‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 3)Chapitre 43 sur 167 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Le monastère des Franciscains. — Un parloir. — Une porte ourerte au fond sur le jardin -du couvent — Une autre porte à droite, conmiuniquant avec les bâtiments de l'entrée extérieure. ~ Petit jour.

DOM LAURENCE, entrant par la porte latérale et tenant une corbeille déjà garnie de quelques fleurs et de plantes diverses.

Le matin, aux yeux gris, s'éveille, souriant, Et d'une main hâtive enti'ouvre l'orient.

m OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.

Devant les pas du jour, la nuit traînant des voiles

Parsemés de rayons et d'ombres et d'étoiles,

Gomme un homme ivre marche et fuit en chancelant.

De peur que le soleil n'ouvre son œil brûlant.

Avant que l'astre, roi de la terre embrasée.

Ait séché de ses feux la nocturne rosée.

Allons, il faut remplir ma corbeille de fleurs.

De simples de tout genre et de toutes couleurs.

Et d'herbes au parfum suave et salutaire.

Et de plantes au suc envenimé. .— La terre

Est de tout ce qui vit, la tombe et le berceau.

Nous voyons de son sein, herbe, plante, arbrisseau.

Grands chênes aux cent bras, lourds métaux^ légers sables.

Inconstantes moissons, rochers impérissables,

Éclore, enfants nombreux de sa fécondité I

Quel luxe intelligent! quelle variété

Au travail de la terre incessamment préside !

Dans ses productions, oh I quel pouvoir réside l

Dans tout ce qui végète ou respire, 11 n'est rien

De si bas qui pourtant ne cache quelque bien.

Rien de si bon, qui loin de sa ligne ordinaire

Détourné follement, en mal ne dégénère.

En vice même on voit la vertu se changer,

A défaut de raison pour la bien diriger;

Et, par quelques beaux faits, quelque grand acte, il semble

Que le vice, un instant à la vertu ressemble :

Il prend une fleur dans ion panier.

Cette petite fleur, qui croît sur le gazon.

Dans son rose calice enferme le poison.

Et dans ses plis secrets avec art parvenue, La médecine y trouve une force inconnue.

Parfum, elle séduit d'abord les sens — liqueur. Elle tue à la fois et les sens et le cœur.

Au sein de l'homme ainsi, bien qu'il n'y pense guère, Campent deux ennemis qui sont toujours en guerre : La volonté rebelle et la grâce d'en haut.

Quand le mauvais principe a le dessus, il faut Que l'homme intérieur se dessèche à sa flamme Et meure consumé I — c'est le poison de Tâme.

n rôve.

ROMÉO 9 eotraot précipitamment.

Mon père! le Seigneur tout-puissant soit loué Qui veut que je vous aie aujourd'hui salué I

DOM LAURENCE, le retoarnaot.

Quelle voix me salue avec un si doux charme?

Dieu vous garde, mon fils, tant de h&te m'alarme I Quel soin vous a sitôt chassé de votre lit?

Dans les yeux du vieillard le tourment s'établit, Pour ses arides nuits point de pavot qui naisse; Mais dans la couche où dort et s'étend la jeunesse, Dont la pensée est libre et le front coloré, Là régnent Tespérance et le sommeil doré.

Quelque chagrin sans doute...

ROMÉO

Un bien grand chagrin : j'aime !

DOM LAURENCE

Expliquez-vous?

ROMÉO

Sachez que par un tratagème.

Ou par un coup du sort, j'ai pu me voir admis A passer tout un soir avec mes ennemis; Qu'une blessure ardente a pénétré mon âme.

Que j'ai nommé mon ange et ma reine et ma femme La belle Juliette, héla^I l'unique enfant Des Capulets, qu'en vain tant de haine défend. Sachez que son amour ( faveur surnaturelle I ) S'est éveillé pour moi comme le mien pour elle... Quand, en quel lieu nos cœurs se sont trouvés, comment Un regard a trahi leur secret sentiment.

Par quels mots imprévus, par quelle audace étrange. De notre amour craintif nous avons fait l'échange, Qu'importe? Nous souffrons, et je viens vous prier De nous prêter secours et de nous marier.

DOM LAURENCE

Par saint François, mon fils, quel changement bizarre! Où donc est Rosaline et sa beauté si rare, Votre langueur si tendre et vos feux exigeants ? V. 8

134 GBUV(\B8 D'EMILE DESGHAMPS.

Gomme il s^allume et meurt Tamour des jeunes gens Rosàlinel était-il une femme pareille!

Tes longs soupirs encor fatiguent mon oreille ; Je vois encor tes pleurs, qui n'avaient point menti, Ta joue en est humide... et Tamour est parti I

ROMÉO

Vous m'aviez -bien souvent prescrit, dès Porigine, D'éteindre cet amour!.. •

DOM LAURENCE

Mais non pas, jMmagine, Pour en produire un autre.

ROMÉO

Ahl je tombe à vos pies !

C'est à présent que j'aime I ohl ouil si vous saviez Dans quel songe divin mon cœur troublé repose I J'étais foui — ce n'est plus du tout la même chose! Puis, celle que j'adore est tendre, et m'aime aussi; L'autre avec mon amour n'en usait pas ainsi.

DOM LAURENCE

Que la Vierge et le saint fondateur de notre Ordre, De vos sens' exaltés tempèrent le désordre !

L'amour n'est qu'une fièvre aux accès fugitifs.

Iprèi aroir réfléchi un moment.

Jeune homme, toutefois, par de graves motifs, Je veux à vos désirs prêter mon ministère.

Cette union bénie ainsi dans le mystère, Peut ramener la paix entre vos deux maisons.

En breuvage innocent on change les poisons!

Ce soir, si Dieu m'entend, nous aurons cette joie.

ROMÉO

Viennent tous les chagrins auxquels Thomme esten proie.

Qu'ils viennent tous ! jamais ils n'auront balancé

Le délice d'un jour avec elle passé!

Oui, joignez seulement, sanctifiant nos flammes.

Nos bienheureuses mains, comme Dieu joint nos âmes.

Et que la tombe s'ouvre après... j'aurai goûté

L'infini du bonheur avant l'éternité!

ROMÉO ET JULIETTE. Ub

DOM LAURENCE

Allons prier le Ciel de former cette chaîne

Qui dans un nœud d'amour doit étouffer la haine.

Ili lortent par le fond.

(Changement de décor.)

Page 1