‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 4)Chapitre 13 sur 164 · PREMIÈRE PAGE D'UN ALBUM · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PAGE D'UN ALBUM

Sur cet album tout fraternel Vous m'honorez du premier chiffre; J'accepte ce rang solennel :

Au fait, le tambour et le fifre Ont le pas sur le colonel ; Ghantres et bedeaux, en campagne.

Marchent en tête des prélats ; Et le gros vin, dans nos galas.

Circule avant les vins d'Espagne.

Tous nos muséum ont grand soin D'abandonner leurs vestibules Au pinceau faible, aux toiles nulles.

Et les Raphaël sont plus loin ; Tout suit la loi de l'Évangile, Où les premiers sont les derniers ; Et quand Dieu de l'inculte argile Tira les mondes par milliers, 11 créa, ce fut son envie,

46 GEUVRES D*ÉMILK DESCHAMPS.

D'abord, les minéraux sans vie, Puis, les fleurs, miroirs du soleil, Et puis les animaux sans âme, Puis rhomme à lui-môme pareil, Et puis son chef-d'œuvre, la femme!

Et voilà pourquoi j'ai fini Par préluder sur cette lyre ; C'est l'accordeur qui se retire Lorsque arrivent les Rossini.

Mais si mon esprit se récuse là, de peur d'un revers choquant, Se tient à la porte du camp.

Pendant le tournoi de la muse.

Croyez qu'avec vous de moitié Mon cœur tout autrement raisonne.

Et qu'il ne redoute personne Au grand concours de l'amitié!

A MA CHERE AGLAE

Quoi! tu ne veux rien pour ta fête!

C'est bien peu de chose, en honneur.

N'importe; ainsi que mon bonheur, Mon obéissance est parfaite...

Oui, vois : je t'embrasse et je sors; Et puis je rentre et je t'embrasse.

La journée, en t' aimant, se passe...

C'est un jour ordinaire, alors!

L»KRMITK. 47

Pour cette fois, Tamour fidèle Avec l'hymen s'est arrangé; Dans son ménage il n'a plus d'aile, Mais, du reste, 11 n*est pas changé!

( Poésie anglaise. — ooldsmith)

« Gentil ermite, arrête, ô messager divin, Protége-moi, conduis mes pas d^ns la bruyère. Vers la lueur hospitalière Qui scintille au creux du ravin.

« Dans l'abîme de brume, où mon regard se plonge,

Voyageur égaré, je marche avec eflroi; Plus je vais et plus devant moi Ce ténébreux désert s'allonge. »

■— « Mon fils, répond l'ermite, ohl ne t'engage pas Dans ce chemin nocturne, où le plus fort trébuche.

Cette clarté n'est qu'une embûche

Qui te mènerait au trépas.

En tout temps, l'orphelin que le monde abandonne Trouve ma porte ouverte à sa triste langueur;

J'ai peu de chose et de bon cœur

A l'infortuné je le donne.

« Viens, tu partageras, sous mon chaume abrité. Les indigents trésors que pour moi rien n'égale :

Mon foyer, ma table frugale.

Ma nattQ et ma tranquillité!

« Des troupeaux bondissants dont ma vue est ravie, Jamais mon fer mortel n'abrégea les amours;

Le Dieu qui conserve mes jours

IVf apprend à leur laisser la vie.

<r Ma main, aux bois féconds, aux ruisseaux argentins. Cueille mes aliments ou puise mon breuvage.

L'eau pure, quelque fruit sauvage

Forment mes innocents festins.

« Courage! viens! — Armé d'un espoir salutaire, Chasse de ton esprit les ennuis et les soins; Mon fils, l'homme a peu de besoins Et pour peu de temps sur la terre! »

Ce discours pénétrait le pèlerin rêveur.

Comme fait la rosée aux tleurs de la colline;

Avec modestie il s'incline

Et suit l'ermite avec ferveur.

Un bois épais entoure et couvre l'ermitage.

Divin refuge où vont, par leur ange conduits,

Les voyageurs de tout pays,

Comme les pauvres de tout âge.

Là, sous cet humble toit aucun luxe gênant N'exige de son maître une garde assidue;

Par un loquet seul défendue,

La porte s'ouvre à tout venant.

C'est l'heure où, fatigué d'uùe journée active. Le citadin s'assoit, attisant son foyer.

L'ermite cherche à récréer

Son mélancolique convive.

Il sert les fruits vermeils , — l'invite, ■— il a recours Aux propos enjoués qu'invente un hôte affable.

Et, par quelque attachante fable.

De la nuit il charme le cours.

Autour d'eux, se livrant à sa grâce folâtre,

Le chat bondit, se roule en ses longs poils soyeux ;

Le grillon jette un cri joyeux.

Le sarment pétille dans Tâtre.

Mais rien de Tétranger n'allège les douleurs;

De soupirs en soupirs, comme une coupe pleine Son âme déborde, et sa peine Se trahit dans ses yeux en pleurs.

Le bon ermite a vu ses secrètes alarmes Grossir et l'oppresser de leur poids étouffant : « Quelle est, dit-il, mon pauvre enfant.

Quelle est la cause de tes larmes?

« D'un fortuné séjour peut-être qu'éloigné, Tu plains par les besoins ta jeunesse envahie ?

Pleures-tu l'amitié trahie?

Pleures-tu l'amour dédaigné?

(c Les dons de la fortune, hélas! sont éphémères.

Un hasard détruira ce qu'un hasard produit l Et ceux que leur appât séduit Sont aussi vains que ces chimères.

« Qu'est-ce que l'amitié, qu'un saint nom profané? Un rêve de l'enfance, image sans modèle,

Une ombre aux seuls heureux fidèle.

Qui fuit loin de l'infortuné,

« Et l'amour? vil jouet de vos dames entre elles; Exilé de la terre, il n'est qu'un mot charmant;

Ou réchauffe encor seulement

Le nid des tendres tourterelles !

Ferme ce cœur aimant; et, comme je le fais.

Méprise un sexe ingrat dont le cœur est de pierre. »

— L'hôte rougit et sa paupière

S'abaisse comme sous un faix I

Le saint homme l'observe, et soudain voit éclore Je ne sais quels attraits qui brillent à ses yeux.

Tels qu'au printemps brillent les cieux.

Des fraîches lueurs de l'aurore.

50 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS

Un regard plus timide, un sein plus agité.

Lui révèle un secret dont se trouble son âme...

Ce pèlerin, c'est une femme

Dans sa virginale beauté!

« Pardonne, a-t-el!e dit, austère cénobite.

Si j'osai, moi profane, aborder ce saint lieu, v

Cet imposant asile, où Dieu

Avec son digne apôtre habite!

« Mais, au nom de ce Dieu, ne me repousse pas. Par l'amour condamnée à cette errante vie.

D'un cher fantôme poursuivie.

Le désespoir conduit mes pas.

« Très-riche et très-puissant un seigneur fut mon père, Il aimait ses trésors pour moi, sa seule enfant.

E t, pour moi, fier et triomphant.

Rêvait un avenir prospère.

« Combien d'adorateurs, en élégant pourpoint. Tout haut, ou par les soins d'un discret émissaire, Me juraient un amour sincère, Que peut-être ils ne sentaient point !

:( Sous les yeux paternels leur foule tributaire M'environnait. Edv^in se mêlait à ma cour; Sa bouche taisait son amour, Mais ses yeux ne pouvaient le taire.

« Noble, sans écusson, et charmant sans apprêt. Il ne mit âmes pieds grandeur, richesse aucune;

Il avait son cœur pour fortune.

Et je sentais qu'il me l'offrait.

« Le lys, à peine éclos , qu'un doux rayon décore, La rosée au matin, le croissant argenté.

Rivalisent de pureté...

Edwin était plus pur encore.

« Des fleurs que le soleil teint de riches couleurs, lidvvin avait l'éclat, créé pour une fête ;

Je passais, comme la tempête Qui se plaît à pâlir les fleur;^.

a Car Edvvin m'adorait, et moi de la malice J'épuisais tous les jeux pour aigrir son tourment;

Je Taimais, et, tout en Taimant,

Je triomphais de son supplice.

« Enfin, las de subir un dédain sans remord, Il s'enfuit, vieux de pleurs à Taurore de l'âge. Et sur cette lointaine plage.

Seul au monde, on dit qu'il est mort!

« Mais si mon crime est grand, grande est ma pénitence; Si je respire encor, ce n'est que pour souffrir;

Au désert qui le vit mourir

Je viens traîner mon existence.

« Qui montrera sa tombe à mon lugubre ennui?

J'y trouverai ma mort, le bien que je préfère!

Pour moi ce qu'Edwin a su faire,

Je saurai le faire pour lui. »

«— T'en préservent les saints!» crie aussitôt Termite. Il l'enlève en ses bras... elle veut fuir!... ô ciel!

C'est Edwin qui d'un sort cruel

Passait à l'espoir sans limite :

« Angéline, c'est moi, regarde, ohl oui, c'est moi. Ton Edwin qui pleurait... qui de tes pleurs s'enivre! Ton Edwin, qui veut encor vivre Puisqu'il peut vivre encor pour toi!

ff Laisse-moi t'enlacer d'amour fidèle et chaste; Comme l'étaient nos cœurs. Dieu joint ici nos mains...

Pour tout le bonheur des humains

Un ermitage est assez vaste.

« Jamais, jamais amants, voyant les rois loin d'eux. N'auront connu sur terre extase plus divine; Le dernier souffle d' Angéline Sera le dernier pour tous deux! »

52 OEUVRES D*ÉMILR DESCHAMPS.

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