‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 2)Chapitre 68 sur 168 · CE QU'ON N'OUBLIE PAS · texte numérisé non relu

CE QU'ON N'OUBLIE PAS

— « Grand capitaine, eh bien l te voilà vieux et seul (Car le vide se fait à l'entour des vieillesses);

Mais ton esprit, peuplé de tes jeunes prouesses, De drapeaux en drapeaux se distrait du linceul : L'espérance aux vieillards sourit... dans leur mémoire... Recommence avec nous ton cercle de combats.

D'escadrons terrassés, de remparts mis à bas; Évoque les plus beaux de tes beaux jours de gloire I »

— a Je ne m'en souviens pas. Je me souviens d'un jour Où j'étais, pauvre enfant, dans mon lit, tout malade; Ma grande sœur me vint chanter une ballade

Si douce, que le mal s'adoucit à son tour. »

— « Grand politique, eh bien I destitué par l'âge, Te voilà morne et sombre à ton foyer glacé; Mais, avec tous ses bruits, ravivant le passé,

Du poids de ton néant son fracas te soulage.

Redis-nous ces congrès où, jugeant tous les droits.

Des antiques États tu changeais la fortune;

Et ces luttes d'orage où, roi de la tribune.

Tu parlais de plus haut que tous les autres rois! »

— « Je ne m'en souviens pas, non ; mais je me rappelle Que je fus, au collège, à douze ans, couronné ;

On appelait mon père un père fortuné,

Et ma mère pria longtemps dans la chapelle. »

— « Mon grand poète, eh bien ! voilà que tes cheveux Rares et blanchissants pendent sur ton épaule, Comme sur le roc nu le feuillage du saule...

Mais ton œil d'aigle encor nous lance tous ses feux. C'est que les souvenirs sont le brasier dans l'âtre. Qui, plus ardent, pétille au souffle des hivers.

PRIE-DIEU ET BÉiMTlER. IJ3

Comptons tous les lauriers moissonnés par tes vers; Comptons tous Les bravos de ton peuple idolâtre! »

— « Je ne m'en souviens pas. Je me souviens qu^un soir,

Elle me regarda, vaguement inquiète :

Un ange, une déesse, un rêve de poète...

Et je Taimai I — Jamais nous ne pouvions nous voir I »

Ainsi, de tous les biens qui font le sort prospère.

Que nous reste-t-il au départ ?

La chanson d'une sœur, le sourire d'un père,

Le rapide aveu d'un regard !

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