BALLADE
( Poésie anglaise. — southey)
Nul œil humain, nul œil au monde N'aperçut lord Ollfand, le front dur, Tair hagard, Quand il précipitad'un roc le jeune Edgard,
Dans la Severn froide et profonde.
Nulle oreille, excepté celle de lord Ollfand, N'entendit les trois cris de mort du pauvre enfant,
Quand il disparaissait sous Tonde.
Edgard était l'unique et dernier rejeton De la maison d'Incoln. — Lui mort, tout l'héritage. Fiefs, dîmes et châteaux, revenaient sans partage . A lord Ollfand, son oncle, un bon lord, disait-on.
Il n'en devrait compte à personne, Et les vassaux, tenant la bannière d'honneur, Ont bientôt salué pour leur maître et seigneur
L'assassin que nul ne soupçonne.
Le vieux château d'Incoln aux gothiques beautés Règne, comme un géant tranquille.
Dans une riante presqu'île, - Dont la large Severn embrasse trois côtés.
Que de fois, égaré dans la fraîche vallée.
Le brûlant voyageur, oublieux du chemin.
S'est assis sur les fleurs de la rive isolée. Roulant quelques rameaux d'un saule dans sa main, Et contemplant, le cœur rempli d'un doux présage, Les mille enchantements de ce bete.u paysage !
Mais lord Ollfand, depuis Tépouvantable jour,
N'a point tenté, — trop rude épreuve! — De tourner ses yeux vers le fleuve;
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Car des donjons épais du féodal séjour,
Dans chaque murmure des vagues, Dans les bruits frémissants et vagues Du vent qui passe et pleure entre les saules gris. Il croit ouïr d'Edgard les trois funèbres cris ! — Vainement dans ses bois, en grands gibiers si riches, Le meurtrier courait les chevreuils et les biches ; De taillis en taillis, une ombre le suivait ; C'est en vain que, brûlé d'une veille farouche. Il demandait, le soir, du repos à sa couche, Le spectre-enfant siégait d'avance à son chevet.
Et les vassaux disaient : « Le maître N'en finira donc pas de pleurer sur les morts 1 »
Et, le voyant, triste, apparaître, Expliquaient en chagrin la pâleur du remords.
Les heures, formidable et sonore mémoire.
Ont rappelé trop tôt, de la voix des tocsins.
Un sombre anniversaire auquel les assassins
Ne se méprennent pas sous le chaume ou la moire;
Tant, ces jours-là, se plonge en leur cœur criminel
L'ongle plus déchirant du vautour éternel I
C'était un jour lugubre et pâle ; L'ouragan s'engouffrait dans la vallée en deuil ;
La Severn, avec un long râle, Escaladait ses bords, franchis en un clin d'œil.
Lord Ollfand, l'âme bourrelée.
Cherche l'heureux oubli de soi-même, emporté
Parmi la bruyante mêlée D'une fête qu'il donne aux seigneurs du comté...
Ni l'allégresse des convives.
Ni les vins pétillants, ni les chants, ni les jeux,
Ni les danses molles ou vives, N'éclaircissent les plis de son front nuageux... Blême et tremblant, il prête une oreille pâmée Au bruit lointain des flots, pleins de rauques accords ; De grands frissons glacés parcourent tout son corps A chaque sifflement du vent dans la ramée.
Et tous les conviés, de son désordre émus.
16g OEUVRES D*ÊMILE DKSCHAMPS.
Ont quitté Thôte étrange et la fête avant Theure ; Cependant quMl implore, au fond de. sa demeure, Un lit pour s'assoupir, après quelque oremus.
Il ose encor prier I... Un lourd sommeil de pierre Venait, minuit sonnant, d'écraser sa paupière. Lorsqu'un spectre, entouré des blancheurs du linceul, Se penche sur son lit, — les voilà seul à seul l — C'est l'ombre de son frère I
— « OUfand, OUfandl lui crie Le spectre, d'une voix que nulle voix ne rend. Ne t'ai-je pas légué mon fils en expirant?... Je jure de veiller sur sa tête chérie.
Comme un père... est-ce là le serment que tu fis? Parjure-meurtrier, qu'as-tu fait de mon fils? »
Baigné d'une sueur mortelle, Les cheveux hérissés, effrayant moribond.
Lord Ollfand, hors du lit, s'échappe d'un seul bond.
Ainsi qu'un cheval qu'on dételle.
Il crie, il court... Le nain, là-haut, sonnait du cor. La Severn î la Severn !... spectacle sans exemples! La Severn a noyé le val sous ses flots amples; Elle envahit le parc... elle grossit encor.
Voilà ses lames courroucées,
Qui viennent, comme un sourd marteau,
Par un bras infernal poussées,
Frapper aux portes du château.
Lord Ollfand croit rêver... non, non, c'est véritable. Il voiti il voitl — partout la mort, sans nul secours;
La mort horrible, inévitable...
La Severn grossissait toujours !
Qu'est-ce donc?... des créneaux part un cri d'espérance; Tout le manoir éclate en joyeuse rumeur...
Vivati c'est un bateau... l'esquif de délivrance ! Il s'approche, conduit par un adroit rameur ! Et déjà, sous la lune, au front rougeâtre et terne, Une foule, à grand bruit, s'encombre à la poterne :
LORD OLLFAND. 169
Page hardi, varlet poltron, pesant archer,
Tous criant : « Sauvez-nous du péril où nous sommes ! »
— « Paix I ia barque est petite, il n'y tient que deux hommes, Et c'est vous, lord Ollfand, vous que je viens chercher. »
Ainsi le rameur parle, et lord Ollfand s'élance Dans le fragile esquif, que la vague balance.
— « La moitié de mon or, dit-il au batelier.
Et ce rubis, ce beau rubis, si tu me sauves! » Les flots noirs rugissaient comme des bêtes fauves; Mais le bateau glissait rapide, et, par millier.
Des arbres, à fleur d*eau, fuyaient les têtes chauves. Lord Ollfand respirait... D'où vient donc qu'il pâlit?... Le batelier, quittant sa rame :
— c Là-bas, où la Severn d ordinaire a son lit,
Ghutl... il m'a semblé, par notre âme, Que s'élevait un cri plaintif, un cri d'enfant I... Ne Tavez-vous donc pas entendu, lord Ollfand? »
— « Non, c'est la bise au loin qui siffle et se lamente. Force les coups de rame; aurais-tu peur, manant? Aurais-tu peur?... répond le lord, en frissonnant; Dépêche! à l'autre bord! et fendons la tourmente! •
— « Pour cette fois, mylord, je ne me trompe point, Reprend le batelier ; c'est le cri de détresse
D'un enfant qui se noie ! Ah ! volons, le temps presse. Volons à son secours! » Mais lui, levant le poing: « Tu rêves, interrompt lord Ollfand avec rage. Tu rêves î... et d'ailleurs, c'est une nuit d'Enfer, Nous voudrions en vain le tirer du naufrage.
Va donc I rame au rivage avec deux bras de fer. »
9— a Omon Dieu ! pouvez- vous... c'est contre la nature... Entendre, s&ns pitié, ce cri d'agonisant?
Laisserez-vous, mylord, sans un regret cuisant, Périr une innocente et douce créature?
Savez-vous bien qu'il est affreux,
Mylord, de finir de la sorte?
De se sentir, sous ces flots creux.
Rouler comme une chose morte ?~ a. 10
De pousser des cris douloureux, Que, sans écho, la houle emporte ? »
— « Je sais que tu me dois main-forte ; Que je paie !... allons, malheureux!
Sauve-moi; le reste, qu'importe? »
Et le rameur soumis, sans dire un mot de plus, Redoublant de vigueur, par la foudre et la grêle, Impassible, à travers le flux et le reflux.
Sur cette immense mer pousse son bateau frêle. Les deux hommes longtemps naviguèrent ainsi.
— a Ne toucherons-nous pas bientôt la terre ferme? Demande lord Ollfand; approchons-nous du terme? /•
— « Tout à l'heure, mylord... scélérat, c'est icil Ajoute brusquement le batelier sinistre ;
Tiens ! tiens ! reconnais-tu la crête du rocher? Entends-tu, sous tes pieds, les cris se rapprocher : Ah! mon oncle!»,. Celui dont je suis le ministre Par ma bouche te dit : « Va joindre ton neveu ! »
— « Quel démon es-tu donc?... grâce I et je fais le vœu Par tous les saints...» — « As-tu fait grâce à ton pupille?» Dit l'autre; et sous la rame il le broie et le pile.
Et puis, relevant par le cou Ce corps, qui se crispe et qui souffre Dans les convulsions d'un fou, Trois fois sur les gueules du gouffre Le balance, et tout de son long Le laisse tomber comme un plomb.
Les jambes et le torse et le front* s'abîmèrent. Par un suprême effort, un instant le maudit Remonta ; puis les flots sur lui se refermèrent.
— « Horreur! murmura-t-il. » — L'ouragan répondit. L'inconnu ricanait... Avec fracas disjointes.
Deux ailes, tout en chair, battirent sur son dos; Entre ses doigts frémit la fourche à quatre pointes. Et la barque fila sur le morne amas d'eaux.
C'est tout. —
Le jour d'après, dans la fraîche vallée.