‹ Œuvres complètes de Emile Deschamps (volume 5)Chapitre 9 sur 159 · SCÈNE VIIL · texte numérisé non relu

SCÈNE VIIL

YERDELIN, LORMON, GERYâL PERE, JULIETTE.

GERTÂL PÈRE. Il est yieaz, goutteux, et marche pesamment

appuyé sur deux laquais.

Prêtez-moi vos deux bras, soutiens-moi, Dominique ; Ne te souvient-il plus que j'ai ma sciatique? Tâchez donc de marcher avec même lenteur.

Quel est donc ce vieillard?

LORMON.

Ehl viens, mon cher auteur!

JULIETTE

L'auteur!

GERVAL PÈRE, en s'aiceyant.

Mon cher Lormon 1

JULIETTE, & elle-même.

Ah ! dans ce jour prospère, Je comprends I D'un tel fils l'honneur revient au père. Ils ne font qu'un tous deux.

A Gerya).

Je fais mon compliment, Monsieur, à votre fils... ou petit-fils...

GERVAL.

Gomment!

JULIETTE

Son ouvrage a, ce soir, fait un plaisir extrême; Et lorsqu'à dix-sept ans...

GERVAL.

Je les prends pour moi-même.

Ces éloges flatteurs qu'on veut bien me donner.

JULIETTE, à son oncle.

Se peut-il l

LORMON.

n dit vrai.

GERVAL.

Pourquoi s'en étonner?

JULIETTE

C'est que... tous les journaux, monsieur... Mais voyez comme On nous trompe, avaient dit la pièce d'un jeune homme.

GERVAL.

Elle est bien, en effet (ces détails sont constants). L'œuvre de mon collège et de mes dix-sept ans. Les journaux, sur ce point, ne vous ont pas déçue... Mais voilà cinquante ans que la pièce est reçue I

VERDELIN

Cinquante ans?

GERYAL.

Et trois mois.

VERDELIN

Veuillez nous raconter!...

Sur tout notre intérêt monsieur pourrait compter.

A part.

Voilà pour mon journal une excellente histoire I

Ainsi, mon oncle...

GERVAL.

Eh I oui, je lus, j'en ai mémoire, Au Théâtre-Français, vers l'an soixante-neuf, Ce vieux ouvrage, alors, comme l'auteur tout neuf. Je me flattais, dans l'âge aux folles hardiesses. Pour les représenter qu'on recevait les pièces!... Mais attendez, souffrez qu'avant tout ce détail...

A ses laqaais.

Il leur remet des papiers.

Repartez pour Paris. — Ces bons à Duportail.

Ah ! s'il m'était venu Ripeirou, de Libourne, Saint-Charles de Toulon, dites que je retourne Pour la Bourse, et qu'enfin, au prix que nous savons. Je consens à payer leur sucre et leurs savons.

Les laquais sortent.

Reprenant, à Lormon et à ^Yerdelin.

Je lus donc ; on m'accueille, et tout à Melpomène,

Rêvant d'un grand succès le prochain phénomène,

Comme l'oiseau chanteur, j'étais pauvre et content.

Mes parents murmuraient. Pour les calmer d'autant.

Et pour alimenter la verve dramatique,

J'osai porter mes vœux sur un emploi modique.

« Bureaucrate et poëtel Avec un tel travers,

On fait toujours fort mal ou sa place ou ses vers.

Me dit un vieux commis. Jeune homme, tu t'abuses;

On ne peut pas servir le ministre et les muses;

Choisis. » — Môme refus partout, nouveaux mépris. Mon cœur se révoltait, combattait..»

Il se lève.

Quand j'appris, Que de la mer du Sud, fier d'élargir le cadre, Le jeune Bougainville apprêtait son escadre.

Sur son bord renommé je brûlais de monter...

Mais ce Philopœmen qu'il me fallait quitter I... Tenté par la fortune, arrêté par la crainte.

J'allai voir mes acteurs, j'exposai ma contrainte Et quel tort je risquais, en laissant après moi Mon héros... Quand Lekain, prenant son air de roi : « Que des dieux, me dit-il, la faveur vous seconde ! Allez, mon bon ami, faîtes le tour du monde, Et, quand vous reviendrez, nous verrons. » — Je partis.

LORMON.

C'était là le plus sage entre tous les partis. Après huit ou neuf ans d'un glorieux service Tu revins.

GERVAL.

Aux acteurs il faut rendre justice.

Ah I les rôles étaient presque tous copiés.

VERDELIN

Oui, mais tous vos acteurs, vieillis, estropiés !

GERVAL.

Quatre fois embarqué. Quand je rentrais en France, J'accourais au théâtre avec mon espérance!

A chaque tour du monde on m'avait reculé.

J'eus de nouveau besoin d'emploi ; je postulai. On se souvint partout de mon métier funeste ; La malédiction n'est pas pire, ou la peste; Le péché des auteurs ne me fut point remis.

Convaincu de talent, je ne fus pas commis!

J'examinai mon tort; eh quoi ! faut-il, me dis-je. D'un renom si stérile adorer le prestige?

Si j'avais quelque jour un fils, et que charmé D'une jeune héritière, il dût s'en croire aimé. Il faudrait d'un refus lui voir subir l'outrage , Car des fils du poëte on proscrit l'héritage;

Fussé-je auteur du Cid, nos lois, après dix ans, Viendraient de mes travaux dépouiller mes enfants; J'ai vu que le talent souffre, pèse, importune, Et, comme un sot alors, moi, j'ai fait ma fortune.

LORMON.

Pour les Indes trois fois chargeant tes galions. Tu recueillis...

GERVAL.

Eh ! oui, deux ou trois millions.

J'ai le droit qu'on m'estime, et que mon fils s'allie... Un brave; il a vu l'Elbe et Vienne et l'Italie. Il était militaire avant qu'on fît la paix... Il s'occupe aujourd'hui, comme je m'occupais, Du commerce; mes biens sont à lui; la rapine Me les eût-elle acquis! Descendant de Racine, Qu'aurai t-il? Quelque gloire, et l'hôpital au bout... Mais j'ai vendu... du poivre, il peut prétendre à tout.

VERDELIN

Dites-nous cependant qui leva tout obstacle.

Servit Philopœmenj car c'est un vrai miracle.

GERVAL.

Un de mes vieux amis, nouveau surintendant

Au théâtre nommé. De mes vers confident,

Jadis il les avait admirés dans nos classes;

Il s'en souvint, voulut me venger des disgrâces ;

Dans un carton poudreux le drame se trouva.

<c Mais, j'avais soixante ans quand celam'arriva! »

LORMON.

Il me semble te voir, plein de sollicitude.

Suivre tous les tracas d'une pièce à l'étude.

GERVAL

J'ai maudit l'amitié dans son fâcheux bienfait. Va, ce tour de faveur est un tour qu'on m'a fait.

VERDELIN

Tour défaveur?... .

GERVAL.

Sans doute, alors que des ténèbres

On voulut m'arracher, ou plus ou moins célèbres, Surgirent trente auteurs ayant moi prétendants; Tous réclamaient (par eux... ou par leurs descendants), Que de vives fureurs ! Que de haines posthumes I On prépare aujourd'hui contre moi vingt volumes ; Ici, j'aurai blessé le fameux règlement, Et là, l'autorité m'appuie injustement.

On dira vrai, mon cher ; à trente métromanes Tai fait des passe-droits ; j'ai courroucé des mânes !

VERDELIN

Au moins le comité, par un accueil flatteur...

GERVAL.

On crut à mon aspect voir l'ombre de l'auteur ! Méconnaissable à tous, quelques vieilles ouvreuses N'ont reconnu de moi que mes mains généreuses. * Les acteurs?... Gomme avant la révolution.

Plus paresseux encore.

VERDELIN

Oh! la tradition Se conserve !

GERVAL.

Une duègne, autrefois jeune actrice.

Qui récitait mes vers d'une voix protectrice. Et qui, malgré tant d'âge et de calamités, Nous représente en cor les ingénuités, Se lève, et me frappant sans façon sur l'épaule. Par droit d'ancienneté m'a réclamé son rôle.

Mais quoi, mon cher Lormon, je bénis mon succès S'il consacre l'oubli de nos fâcheux procès ! Notre vieille amitié va, je me le figure, S'en resserrer plus fort.

LORMON, avec intention.

J'en accepte l'augure, Et je commencerai par remplir un devoir :

Consulte Verdelin ; c'est un puits de savoir ; Pour égaler, vois-tu, les bonnes tragédies, 11 faut changer encore, el que tu remédies...

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