SCÈNE VU
Madame DE LINIÈRES, CLAIRE, puis L'ÉTRANGER, FRANÇOIS, CÉLESTE ET MAURICE.
CLAIRE
Ah ! j'y pense, il faudra faire emporter d'ici le piano, les livres et le chevalet, pour qu'ils aient tout le pavillon à eux seuls. J'étudierai dans l'hôtel.
MADAME DE LINIÈRES
J'y avais pensé aussi ; mais je les vois.
Entrent l'étrangrer, Frangois , Céleste, Maurice soutenant François, faible et souffrant. Madame de Liniëres et sa ÛUe Tont à la rencontre de leurs hôtes, dont la mise est plus que simple, mais propre.)
l'Étranger, sur le seuîL
François, Céleste, mes enfants, prosternons-nous ici comme à la porte d'un temple, car Dieu habite cette maison.
(Ils sMncIinent tous.) madame de LINIÈRES, les relevant.
Oui, mes amis, depuis un moment, sous les traits jdu malheur et de la vertu ! Venez !
(Elle guide François vers le sofa, où il 8*assied en souriant tristement.
'Claire s'occupe de l'étranger et de Céleste, en les débarrassant, arec
Maurice, d'un petit paquet et de leurs vêtements inutiles. Claire
6te soigneusement des mains de Céleste un livre enveloppé d'une
toile déchirée.)
l'Étranger.
Madame, que serions-nons devenus aujourd'hui si le ciel ne vous eût envoyée? Mais, vous-même, qu'est-ce qui a pu vous inspirer en nous une telle confiance, que...
MADAME DE LINIÈRES
Croyez-vaus que, depuis six mois, je n'aie pas pris des iD formations !... Si je ne sais pas qui vous êtes, je connais au moins ce que vous valez, et je suis trèscontente d'avoir pour... locataires d'honnêtes ouvriers comme vous.
FRANÇOIS, se soulerant un pea.
Si le mal ne s'était pas abattu sur moi, madame, vous ne nous auriez vus que pour vous bénir de vos bontés passées...
(Claire, en mettant de l'ordre sur le piano, a écarté la couverture du livre de Céleste et s'étonne de la reliure de luxe.}
CLA.IRE, à Céleste.
Oh I le beau livre que vous avez là ! quelle richesse de reliure!
CÉLESTE
C'est le livre d'Heures de ma mère.
MADAME DE LINIÈRES, se rapprochant.
De... votre mère?
CÉLESTE
Oui, madame, et voici son portrait.
(Elle tire de son sein un médaillon très«-élégant.) MADAME DE LINIÈRES.
Mais... c'est un chef-d'œuvre I et ce costume...
(Madame de Linières, Claire et Maurice, qui s'est rapproché, se regardent entre eux et regardent avec étonnement l'étranger et ses enfants.)
l'Étranger.
Madame, vous voyez que nous ne sommes pas ce que nous paraissons être. Qui sommes-nous? D'où venonsnous ? Gomment avons-nous pu en arriver là?... Ce sont des choses entre le ciel et moi. Mais vous comprenez que nous avions la pauvreté, moins la ressource de l'aumône. Mon fils nous soutenait... il est là, sans forces.
MADAME DE LINIÈRES
Tranquillisez-vous. Mon docteur viendra le voir dans la journée.
CÉLESTE
Ahl madame, son mal, c'est du chagrin et de la fatigue. Le médecin avait dit : Il faut au malade des distractions douces et beaucoup de tranquillité d'esprit, pas d'autres remèdes. C'était une ordonnance bien cruelle I
FRANÇOIS, d'une voix faible.
Grâce à vous, madame, je peux la suivre, et vous
m'aurez sauvé. (U s^assoupit par degrés.)
l'étranger.
En attendant, ma fille peut donner des leçons de musique et de peinture. Wous ne connaissons personne. Si vous pouviez, madame, lui procurer quelques écolières, nous pourrions nous libérer envers vous... nous acquitter, jamais!
CLAIRE, à Céleste.
Oui, oui, et dès ce jour... je ne veux plus d'autre maîtresse.. . c'est donc nous qui serons bientôt vos redevables. (A madame de Linières.) ma mère, que je VOUS
embrasse! (a rétranger.) Et vous, monsieur, comptez sur la Providence, qui fait vivre longtemps les bons fils I
(a ce moment, François s'agite sur le sofa, comme en proie à une flèrre-
ayec délire.)
FRANÇOIS, étendant la main du côté de Claire.
Ah ! voilà enfin les anges qui parlent. Que leur parole est suave !
MADAME DE LINIÈRES, à sa fille, qui restait absorbée derant 1»
malade.
Claire, Claire, viens près de moi.
FRANÇOIS, cnlr'ouTrant les yeux.
C'en est un , c'est un ange, le plus pur de tous , sans doute. Je ne les croyais pas si beaux l
CÉLESTE
Sa fièvre le prend, mon père; c'est le délire.
MAURICE, k part.
Il ne déraisonne pas tant !
MADAME DE LIKIÈRES.
Maurice, soutenez-le doucement, et vous aiderez son père à le conduire dans sa chambre.
FRANÇOIS, revenant à lui.
Ah I c'est vous, mon père !
l'étranger.
Oui, mon enfant, viens te reposer.
(il emmène son fils avec Ifaurice par la porte latérale.)