant passager,

11 l'emporte vers cette France Où, triste, il a laissé, dans les temps de souffrance, Son trône et son cher fils aux mains de l'étranger, Et puis sa vieille garde, héroïque espérance 1

Dès qu'il peut, à travers les heures de la nuit, Reconnaître la terre où domina son glaive.

Voilà que l'empereur se lève; Le voilai son cœur bat, son san^ bout, son œil luit!

11 descend d'un pas ferme et hardi sur la côte.

Par des élans tendres et chauds Il appelle ses vieux soldats; puis, à voix haute, Et de leurs noms conquis, ses trente maréchaux.

Mais, hélas! les soldats, à l'épaisse moustache. Dorment au bruit de l'Elbe, ou du Tage ou du Pô; Sous les sables ardents ou la neige sans tache Du Caire et de Moscou... rêvant à leur drapeau!... Ou bien l'empereur mort a creusé leur tombeau l Les maréchaux, du dieu vaincu guerriers apôtres, Ils ne répondent pas, non plus, à son appel :

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Les uns ont disparu dans les combats; — les autres... Leur encens militaire avait changé d'autel.

Et, frappant de son pied le rivage sonore.

L'empereur marche, courroucé; Le long des flots dormants, par sa rage poussé,

11 va, vient, puis appelle encore.

Il appelle à grands cris son cher fils, l'enfant-roi.

L'étoile de sa nuit profonde ; Il lui promet l'amour et l'empire du monde, Ne voulant que la France et la gardant pour soi...

Mais le jeune héritier des grandes destinées. Sous le poids de son nom a vu ses jours détruits, Gomme un arbre qui casse, aux premières années. Sous l'abondance de ses fruits.

Et l'empereur s'arrête, il attend. — Rien! — Personnel

Il attend... la lune décroît;

Dans tous ses membres il frissonne; Mais il attend toujours — l'heure du matin sonne; Alors ses pleurs brûlants mouillent le sable froid.

Il est là, seul... il cherche encor; son front retombe; •

Il pousse un soupir douloureux, Et lentement remonte au vaisseau vaporeux Qui le ramèae vite à l'île de sa tombe.

Ainsi, lorsque son corps frémit sous les barreaux Du sépulcre anglais qui l'enferme, L'âme visible du héros Doit errer, pour un temps dont Dieu connaît le terme, Cherchant ses vieux soldats, son fils, ses généraux. Jusqu'à ce que, monté pour ne plus redescendre. Purifié de pleurs en pleurs. Napoléon, De ses aïeux. César, Charlemagne, Alexandre, Aille habiter en paix l'éternel Panthéon I

iU OEUVRES D'ÉMILË DESCHÂMPS.

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