LES DEUX CHOEURS
Ah 1 quelle nuit 1 quel festin !
Bal divin, Que de folles Paroles, Sous la gaze et le satin I Belles Véronaises, Sous les grands mélèzes.
Allez rêver de danse et d'amour, Jusqu'au jour!
Les voix se perdent dans le lointain.
ROMÉO, seal. Il vient de franchir les mars du Jardin.
Avec eux plus longtemps pouvais-je rire ainsi. Et me traîner plus loin quand mon cœur est ici!
1. Cette chanson fait partie de la symphonie dramatique de Roméo et Juliette, dont les paroles sont de moi, et dont la musique est un des chefs-d'œuvre de M. Hector Berlioz. — Si, par quelque obstacle trèsfâcheux, elle ne pouvait pas être exécutée au théâtre, elle devrait être remplacée par une musique instrumentale, avec des voix sans paroles.
{Note de l'auteur.)
ROMÉO ÇT JULIETTE. iS5
Ah! Ton rit de Tamour avant de le connattrei Quelle clarté, là-bas, luit à cette fenôtref
Juliette parait derrière ane fenêtre éolairée par on flaoïbeaii*
Approchons... -^ G*est le jour naissant, c'est le soleil I
C'est Juliette I — Viens, astre pur et vermeil!
Lève-toi plus brillant que celui qui m'éclaire ;
Oui, Diane Jalouse a pftli de colère
En se voyant moins blanche et moins belle que toi»
Qui n'es qu'une mortelle attachée à sa loi.
0ht renonce à son culte, à cette loi fatale;
Dépouille, pour aimer, ta robe de vestale :
La couleur en est triste et ne te convient pas.
Je voudrais fuir... un charme enchaîne ici mes pas.
Voilà ma souveraine, oui, c'est ma bien-aimée.
Viens, apprends tous les noms dont mon cœur t'a nommée!
Juliette 8'aTance sur le balcon, absorbée dans sa réferie et sans rien entendre.
Je crois la voir parler et n'entends pas sa voix... Ses yeux ont un langage, ils parlent, je les vois ! Je voudrais leur répondre... Ah! témérités folles! Est-ce pour moi qu'ils ont de ces douces paroles? Qu'ils sont éblouissants! — Si, dans la nuit, ses yeux Gomme une double étoile étincelaient aux cieux. Tous les oiseaux, trompés au feu qui les décore. Chanteraient dans la nuit croyant fêter l'aurore ! Moi, j'attendrais ainsi l'aurore de demain... Et le soirl... Son beau front s'est penché sur sa main.. Que ne suis-je le gant qui dans sa main se joue ? Peffleurerais longtemps les roses de sa joue !
JULIETTE, au balcon, se croyant seule.
Un rêve!...
ROMÉO
Elle a parlé! bel ange, parle encor !
Tu parais, sous ton voile et sur ton balcon d'or. Un divin messager que les regards profanes Suivent resplendissant dans les nuits diaphanes, Porté par un nuage en un ciel pur et clair.
Et voguant lentement sur les ondes de l'air!
120 OEUVRES D'EMILE DESCHÂHPS.
JULIETTE, lanB rolr Roméo.
Roméo I Roméo I Pourquoi faut-il, cher ange, Que tu sois Roméoi Change un nom fatal, change, Ne sois plus Montagu, par grâce! ou, si tu Tes, Juliette n'est plus Tenfant des Gapuletsl
ROMÉO, à part.
En vain je veux parler; elle parle, et j'écoute.
JULIETTE, contlnuanU
Tu n^es mon ennemi que par ton nom sans doute !
N'étant pas Montagu tu serais toi toujours.
Ce nom de Montagu, que fait-il aux amours?
Ah 1 la fleur favorite, où le zéphyr se pose,
Sous un nom différent serait encor la rose I
S'en exhalerait-il un moins doux parfum ? non.
Ainsi, mon Roméo, quand il perdrait son nom.
N'en garderait pas moins sa gr&ce et tout son charme...
Prends donc quelque pitié de ma première larme;
Laisse donc, Roméo, ce nom qui n'est pas toi...
Et, pour ce sacrifice, accepte, accepte-moi!
ROMÉO, élerant la Toix.
Ah! donne-moi le nom de ton bîen-aimé, donne. Et j'abjure le mien, et je te l'abandonne!
JULIETTE, sans le reconnaître.
A cette heure, en ce lieu, quel es-tu, toi qui viens Surprendre mes secrets, ou me parler des tiens!
ROMÉO
Par quel nom te répondre? Ahl si tu le repousses. Mon nom m'est odieux.
JULIETTE
Des paroles si douces!
De cette voix à peine en ai-je entendu cent; Mais mon cœur se souvient, j'en reconnais l'accent. Je frémis comme au bal! — Dis-moi, noble jeune homme, N'est-ce pas Roméo... Montagu, qu'on te nomme?
ROMÉO
Non... s'ils ont tous les deux ta haine ou ton dédain.
JULIETTE
Dis-moi... par quel miracle es-tu dans ce jardin? Gomment oser franchir ces murs inaccessibles? Gomment oser tenter des choses impossibles?
Ah I si quelqu'un des miens te surprend en ces lieux» G'est la mort! Mes parents te tueraient à mes yeuxl
Aux ailes de Tamour nul rempart ne s'oppose.
Et tout ce que Tamour peut tenter, Tamour Tose. Je ne suis point ijistruit dans Tart des matelots, Mais je tUrais chercher par delà tous les flots. Je ne crains que toi seule... et pourvu que tu m'aimes. Qu'importe tes parents,leurs cris, leurspoignardsmémesl Ah ! plutôt sous leur haine ici perdre le jour. Que de le conserver mille ans, sans ton amour I Mais, chasse, en souriant, un sinistre présage!
JULIETTE, l'appuyant lur le baloon.
Sans ce voile des nuits qui couvre mon visage.
Tu verrais se baisser mes yeux^ mon bien-aimé,
Et rougir la pudeur sur mon front enflammé;
Gar tu m'as entendu révéler un mystère
Dont je croyais la nuit seule dépositaire.
Je voudrais bien pouvoir reprendre mes aveux;
Roméo, parle, parle; est-ce que tu le veux?
Eh bien! on peut encor s'armer d'un front sévère,
Et te répondre : non... si ton cœur le préfère.
Autrement, mes aveux ont pour moi tant d'appas.
Que pour le monde entier je ne les nierais pas...
Vraiment, beau Montagu, vraiment je suis trop tendre.
Les promesses d'aimer doivent se faire attendre I...
Oui, mais à Juliette ose te confier.
Tout mon amour est là pour me justifier.
Sous de feintes froideurs les dames de Vérone
Gâchent un peu d'amour qu'un grand art environne.
Un peu d'amour sans doute est facile à cacher.
Et ce n'est pas mourir que de se l'arracher...
Mais moi... comprends-moi donc, etdansma bouche excuse
L'aveu fait à la nuit et qu'a surpris ta ruse.
128 OEUVRES D'ÉHILE DESCHAMPS.
Tu vois mon cœur, pardonne, et ne va pas juger Que pour être si faible il deviendra léger.
ROMÉO
Alit j'en prends à témoin cette lune argentée Qui te montre si blanche à ma vue enchantée!
JULIETTE
Ohl non , ne jure pas une seconde fois
Par cet astre inconstant qui change tous les mois I
ROMÉO
Et par quel serment ?
JULIETTE
Tiens, aucun, je t'en conjure :
Les serments d'un volage en feraient un parjure, Voilà tout. — Laisse-moi ; va, ce germe d'amour Déposé dans nos cœurs pourra fleurir un jour ! Va, que dans ton sommeil ton âme se souvienne Et goûte le repos qui passe dans la mienne!
Eh quoi ! ma Juliette ose-t-elle, en effet, Me renvoyer si vite et si peu satisfait?
JULIETTE
Gomment? et que peux-tu de plus exiger d'elle?
ROMÉO
L'échangé d'un amour comme le mien fidèle.
JULIETTE
Mon cœur avant ton cœur a pu s'abandonner, Et je voudrais avoir encore à le donner.
ROMÉO
Est-ce que tu voudrais déjà me le reprendre?
Et pourquoi?
JULIETTE
Seulement afin de te le rendre! — Tentends du bruit... Trois mots encore, et puis, adieu! Si notre mariage est ton but, en quel lieu Et dans quel temps veux-tu qu'un moine nous bénisse?
Demain, je t^enverrai ma fidèle nourrice.
Et tu me répondras, et jMrai mettre alors,
J'irai mettre à tes pieds mon nom, tous mes trésors.
Et par tout l'univers nous pourrons fuir ensemble...
LA NOURRICE, dont rintérienr.
Madame 1
JULIETTE
Un instant... mais si ton amour ressemble* Aux profanes amours, je te prie à genoux...
LA NOURRICE, dam rintériear. .
Madame I
JULIETTE
Me voici I... de tout rompre entre nous Et de me laisser seule à ma douleur muette.
Adieu, demain matin j'enverrai.
ROMÉO
Juliette!
Que ma vie et mon sang...
JULIETTE
Mille fois, adieu!
Elle disparaît ROMÉO, lenl.
Quoi!...
Ah! mille fois malheur d'être privé de toi!
Au-devant de l'amour l'amour s'élance et vole Gomme un enfant qui fuit ses livres et l'école; Mais, en quittant l'amour, dont il se sent lier, L'amour est triste et pleure, ainsi que Técolier Quand le maître en grondant au travail le ramène.
JULIETTE, reparaissant au balcon, et appelant d'une Toix étouffée.
Roméo ! Roméo ! l'esclavage ose à peine Soupirer. Je voudrais frapper l'écho des bois Du nom de Roméo jusqu'à briser sa voix!
ROMÉO, ravenant.
C'est mon amante «ncor qui par mon nom m'appelle! Que la voix d'une amante au sein des nuits est belle!
OBOVRES D*ÉMILE DESGHÂMPS.
Roméo I
JULIETTE
ROMÉO
Juliette!
JULIETTE
A qaelle heure du Jour
Puls-Je envoyer demain?
ROMÉO
Vers neuf heures, — autour De Saint-Paul.
Bon ! avant ces neuf heures sonnées.
Un billet... d^ici là Je compte vingt années! Je ne sais plus pourquoi Je t'avais rappelé.
ROMÉO
Je vais attendre ici que mon ange troublé S'en ressouvienne.
JULIETTE
Oh! non, Je serais trop ravie I Je l'oublierais toujours !
ROMÉO
Eh bien! toute la vie Auprès de toi Je veux te le faire oublier Et t'apprendre l'oubli de l'univers entier!
JULIETTE
Le matin va percer; il faut que tu t'en ailles... Je te voudrais déjà derrière ces murailles^
ROMÉO
Quoi! franchir ces grands murs, et comment le pouvoir?
JULIETTE
Et comment as-tu fait?
ROMÉO
Ah! c'était pour te voir!
JULIETTE
Tais-toi, — je te voudrais déjà parti, te dis-je. — Hais pourtant, pas plus loin que Toiseau qui voltige, Fol&tre prisonnier, au bout d'un léger fil; A la main qui le tient à peine échappe-t>il.
Sa maîtresse aussitôt le ramène auprès d'elle, Tant son jaloux amour le croit vite infidèle I
Moarenent do Bornéo Ton le balcon.
Va-t*en, car les amours sont entourés d^Argus. Maison des Gapulets, silence aux Montagusl Vérone jure encor par la haine des pères, Mais bientôt, cher amant, dis-moi que tu Tespères, Vérone va jurer par Tamour des enfants!...
Adieu, pas un seul mot; rien, je te le défends; Pars vite!
Elle rentre dani le parillon.
ROMÉO Mol.
Ah! sur ton front que le sommeil descende, Et que la paix du ciel dans ton cœur se répande! ' Je voudrais être, hélas! la paix et le sommeil Pour dormir sur ton cœur et sur ton front vermeil! Je vais dans son couvent, près du père Laurence, Chercher, pour nos amours, une sainte espérance.
n sort.
(Changement de décor au moyen d'an rideau de fond qui tombe.)