LA PREMIÈRE ÉGLOGUE DE VIRGILE
MÉLIBÉE
Tityre, au pied d'un hêtre en un tiède repos. Tu dis d'agrestes airs, sur tes doubles pipeaux; Nous, hélas! nous quittons la campagne chérie; Nous, bergers de l'exil, nous fuyons la patrie. Toi, Tityre, indolent sous l'ombre, tu remplis Les sonores forêts du nom d'Amaryllis.
TITYRE
Mélibée, un dieu, — je dois ainsi le croire, — M'a fait ces doux loisirs. Sur l'autel, à sa gloire. Le sang d'un tendre agneau coulera bien des fois. C'est lui qui laisse errer mes bœufs, comme tu vois, Et s'enfler mes pipeaux sous ma lèvre ravie.
58 GEUVRlilS D'EMILE DESCHAM S.
Me préserve le ciel que je te porte envie !
J'admire seulement tant de biens rassemblés Quand nos champs sont au loin profondément troublés. Tout languissant, voilà mes chèvres que je traîne; Regarde celle-ci qui peut nous suivre à peine; Là, sur le rocher nu, plaintive, elle a laissé Deux jumeaux, frêle espoir du troupeau dispersé. — Souvent, — si j'avais eu ma raison ! — le tonnerre, En mutilant le front d'un chêne centenaire.
Présagea nos malheurs ; d'un orme creux, souvent La corneille a jeté son cri de gauche au vent... Mais, cependant, dis-moi quel est ce dieu, Tityre?
TITYRE
La ville qu'on dit Rome, — ô stupide délire ! — Je la croyais semblable à l'obscure cité Où, pasteurs, nous portons, durant les mois d'été. Les tendres nourrissons de nos brebis fécondes; Ainsi je comparais la source aux mers profondes ; Les petits chiens naissants au dogue, et j'égalais D'humbles objets aux grands et le chaume aux palais. Rome entre les cités lève sa tête altière, Autant que le cyprès surpasse la bruyère !
MÉLIBÉE
Quel désir devoir Rome avais-tu donc ainsi?
TITYRE
La Liberté, qui vint, dans mon ciel éclairci. Tardive, ranimer ma force languissante.
Quand sous le fer tombait ma barbe blanchissante. Après qu'Amaryllis eut chassé de mon cœur Galathée ; oui, tandis qu'enchaînant ma vigueur, Galathée y régna, je n'avais, par Hercule!
Espoir de liberté ni souci du pécule.
LA PRKMlÈllt: ËGLOGUK DE VIRGILE. 59
Vainement j'engraissais cent victimes ; le lait, Vainement, à longs flots, dans mes vases coulait; De ringrate cité, ma main découragée Jamais de quelque argent ne revenait chargée.
MÉLIBÉË
Je m'étonnais pourquoi, des larmes dans les yeux. Charmante Amaryllis, vous imploriez les dieux; Pourquoi vos fruits séchés pendaient aux arbres jaunes. Tityre était absent! oui, c'est toi que les aunes, Cher Tityre, c'est toi que les grands pins ombreux. Toi que les clairs ruisseaux appelaient tous entre eux.
TITYRE
Qu'aurais-je fait? comment secouer l'esclavage? Nuls dieux amis pour moi sur un autre rivage ! Là, je vis ce jeune homme, égal aux immortels. Pour qui douze fois l'an s'allument nos autels. C'est lui qui, le premier, répondit à mes peines : .« Enfants, paissez vos bœufs et ressemez vos plaines. »
MÉLIBÉE
Heureux vieillard, tes champs te seront donc laissés î
Pour toi, leur maître unique, ils sont vastes assez.
Et si le sol pierreux envahit tes pacages.
Si tu vois croître autour le jonc des marécages,
Tes brebis, leurs agneaux à peine encor sevrés.
N'iront point chercher l'herbe en des champs ignorés,
Ni la contagion des étables lointaines. —
Heureux vieillard! parmi les agrestes fontaines.
Et les fleuves sacrés inconnus aux pêcheurs.
Tu goûteras des bois les opaques fraîcheurs !
Ici, le vol léger des actives abeilles.
Suçant les fleurs du saule ou le bourgeon des treilles,
Au diurne repos invitera tes sens;
Là, l'émondeur, du haut des rocs retentissants,
Lancera sa chanson dans les espaces vides.
Tandis que de langueur tes palombes avides.
D'un orme aérien feront incessamment Gémir leur amoureux et long roucoulement.
TITYBE
On verra sous les mers le cerf bondir et paître. Et sur la grève aride ou dans Therbe champêtre S'ébattre, au grand soleil, les poissons froids et nus; S'éveiUant tout à coup sous des cieux inconnus, Le Parthe boira l'Èbre et le Germain l'Euphrate, Avant que son image ait fui mon âme ingrate.
MÉLIBÉ£
Et nous allons épars, sur la terre exilés !
Les uns visiteront les Africains brûlés.
Plusieurs l'âpre Scythie ou TOaxe de Crète; D'autres iront traînant leur blessure secrète Jusque chez les Bretons, du monde séparés.
Dois-je, après un long temps, revoir mes bois sacrés ? Est-ce que je pourrai, cher pauvre toit de chaume. Après quelques moissons, rentrer dans mon royaume ? Non, un soldat impie aura mes champs semés!
Un barbare tiendra mes pénates aimés I De nos sanglants discords voilà les fruits trop dignes ! Mélibée, à présent, taille tes jeunes vignes! Greffe encor tes poiriers; joins leurs fronts arrondis. Vous, mes chèvres, allez, troupeaux heureux jadis. Je ne vous verrai plus, d'une grotte fleurie. Pendre aux rocs buissonneux, qui bornent la prairie ; Je ne chanterai plus des vers au vent léger; Mes chèvres, vous irez, moi n'étant plus berger. Brouter le saule amer ou l'odorant cytise.
TITYRE
Tu peux du moins, auprès du foyer que j'attise. Sur la feuille avec moi, dormir ta nuit en paix; J'ai la molle châtaigne et le laitage épais.
Rentrons; je vois fumer les toits de nos campagnes; Déjà l'ombre s'allonge en tombant des montagnes.