AVANT-PROPOS
Depuis le mois de février 1847, époque de la fondation de la Société générale des crèches à Paris, jusqu'en ,1869, j'ai peut-être pris trente fois la parole, soit dans les séances annuelles et solennelles de la Société, soit pour l'inauguration des crèches particulières. Toutes mes poésies sur ce sujet vraiment humanitaire ont été recueillies à mesure dans les annales et comptes rendus rédigés et publiés par les soins de M. J. Marbeau, l'infatigable et renommé fondateur, et l'on peut dire l'apdtre de cette œuvre fii noble et si utile qui doit tant à son zèle pieux, à son éloquence sympathique et à ses excellents et incessants travaux.
Toutes mes poésies sur cet unique thème, que j'ai lues ou qu'on a lues pour moi, ayant été échelonnées de loin en loin dans des lieux différents et devant des publics renouvelés, ont pu être écoutés sans graves incon- Ténients. Il n'en serait pas de môme si elles se trouvaient reproduites en bloc dans des pages qui se suivent immédiatement : une monotonie inévitable et des répétitions de paroles, de pensées et d'images en rendraient la lecture plus que fatigante. J'ai donc pris le parti de détacher, pour la conserver ici, une seule de ces poésies : celle qui m'a paru résumer le moins imparfaitement les diverses conditions du sujet et les intérêts qui s'y rattachent. Puis cette pièce a eu l'avantage d'être dite pour l'ouverture delà crèche de Saint-Vincent-de-Paul; et l'on comprend que ce nom seul m'ait ouvert des horizons, qu'il ne m'a pas été donné d'entrevoir deux fois.
Les enfants par milliers, sur les marches des temples, Mouraient, frêles oiseaux tombés nus sur le sol, D'un sauvage abandon pitoyables exemples...
Lorsque dans nos cités parut Vincent de Paul I L'apôtre, à ces tableaux, dans son cœur se révolte ; Et, comme un moissonneur qui craint pour sa récolte, II part avant le jour, pendant tous les sommeils, Yole de place en place où gémit un pauvre ange. Ramasse son trésor, et dans la sainte grange Apporte, chaque soir, ses beaux épis vermeils. — Dieu, qui ne compte pas avec les espérances,
136 OEUVRES D*ÉHILE DESCHAMPS.
Envoie un saint auprès de toutes les souffrances... Combien de nouveau-nés par le vice conçus, Et jetés par la honte au bord du précipice, Vont être» homme divin, conduits à ton hospice,
Et par Tamour chrétien reçus!
Et vous, mères dénaturées.
Vous, pères, devant Dieu plus infâmes cent fois,
Car de vos fautes ignorées
Les complices, devant nos lois,
Sont les seules déshonorées, Si d'un enfant perdu le souvenir vous mord.
Désormais sa poignante absence Vous épargne du moins la moitié du remord,
Puisqu*au péché de sa naissance Ne se joint plus sur vous le crime de sa mort.
Cependant Tesprit faux, la paresse ou la gêne.
En des ménages réguliers.
Des fils de la débauche usurpant les foyers.
D'une famille hétérogène Encombre peu-à-peu les tours hospitaliers...
— Est-il rien de parfait et de stable où nous sommes I - Hélas! et de quel bien n'abusent point les hommes!
Toutefois chaque siècle a vu jusqu'à présent Des mères dont la vie est l'indigence active. Au travail du dehors, partout se refusant,
Sur le berceau qui les captive Répandre avec leur âme un lait insuffisant Que n'alimentaient plus Taiguille productive
Et le régime bienfaisant.
Alors, tout languissait, nourrissons et ménagé. D'autres, le cœur très-gros, tout le temps du jeune âge, Devaient livrer l'enfant, par qui seul on renaît. Aux hasards d'un amour et d'un lait mercenaires. Pour conserver l'ouvrage et le gain ordinaires; Et l'enfant revenait chétif... s'il revenait! Pour la mère indigente, implacable dilemme : Nourrir sans travailler, travailler sans nourrir;
Et pour le pauvre être qu'elle aime.