SCÈNE VI
LORMON, VERDELIN.
LORMON, regardant sortir Juliette.
Chère enfant, je jouis de son naïf transport. De quel étonnement...'
VERDELIN, pi(iué.
Le drame vous plaît fort.
Vous tourne-t-il la tête aussi, notre cher hôte?
LORMON.
C'est selon... votre œil d'aigle y voit-il quelque faute... Car pour juger soi-même, on attend vos arrêts. Voyons?
VERDELIN
Mais... eh! ehl pah! Tenez, je mentirais A dire que j'ai fort goûté la tragédie...
LORMON.
D'où vient qu'elle n'est pas du grand maître applaudie?
VERDELIN, taillant une plume.
Cela vient, voyez-vous, de l'ensemble... du plan...
Je n'ai pas trouvé là ces effets, cet élan,
Ce feu... ni vous non plus, j'en ferais la gageure.
LORMON.
Ma foi, cela m'a fait grand plaisir, je vous jure.
YERDELIN.
U faut vous défier de votre émotion.
D'abord, vous conviendrez que Texposition Est obscure...
LORMON.
Mais non, le peuple de Messène S'assemble...
VERDELIN, à part.
Boni c'est là qu'est le lieu de la scène.
LORlfON, pounuivant.
On traite s'il faut rendre ou garder dans les fers Philopœmen...
VERDELIN
Eh! oui, tous ces faits sont fort clairs; Le style ne l'est pas : coDdition utile !
C'est la fleur sans parfum qu'un ouvrage sans style.
LORMON.
Le. second acte au moins...
VERDELIN, 8*approchant de la table.
Pardon, j'ai mon journal...
Déjà les aperçus, l'avant-propos banal.
Tout est fait, je n'ai plus qu'à parler de la chose.
LORMON.
Alors, je ne veux pas vous distraire, et je n'ose... Nous reprendrons plus tard...
VERDELIN, le retenant.
Que faites-vous?
LORMON.
Adieu; Gela vous troublerait.
VJSRDELIN, s'asseyant.
Au contraire, parbleu!
Moi, j'écris sans penser... et puis, de vos idées Les miennes franchement pourront bien être aidées. Oh! j'en profiterai plus que vous ne croyez!
Au second acte, donc, qu'est-ce que vous voyez De si brillant ?...
LORMON.
Eh! mais, la scène d'ambassade Où ce vieux Achéon débite une tirade De forts beaux sentiments, en plus beaux vers encor ! Juliette, entre nous, la sait par cœur...
VERDELIN, continuant d*écnre d'après ce que dit Lonnon.
D'accord; Mais c'est de l'action, une intrigue énergique. Des passions, qu'il faut dans unp œuvre tragique; Point de beaux vers surtout; rien n'est moins naturel; Je m'en rapporte à vous; c'est un défaut réel Dont, parmi nos auteurs, je vois qu'on se corrige.
LORMON.
Cependant, les beaux vers...
VERDELIN
Ne valent rien, vous dis-je.
LORMON.
Voyez pourtant, sans lui je m'y serais trompé... Vous-même, quel endroit vous a le plus frappé?
VERDELIN, hésitant.
C'est le...
LORMON.
Hein?...
verdlelin.
La prison, dans le quatrième acte.
LORMON.
Mais la citation, je crois, n'est pas exacte; C'est au troisième...
VERDELIN, h part.
Ah! oui! c'est avoir du guignon; Toujours au quatrième arrive la prison.
LORMON, s'appayant sur le fauteuil de Yerdelin.
Que d'auteurs béniraient, mon cher, la Providence D'être à ma place, là, dans votre confidence!
VERDELIN
C'est à savoir.
LORMON.
Quoi donc? îriez-vous traiter mal Un de mes bons amis?
VERDELIN
Je suis impartial.
LORMON.
On le sait, mais enfin, je vous le recommande, Ne soyez pas trop juste,
VERDELIN
Oui, son âge demande Quelques ménagements...
LORMON, à part.
Il sait tout.
VERDELIN
Citez-moi Un passage à pouvoir louer de bonne foi; C'est tout ce que je veux.
LORMON.
Le moment, par exemple, Où le tyran, prenant la coupe dans le temple. Avale le poison au héros apprêté.
• VERDELIN, continuant d*écrire.
C^est trop évidemment à Corneille emprunté :
Rodogune...
LORMON.
Âhl quel tact! Mais nous savons j'espère...
VERDELIN
Corneille au vieil Horace inspire un autre amour! Pleure-t-il, lui?
LORHON.
Corneille!... On vous voit tour à tour Blâmer qu'on s'en écarte et blâmer qu'on Timite; Comment donc faut-il faire?
VERDELIN
Ah! voilà le mérite!
Il a réponse à tout.
VERDELIN, signant son article.
J'ai rempli mon devoir :
L'ouvrage n'est pas bon.
LORMON.
Je commence à le voir.
Pourtant, on a traité Fauteur en homme illustre. On l'a fort applaudi.
VERDELIN, se levant.
Les amis, sous le lustre !
LORMON.
Oui.
VERDELIN, à part.
Fort heureux d'avoir trouvé l'occasion Défaire mon article... et son opinion.
Devinez de nous deux qui n'a pas vu la pièce !
A Lormon.
Si j'étais établi près de vous, de la nièce,
Je voudrais vous guider, vous apprendre à loisir,
A ne pas vous laisser duper par le plaisir I
Juliette parait.
Heureux qui mûrira son jugement précoce!
20 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.