SCÈNE III
MALCOLM, MACDUFP, LÉNOX.
LÉNOX.
Dieu TOUS garde !
MALGOLM.
L'Ecosse existe-t-elle encore?
LÉNOX.
Elle-même à présent s'épouvante et s'ignore; Notre mère n*est plus, c'est notre tombe à tous. Pas un être, excepté les bourreaux et les fous, Qu'en ce triste pays on voie encor sourire.
Et la pitié partout sous la frayeur expire I Gomme au temps du déluge, aujourd'hui tout amour £st éteint dans les cœurs ; — à chaque instant du jour Le glas funèbre annonce un mort, sans que personne S'informe seulement pour qui la cloche sonne.
MACDUFF
Quel est le plus récent malheur?
léno;e.
En sait-on rien I Le désastre d'une heure est un désastre ancien, Chaque heure en produit cent.
HAGDUFF.
Comment ma femme est-elle?
LÉNOX, arec hésitation.
Mais, bien.
MAGDDFF.
Et mes enfants?
LÉNOX, de même.
Bien aussi.
MAGDUFF.
Sols fidèle.
Le tyran à leur paix n'avait pas attenté.
Dis?
MACBETH. 85
LÉNOX.
Us étaient en paix, lorsque je les quittai.
MALGOLM.
De vos discours, Lénox, ne soyez point avare; Dites ce qui se passe et ce que l'on prépare.
LÉNOX.
Le bruit se répandait, lorsque je suis parti, Que des braves au nord vous créaient un parti. On doit croire ce bruit certain, à voir l'armée, Qu'à la hâte, et sans choix, le tyran a formée. Il est temps de paraître et de nous seconder; Prince, votre aspect seul ferait tout hasarder. Donnerait du courage aux plus timides âmes Et dans toute l'Ecosse armerait jusqu'aux femmes I
MALGOLM.
Que nos braves amis s'apprêtent sans délais ; l^ous marchons à leur tête avec dix mille Anglais Dont un roi généreux, sans que je le demande, Fait soutenir ma cause, et que Siward commande : La chrétienté n'a pas de plus grand général.
LÉNOX.
Gomment, pour tant de bien vous rendre tant de mal? Mais, je dois proférer des paroles mortelles. Que l'air devrait dissoudre.
MACDUFF, inquiet.
Eh! qui concernent-elles?
La cause du pays? ou bien, est-ce un malheur Qui dans une seule âme enferme la douleur?
LÉNOX.
Il n'est point d'âme honnête et bonne qui ne prenne Une part de douleur dans cette aflfreuse peine ; Mais la plus grande part à Macduff seul revient.
MAGDUFF.
Donne-moi d'un seul coup tout ce qui m'appartient.
LÉNOX.
N*abhorrez pas celui qui de ce coup atroce Va vous frapper.
MAGDUFF.
Ten tends 1...
LÉNOX.
Votre château d'Ecosse Est pris — et votre femme et vos fils— massacrés. Vous conter les détails de ces faits exécrés, Ce serait vouloir joindre, après des! grands crimes. Votre mort à la mort de ces chères victimes. — Angus a dirigé tous les coups.
MAGDUFF, atterré.
Justes cieux I
MALGOLM.
Homme, ne reste pas les deux mains sur tes yeux. Donne à ton désespoir une voix et des gestes, Car les chagrins muets bouillonnent plus funestes Dans le cœur qui se gonfle, et se brise en éclats.
M A CDD FF, suffoquant.
Mes enfants aussi !...
LÉNOX.
Femme, enfants, vassaux, hélas I Tout ce qu'ils ont trouvé.
MAGDUFF.
J'étais absent I ô rage I — Ma femme, morte aussi !
LÉNOX.'
Je vous l'ai dit.
MALGOLM.
Courage !
Consolons nos douleurs par des coups triomphants. Venge-toi sur Angus, viens.
MAGDUFF.
II n'a point d'enfants !
— Nous étions ennemis, je le sais ; mais quel père Eût songé....
MACBETH. 87
LÉlfOX.
G*est Macbeth par qui seul tout s'opère.
Angus obéissait, et lui-même a péri.
Mais Macbeth jusqu'au bout au carnage a souri.
MACDUFF
Tous mes jolis enfants I — dévorante chimère I — TousI... avez-vous dît tous? quoi ! les fils et la mère Enlevés à la fois I — ma femme et tous mes fils 1...
MALCOLM
Le destin vous provoque ^ acceptez ses défis. Combattez le malheur en homme.
MAGDUFF.
Oui, oui, je tâche, Mais je le sens en homme aussi. — Serais-je un lâche Pour mourir de chagrin? serais-je criminel Pour chercher dans la tombe un repos éternel? C'est toi qui les livras à leurs barbares hôtes Père aveugle, en fuyant I — ce n'est pas pour leurs fautes. Non, c'est pour te punir des tiennes, sans retour. Que le meurtre a fondu sur eux comme un vautour I
MALCOLM
Que le chagrin se tourne en fureur dans votre âme 1
MAGDUFF.
Ah ! je pourrais verser des pleurs comme une femme! — Non ; abrège, grand Dieu, le temps et le chemin ; Mets-nous front contre front, Macbeth et moi, demain Que ce fer le découvre, et, par mon saint baptême. S'il m'échappe, grand Dieu, pardonne-lui toi-même I
On entend une musique guerrière, Tannée anglaise défile au fond du thé&tre.
LJ^iNOX.
L'armée anglaise passe, et, drapeaux déployés, Se dirige vers nous.
MAGDUFF.
Oui, c'est Siward ; voyez !
L'armée anglaise s'arrête dans la campagne en rue du spectateur; et Siward arrive sur la scène avec un groupe d'o£Bciers qu'il présente à Malcolm.
88 GEUVRëS D*ÉMILE DESCHAMPS.
MALGOLMy à Macduff et à Lénox.
Nobles cousins, la chance enfin nous est offerte. Allons droit au tyran ; — il est mûr pour sa perte Je livrerai sa tête à vos glaives vengeurs.
A Siward et à ses officiers.
Et VOUS, braves Anglais, dont les camps voyageurs Rouvrent à l'exilé le chemin de son trône, J'accepte avec orgueil votre héroïque aumône. Une voix à mon cœur dit : « Tu l'acquitteras I » Siward, MacduflT, l'Ecosse étend vers vous les bras. Et son roi, jusqu'au bout de nos sanglants désordres. N'est qu'un soldat de plus, qui combat sous vos ordres.
MAGDUFF.
Le ciel donne aujourd'hui, pour forcer les hasards, La prudence aux enfants et l'audace aux vieillards; Prince, vous nous verrez, à votre moindre signe, Verser de notre sang, qui bouillonne et s'indigne. Tout ce qu'il en faudra pour faire encor fleurir La tige de nos rois, qui ne doit pas périr !
Aux armes I
Tous : Aux armes!
Sur Macbeth que notre deuil retombe I Jurons de ne poser le fer que sur sa tombe.
A Malcolm.
Votre sceptre usurpé, roi, vous sera rendu.
En dérorant ses larmes.
Qui me rendra jamais tout ce que j'ai perdu !
Tous tirent l'épée et sortent. L'armée se met en marche sur une musique éclatante.
FIN DU QUATRIÈME ACTE