‹ Œuvres complètes de Emile DeschampsChapitre 37 sur 42 · LES PYRÉNÉES · texte numérisé non relu

LES PYRÉNÉES

Si VOUS n'avez pas vu les Pyrénées, leurs herbes de velours, la poussière prismatique de leurs cascades, les guirlandes fleuries qui s'entrelacent à leurs pieds, la couronne de neige qui coiffe royalement leur tête, et les froides ténèbres de leurs gorges profondes et leurs chaudes et verdoyantes vallées, et les grands lacs qu'elles élèvent sur leurs bras puissants, comme les réservoirs éternels des fleuves, et les sources abondantes qui coulent sur leurs flancs comme un lait miraculeux, et les torrents qui tombent en hurlant de roc en roc dans l'horreur des précipices, et qui s'en échappent tout là-bas comme des couleuvres d'argent à travers la campagne ; et leurs grands châteaux ruinés, dont les tours penchées menacent ou bénissent les villages; et puis ces cirques gigantesques bâtis avec des rochers aussi vieux que le monde par celui qui l'a créé; puis ces milliers de cabanes toujours jeunes parce qu'elles sont incessamment renouvelées; et ces tonnerres qui roulent comme un grave accompagnement aux vives chansons des montagnards ; et, le soir, ces troupeaux

284 ŒUVRES D'ÉMILK DESCHAMPS.

étages qui dorment sous la lune, sans crainte des pluies glacées ou des brigands avides; et, tout le jour, ces riches équipages accourant de loin sur les routes, tout remplis des heureux du siècle, qui viennent chercher la joie et la santé, richesse du pauvre ; enfin ces longues aiguilles de granit qui percent le ciel bleu, et les mille courbes vaporeuses qui se dessinent harmonieusement à l'horizon... si donc vous n'avez pas vu les Pyrénées avec leur atmosphère tiède et leur molle lumière, vous ignorez la grâce de la nature et la beauté de l'Europe.

Mais ce qu'il y a de plus beau et de plus gracieux dans les Pyrénées, c'est encore leur peuple de jeunes hommes et de jeunes filles. Dans tous les lieux où l'espèce humaine n'est pas dégradée par le vice et par la misère, elle porte au front la marque éclatante de sa royauté. D'ailleurs, la population des montagnes, ou du moins de ces montagnes, a quelque chose du sylphe des airs, qui contraste en tout point avec les gnomes de la plaine et des terres labourées. Voyez les paysans et les paysannes basques, à la marche déliée, à la taille modelée, au teint brun, mais animé, au regard spirituel et passionné, à la parole prompte et accentuée, aux mouvements souples et alertes, ressemblentils en rien aux lourds garçons de charrue, aux maigres filles de ferme des pays de Beauce ou de Berry? Nos cultivateurs à quarante lieues de Paris ont quelque instruction et beaucoup d'argent, sans que cela paraisse; les Basques sont ignorants, mais ne sont pas grossiers; ils sont presque pauvres, mais ne sont pas du tout avares. Il y a parmi eux beaucoup moins de lecteurs et d'électeurs, mais ces parias politiques ont le sentiment de la distinction personnelle et l'instinct de l'élégance ; que de supériorités sur les autres 1 Leur caractère se décèle par leur costume : hommes ou femmes des Pyrénées portent à leurs bras, à leur col, à leurs corsages galants, à leurs vestes bien coupées, le peu qu'ils ont d'or... Nos paysans le mettent tout dans leur poche

Page 1